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Société

Disparaître de soi : Une tentation contemporaine

Couverture ouvrage

David Le Breton
Métailié , 205 pages

La page blanche du sociologue
[jeudi 13 aot 2015]


Comment parler sociologiquement de l’individu sans tenir des discours généraux qui en réduisent le sens ou sans se perdre dans le multiple des expériences?

Nous approchons du terme de ce dossier consacré à la nation. Celle-ci est en crise du fait d’une remise en question de son concept fondateur, hérité des Lumières, l’individu-citoyen. C’est l’objet du livre de David Le Breton que de dresser le constat sociologique de cette évolution qui aboutit à un nouvel individu atteint comme il l’écrit, de la « blancheur », c’est-à-dire de l’effacement de lui-même.  Cependant ne s’agit-il que de cela dans ce livre qui nous présente tout à la fois des portraits de cet « disparition de soi » et de nombreuses références littéraires ne se limitant pas à une période récente ? Son propos n’est pas manifestement de s’en tenir à un usage purement « décoratif » de la littérature.

À la recherche d’un nouveau discours sociologique, plus que d’une méthode.

La question qui se pose au sociologue est de trouver à son tour un nouveau type de discours pour rendre compte de ce concept métaphorique de « blancheur » qui nous renvoie à la page blanche de l’écrivain mais aussi à celle du sociologue en quête d’un nouveau discours pour la sociologie. Le livre est parcouru de références littéraires pour tenter d’approcher au plus près de la description sous forme de portraits de ce nouvel individualisme, les nombreuses références à Kafka, Melville, Beckett, Nabokov, Auster – pour ne citer qu’eux – ramènent l’œuvre littéraire au statut de révélation du réel, au sens où Paul Klee écrit que l’œuvre d’art se définit comme le visible donnant à voir l’invisible. Alors que la sociologie a longtemps insisté sur l’importance de la méthode, David Le Breton déplace ici la question du côté de l’écriture.

Construire le concept d’individu sans renoncer à la multiplicité du vécu

La difficulté pour le sociologue est aussi de ressaisir dans l’unité du discours ce qui se donne à voir dans l’éparpillement des attitudes du sujet. Ainsi cite-t-il les propos de Pessoa qui, en portugais, signifie « personne » : « et je flotte, aérien, dispersé, sans avoir été, parmi les rêves d’un être qui n’ a pas su m’achever »    La méthode sociologique est repensée, héritière en cela des travaux de Ricoeur sur le temps et le récit : « Le temps devient temps humain dans la mesure où il est articulé de manière narrative »  .  David Le Breton écrit à propos de la « continuité » de l’identité que « la continuité de soi n’est finalement qu’une croyance nécessaire afin de pouvoir vivre »  . Il en va de même du discours du sociologue, qui pour produire du sens, cherche une temporalité narrative, que l’on pourrait qualifier de fiction nécessaire pour ressaisir le sens d’un individualisme à l’identité nullement « enclose »  .

Bourdieu avait entrepris une démarche quasi similaire dans les portraits qu’il avait dressés d’ « individus exemplaires » dans la Misère du monde   ce qui avait donné lieu ensuite à un spectacle théâtral. Cependant Bourdieu s’inscrivait encore dans la définition de l’individualisme comme produit du capitalisme. David Le Breton entreprend une démarche différente à la recherche d’une autre définition de l’individu. La littérature accompagne et permet un travail de « mimésis » renvoyant à la définition qu’en donne Aristote dans La Poétique : en mettant en scène des actions exemplaires, elle donne sens au réel et le transforme. Le réel ne produit pas l’œuvre mais c’est l’œuvre, et en l’occurrence la littérature,  qui ici le confirme et permet sa représentation. La transformation de l’individu est transformation du discours de la sociologie.

Une identité en mouvement

La nation renvoie souvent à la question de l’identité, avec toutes les ambiguïtés que ce terme évoque. D’où vient cette identité ? La nation se donne comme but de rassembler les individus au sein d’une identité politique, ce qui présuppose finalement la difficulté à rassembler les individus. Constituer l’un à partir du multiple, sans néanmoins faire disparaître ce qui nous appartient en propre, telle est toute la difficulté pour la nation. C’est comme nous venons de le dire la même difficulté que rencontre le sociologue. Nous n’avons pas qu’une seule identité. Nous sommes constitués de multiples rencontres dont la plus lourde à porter est celle qu’autrui dessine de nous : « nous ne sommes pas immuablement enfermés en nous comme dans une forteresse solidement gardée. Toujours en relation, l’individu avance dans son existence en tâtonnant, souvent contraint à revoir ses objectifs, à modifier son regard sur lui-même »   Rien à voir avec la conscience réflexive de Descartes, toujours vigilante et attentive. Nous sommes dans le flottement, l’ambivalence et les vicissitudes de la vie qui nous poussent à ne pas avoir prise sur notre identité. Nous ignorons aussi le poids de notre existence, de notre passé. Nous ne cessons de nous échapper. Cela explique pour David Le Breton, la force des romans autobiographiques, des journaux intimes, des récits sur soi qui par la narration remettent de l’ordre dans ce qui n’est sinon qu’événement décousu.

