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Politique

Qu'est-ce qu'une nation ?

Couverture ouvrage

Grard Noiriel
Bayard Jeunesse , 104 pages

Résister est un droit souverain
[jeudi 20 aot 2015]
À  partir de l'analyse de Gérard Noiriel sur Charlie et la crise de la nation, nous essaierons de conclure provisoirement ce dossier.

Ce bref tour d’horizon attend une conclusion. Conclure, ce n'est pas céder aux notes séductrices des sirènes, comme Ulysse sut y résister. D’ailleurs où est Ulysse ? Où est sa ruse légendaire ? La Grèce va mal. Elle est victime du tout économique qui balaye dans le même temps l’héritage humaniste de la réflexion, mis au ban de la nation européenne au nom de l’impératif économique du profit bancaire. Les choix politiques ne sont plus que des choix financiers.


En introduction, je citai le Discours à la nation de Renan. Ascano Célestini écrivit lui aussi Discours à la nation en 2011. Ce texte vient d’être traduit de l’italien chez Notabilia.

« Difficile de prévoir comment ça finira. Difficile même de prévoir si ça finira. Assisterons-nous à un final épouvantable ou à une épouvante sans fin »   ?

Un livre à l’écriture riche qui crie son désespoir, le tragique funèbre d’une nation où le tout économique emporte dans la tombe les idéaux et les hommes. « Le citoyen défunt se tait ! Le mort est toujours d’accord […] C’est ça le pays que j’aime »  . Un homme contemple le robinet, regarde les gouttes tomber. Il y voit le déluge. Tout un bestiaire nourrit l’ouvrage.  Des figures grotesques y dessinent le visage de la mort des idéaux.  Pays barricadés, les rats qui dévastent tout, les couronnes qui permettent au bourreau de faire son travail…de ne pas se tromper de tête.

Le pouvoir est un sexe qui ne cesse de s’exhiber et de croître démesurément, au point de s’étouffer, qui affirme « quand je fais de la politique, je n’en fais pas une question politique, je veux juste avoir la majorité »  . Les moyens et la technique ont pris le dessus, dans un mouvement sans fin. « Et quand il n’y aura plus de minorités, il n’y aura plus que nous, la majorité, et ce jour-là, nous serons vraiment égaux. Mieux encore, nous serons pareils et même identiques. Ce jour là-vous vous réveillerez, vous irez vous regarder dans le miroir et celui que vous verrez, ce sera moi »  . Le danger c’est cela : la substitution de l’identique à l’égalité, le libéralisme économique à la liberté politique.

La fin de la nation c’est la fin des lointains horizons du sens, c’est la fin de la croyance en un humanisme, certes contesté et contestable, mais c’est dans le même temps la disparition de la marge critique, qui donne encore à penser un au-delà de la nation. C’est le règne des moyens. Quand les technologies prennent le pouvoir, quand l’argent domine, alors la liberté devient effet de style. Même la jouissance devient un impératif social écrira Foucault.

C’est un discours humoristique et grinçant que tient Ascanio Celestini, mais « on ne rit pas d’une blague, dont on ignore comment elle finira. Une histoire drôle sans chute, c’est une tragédie sans fin »  

La fin de la nation, c’est la perte des valeurs qui rassemblent les hommes…même et surtout pour les contester

Jean-François Lyotard   voyait déjà dans la société de l’information le dessaisissement progressif de l’État de ses prérogatives de diffusion et  production du savoir. Au nom de « l’idéologie de la "transparence" communicationnelle et de la commercialisation des savoirs, l’État perdrait, ainsi de plus en plus d’autonomie à l’égard des instances économiques ».   Il pose l’hypothèse que si la circulation du savoir est semblable à celle de l’argent, cela pose la question du contrôle des circuits, « et à travers eux la question : qui saura ? »  . Oui, qui détiendra ce qui aujourd’hui reste et demeure la prérogative d’États-nations, qui vont mal, certes, mais qui ont encore un souci de l’homme ? Le savoir devenu informations, le culte de l’efficacité, le souci des finances, les réseaux-moyens qui se substituent aux classes sociales, occultant les rapports de production, le tout numérique c’est cela.

