Langres, quelque part en Champagne-Ardenne, une ville de philosophes.
[lundi 05 octobre 2015]
Pendant trois jours, du 1 er au 3 octobre 2015, la ville de Langres, ville natale de Diderot, a accueilli en son sein les professeurs de philosophie de toute la France. Au programme : La religion.

C’est la cinquième année de ce qu’on appelle « les Rencontres philosophiques de Langres ». Ce fut Luc Chatel, ministre alors de l’Education Nationale, qui avait mis en place ces rendez-vous annuels, avec Bernard Loiseau, alors maire de Langres, dans cette ville fortifiée, à destination militaire autrefois. Réserve de matériel et de combustibles pendant la Bataille de la Marne, la ville eut à un moment plus de 13 000 habitants, grâce aux militaires qui y étaient installés.  Puis en 1976 ce fut le départ de l’escadron de gendarmerie. Les militaires du 711e Régiment des Essences  et la BSMAT chargée du matériel des armées partirent également. La ville passa alors à moins de 8000 habitants. Peu d’emplois, une jeunesse qui part chercher du travail au plus près à Dijon,  un monde paysan sur le vieillissement et le déclin, tout cela contribua à donner une forte énergie aux habitants qui ne voulaient pas que la ville de « la Religieuse » ne tombe dans l’oubli.

Le Forum Diderot

Le Forum Diderot, association locale, a décidé de  contribuer ainsi au renouveau de Langres et à son destin philosophique inauguré par la naissance de Diderot. Le forum se présente ainsi : 

« Le Forum Diderot-Langres a pour but de favoriser la connaissance et la mise en valeur de l’oeuvre, de la vie, de l’esprit de Denis Diderot  et du Siècle des Lumières ainsi que leurs résonances contemporaines. Il contribue à valoriser l’image de Langres, sa ville natale. Le Forum organise des conférences, rencontres, lectures, colloques, expositions, concerts, spectacles, moments conviviaux, … en développant des partenariats avec les services municipaux liés à la culture et au patrimoine ou avec les associations culturelles locales. Tous les deux ans a lieu la Biennale des Lumières, temps fort qui convoque autour d’un thème des modes d’expression divers. Le forum Diderot-Langres est aussi depuis 2011 co-organisateur avec la ville de Langres des Rencontres Philosophiques de Langres (RPL) » 

C’est plusieurs dizaines de bénévoles qui investissent ce désir de sagesse et de vérité. Ils essaient de sensibiliser tous les quartiers, contribuant  à améliorer les relations entre les habitants.  C’est ainsi qu’au cours de ces dernières Rencontres qui se tinrent les 1, 2 et 3 octobre 2015, furent proposés au public des professeurs de philosophie mais aussi à tous les Langrois divers spectacles gratuits en plus des conférences. La salle fut comble pour L’Entretien De M. Descartes Avec M. Pascal Le Jeune, le Vendredi 2 Octobre  . On ne saurait qu’insister sur la gratuité de toutes les animations de ces rencontres. La rencontre entre les professeurs de philosophie et les langrois est occasion de s’ouvrir à des nouvelles pensées, mais aussi à un paysage, des discussions, les spécialités du terroir. Penser en effet ne dispense pas de découvrir le fromage de Langres, spécialité réputée. Les rencontres sont aussi des rencontres informelles, des amitiés…

Rencontre avec Michel Malherbe

Une librairie philosophique se tenait là. Ce fut l’occasion de croiser et discuter avec Michel Malherbe qui présentait entre autre son dernier ouvrage, Alzhzeimer. La vie, la mort, la reconnaissance, édité chez Vrin. Mêlant le récit de la chronique de ses visites à Annie, son épouse, victime de cette maladie qu’il qualifie de « scandale » plutôt que de « tragique », au ton chargé d’émotion, et la philosophie, le spécialiste de Hume cherche à ressaisir ce qui permet de reconnaître un être humain. Il ne veut surtout pas se résoudre à abandonner cette femme, son épouse,  ne pas la transformer en objet d’étude, ou en « objet encombrant ». C’est dans l’attention au détail, que surgit parfois une lueur, un moment furtif de partage. Pourquoi ne pas abandonner ? Pourquoi rester fidèle ? Au nom de la justice. Pas celle qui consiste à réparer. La maladie dans sa dégénérescence, n’est pas réparable. Il faut faire appel à une autre justice : « celle du jugement qui modestement dit ce qu’il est bon de faire en juste proportion, en bonne convenance » , même s’il ignore ce qui est beau et bon. Michel Malherbe en appelle à l’image humienne des rameurs. Il ne s’agit pas de ramer chacun pour soi. Il faut que tous participent. Cette image c’est celle de l’humanité. Celle-ci n’est jamais acquise. C’est en ramant qu’on y participe. C’est pourquoi il faut qu’Annie rame, qu’il ne se substituera pas à elle. C’est pourquoi il continuera à lui rendre visite, dans l’attente « qu’elle frappe avec la baguette la touche du xylophone », un son « qui porte un irrésistible espoir d’humanité » .