Littérature et quête du sens

C’est par la littérature que l’enquête sociologique se trouve confirmée. Ou plutôt le discours de la narration littéraire réintroduit un sens, du fait de l’écriture qui s’inscrit dans le temps, à ce qui n’est qu’aperçu, rencontre furtive. C’est aussi la raison d’être du concept-image choisi par l’auteur : celui de blancheur. L’image par sa dimension sensible donne de la chair au refus d’une pure construction modélisée de l’individu. La citation qu’il fait de Montaigne à la fin de l’ouvrage donne à comprendre ce refus de construire un modèle englobant et impuissant à restituer les divers visages de l’individu : « il se faut réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite en solitude »  .

Ce qui est donné à comprendre c’est le refus de produire des concepts fermés, tel celui d’individualisme ou encore d’individu. Pourquoi ? Posons comme récurrent dans l’ouvrage, un refus constant de se risquer à un quelconque discours idéologique manifestant l’impuissance à ressaisir la multiplicité des expériences individuelles. C’est aussi la volonté de réaffirmer que la sociologie ne produit aucune détermination figée mais est un discours ouvert à la multiplicité des solutions individuelles, face à une société en mouvement. Restituer le mouvement telle est la difficulté du discours de la sociologie et la raison d’être des partis-pris d’écriture de David Le Breton. 

La blancheur ou un concept-image pour rendre compte du réel de l’individu.

Si l’individualisme, issu du mode de production capitaliste, est source d’un mode de vie fondé sur la compétitivité, la nécessité de se forger une identité sociale, ce discours ne sort pas l’individu de l’aliénation.

Pour David Le Breton, l’impératif d’une identité dans le contexte de l’individualisme démocratique est cause de saturation pour l’individu. Il fait alors une pause, met son personnage en suspens : « il disparaît dans le blank »  . « La blancheur touche un homme ou une femme ordinaire arrivant au bout de ses ressources pour continuer à assumer son personnage »  . Il y a une volonté d’impuissance qui se substitue à la volonté de maîtrise des sociétés néolibérales, rajoute l’auteur. Comment comprendre ce paradoxe, d’autant qu’il renvoie au statut du discours de la sociologie comme par un effet de miroir ?

On est bien loin des crises du narcissisme, le moi se diluant. Bien loin aussi de l’ascèse stoïcienne, l’idée de perfection morale ayant donné congé. L’individu habite « une autre rive »  , s’efface au lieu de s’individualiser. Si l’individualisme s’est rattaché pendant longtemps aux Lumières et à la citoyenneté, il semble qu’apparaisse une nouvelle forme d’individualisme qui en est la négation. Un individualisme ouvert où chacun cherche un espace de liberté pour supporter la contrainte des déterminations sociales et psychologiques : l’écriture, les comportements déviants, la maladie, par exemple.

L’ouvrage entreprend au fil des chapitres de classer les diverses expériences de reconquête d’une liberté permettant de comprendre la mise en place d’un nouveau visage de l’individu. La démarche n’est pas tant évolutive et chronologique que de l’ordre du retour sur le concept d’individu. Ce qui est mort c’est surtout une certaine lecture de l’individu réduit à un concept d’individualisme périmé. David Le Breton montre les diverses stratégies individuelles mises en place pour protéger sa liberté. La démarche du sociologue est de permettre à son discours d’échapper à l’emprise dogmatique et appauvrissante du concept, ayant pour conséquence fâcheuse un enfermement de la sociologie dans une conception déterminante, incompatible avec la possibilité de la liberté pour le sujet. Si on ne voit pas cela, alors le sens des références littéraires semble entrer en contradiction avec la démarche de l’auteur.

Le contenu de ses propos n’est en effet pas en soi d’une grande nouveauté. Ce qui est nouveau c’est la réflexion sur la manière de dire l’individu. Ce qui donne au titre une toute autre dimension : la disparition de soi est la disparition aussi d’un ancien discours trop généraliste sur l’individu. L’objet de cet ouvrage n’est donc pas tant de montrer la disparition de l’individualisme que de construire un nouveau discours sociologique pour dire l’individu.

À lire également sur nonfiction.fr :

- Notre dossier « La Nation dans tous ses États »

 

 

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2 commentaires

Avatar

Bof

13/08/15 21:44
L'individu est ce qu'étudie la sociologie par opposition à la philosophie dans la mesure où la socio rend compte de la multiplicité des variables prise en compte. Il faut être capable d'en percevoir toutes les conséquences (ce que le marxisme a effectivement interdit pendant longtemps). Pas la peine d'inventer des moyens détournés de conserver les anciens aveuglements.
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Franois Carmignola

15/08/15 09:06
L'interview de France Culture crache le morceau: Alzheimer serait psychologique.
Ainsi donc, il y a de l'inconscient (ou du conscient, on ne sait pas trop) dans ce "lâcher prise" qui ruine l'individu.

Si par ailleurs, il faut respecter et aimer les personnes atteintes de tous ces maux (il y a aussi les addictions), cela ne signifie pas pour autant que la notion de sujet doive évoluer au point que l'on confie à des experts moraux le soin de décider quoi faire avec les comportement jugés déviants.
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