Il y eut « je suis Charlie ».

Pour Gérard Noiriel, l’injonction à descendre dans la rue visait « à exalter non pas l’unité nationale, mais les "valeurs républicaines" »  . La France a déjà connu dans le passé « d’autres attentats perpétrés par des étrangers »  : en 1894 et 1932 deux Présidents ont été assassinés par des terroristes étrangers ; en 1934, le Ministre des Affaires étrangères a également été tué. Les français descendirent aussi dans la rue le 12 février 1934. Ce qui les motivait, c’était de créer un front antifasciste. « Dans les années 1930, le terrorisme n’était pas perçu comme le principal danger qui menaçait les institutions républicaines parce que celles-ci étaient confrontées à des périls intérieurs et extérieurs infiniment plus graves »  , rajoute Gérard Noiriel. Depuis la guerre d’Algérie, on assiste à une pacification de la vie politique intérieure et extérieure « qui explique l’importance prise par la question du terrorisme, perçu désormais comme la principale menace pesant sur notre sécurité collective »  . C’est tout le paradoxe du 11 janvier 2015 : « cette mobilisation massive illustre donc, paradoxalement la pacification de la société française, alors qu’on ne cesse de nous raconter que nous vivons dans un monde de plus en plus violent. » Mobilisation émotionnelle accentuée par Internet, elle n’aura aucune suite, alors qu’en 1934 fut mis en place, à la suite de la manifestation, un front antifasciste.

Pour une parole contraire

Il y a un droit de résistance. Ce droit supplée à la défaillance de l’application de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Cette résistance est la parole, la parole contraire.  C’est à Erri de Luca que nous reprenons ce terme. En septembre 2013, la LTF (Lyon-Turin Ferroviaire) porte plainte contre ce dernier pour des phrases dites et publiées par le Huffington Post Italie et l’Ansa. Le 24 février 2014, il est mis en examen. On l’accuse d’inciter à saboter et à dégrader les chantiers LTF.

Il y a un devoir de l’écrivain: « être le porte-parole de celui qui est sans écoute »  . C’est ce que ne cesse de revendiquer dans ce livre Erri de Luca. Accusé et poursuivi en justice par la Société LDF celui-ci prend la parole, « la parole contraire » pour bien plus qu’un simple plaidoyer. Proche de Socrate, accusé lui aussi d’inciter les jeunes à ne pas croire en les Dieux de la Cité, et victime de la démagogie d’une démocratie qui alors se porte mal, il montre par son discours que la réelle victime c’est l’article 21 de la Constitution Italienne : « Chacun a le droit de manifester librement sa propre pensée par la parole, l’écrit et tout autre moyen de diffusion ».

Absurdité de l’accusation qui parle d’incitation, alors que les discours incitant à l’évasion fiscale n’ont jamais été retenus comme des charges à accusation, renchérit-il.  « J’accepte volontiers une condamnation pénale, mais pas une réduction de vocabulaire »  .

L’importance accordée à mes phrases est pour moi une reconnaissance littéraire, rajoute-t-il. « Cette inculpation est mon premier prix littéraire ». Il y voit un rapprochement avec les écrivains qui ont payé le prix fort pour leurs paroles. Et de rajouter : la parole contraire « est sous la menace d’une arme à silencieux »  .

Alors disons…avec La Boétie, pour conclure :

« Pour le moment, je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire. Chose vraiment étonnante — et pourtant si commune qu’il faut plutôt en gémir que s’en ébahir —, de voir un million d’hommes misérablement asservis, la tête sous le joug, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter — puisqu’il est seul — ni aimer — puisqu’il est envers eux tous inhumain et cruel — ».

De la servitude volontaire.


À lire également sur nonfiction.fr :

- Notre dossier « La Nation dans tous ses États »

 

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