Le dialogue philosophique : une autre approche du lien social

L’originalité de ces Rencontres de Langres c’est de voir en la philosophie une parole pour développer un meilleur lien social entre les habitants. Renouer avec le dialogue, par le discours tel est le parti pris de ces nombreux bénévoles qui s’investissent pour que vive la ville de Langres. Les retombées sont d’ailleurs bénéfiques pour la ville de Langres puisque presque 300 personnes ont participé aux Rencontres. Les cafés et les restaurants sont complets et beaucoup souhaitent revenir dans cette ville où le lac de Liez ouvre sur un panorama.

Les rencontres 2015 eurent pour thème la religion avec comme finalité  de ne pas confondre la religion et les religions. Ce qui pose problème, expliquera Paul Mathias, Inspecteur Général de l’Education Nationale, doyen du groupe philosophie, c’est ce « singulier pluriel ». Si on s’attache au pluriel, alors la philosophie n’a rien à dire. Ce qu’elle retiendra et qui est commun à toutes les religions, c’est le questionnement à propos de « l’adhérence ». Croire est loin d’être un pur acte émotionnel. C’est une visée de sens. Ce qu’il convient de creuser, c’est la question du régime de paroles qui m’amène à faire corps avec mes croyances. La foi n’est pas pur emportement ou enthousiasme.  Francine Markovits  établira que c’est toujours par imputation que l’on est athée. Revenir sur le sens des mots pour ne pas tout confondre dans la croyance musulmane, sera également à l’ordre des Rencontres. La croyance religieuse conduit ainsi à repenser le statut de la raison. Le vrai croyant est sensibilité épistémique dira Roger Pouivet . Il ne cherche pas à établir des preuves de sa croyance. Il ne donne pas les raisons. Il s’en remet à cette « sensibilité » entendue comme « sens commun », vertu intellectuelle acquise par disposition naturelle. La rationalité appartient à la personne, pas aux croyances. Ne négligeant pas l’actualité, Franck Burbage, Inspecteur Général de l’Education Nationale, groupe philosophie, groupe philosophie, conclut par un texte du Gai Savoir de Nietzsche  :

« Les véritables inventions des fondateurs de religion sont, d’une part : d’avoir fixé une façon de vivre déterminée, des mœurs de tous les jours, qui agissent comme une discipline de la volonté et suppriment en même temps l’ennui ; et d’autre part : d’avoir donné justement à cette vie une interprétation au moyen de quoi elle semble enveloppée de l’auréole d’une valeur supérieure, en sorte qu’elle devient maintenant un bien pour lequel on lutte et sacrifie parfois sa vie […] Pour être fondateur de religion il faut de l’infaillibilité psychologique dans la découverte d’une catégorie d’âmes, déterminées et moyennes, d’âmes qui n’ont pas encore reconnu qu’elles sont de même espèce. C’est le fondateur de religion qui les réunit, c’est pourquoi la fondation d’une religion devient toujours une longue fête de reconnaissance. »

Toutes ces conférences seront bientôt en ligne sur le site des Rencontres , qui ne cesse pas de continuer avec la philosophie, encore et toujours. En attendant les prochaines Rencontres, la Maison des Lumières présente la vie et l’œuvre du philosophe Denis Diderot, né à Langres le 5 octobre 1713. C’est le premier musée  qui lui est consacré. Il est installé dans l’ancien hôtel Du Breuil de Saint-Germain, construit à la fin du XVIe siècle, étendu au XVIIIe siècle. Bonne rencontre !…. 

 

Vous pouvez également cet article dans le dossier "La Laïcité au coeur du catholicisme."

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