<p><i>Les &eacute;trangers</i> de Sandor Mara&iuml;est un livre o&ugrave; le h&eacute;ros n&rsquo;a qu&rsquo;un titre, celui de docteur en philosophie. Il est sans identit&eacute;. Quelle &eacute;criture trouver pour parler de l&rsquo;exil&nbsp;? C&rsquo;est la qu&ecirc;te de ce roman.</p>

Sandor Maraï est né en Hongrie en 1900. Son œuvre fut censurée à la fin des années 40. Il s'est suicidé d'une balle dans la tête en 1989, dans sa maison en bois de Californie, au moment où l'on exhumait son œuvre.

Quitter son pays

Il est parti de son pays. Après un bref passage en Allemagne, où sa figure d’exilé lui apparaît avec toute sa violence, il arrive à Paris. C’est un jeune docteur en philosophie. Il rencontre d’autres étrangers, vivant eux aussi leur exil dans une ville animée qui les tient cependant à l’écart. Si les « français » comme ils se désignent eux-mêmes, ont en commun des fêtes tel « le souvenir de la réquisition quelque peu arbitraire d’un bâtiment public français »   et leur ostracisme de l’étranger, les exilés tentent de se rapprocher les uns des autres mais très vite on découvre la haine de l’autre ou l’indifférence comme absence de lien. Les étrangers figurent les exilés. Face à eux s’installe un nationalisme de défense. Les dialogues sont bien plus des monologues qu’un réel échange. Chacun se replie dans un univers clos, à l’image de la visite du professeur malade par un ami qui reste à l’écart de peur d’attraper des microbes. L’étranger porte en lui le trouble, le dérèglement – d’où ce long passage sur la maladie. Il bouscule les certitudes et perturbe l’ordre établi.

Des détails.

Ce sont des détails, des fragments de soi qui rendent possible la rencontre.  Il cherche à les retenir, mais rien ne demeure : « …toutes les parties de leur corps disparaissaient sans espoir de retour… ».   Les rencontres relèvent du hasard et de la contingence, semblables aux monuments. Quelle différence finalement entre les individus rencontrés et ces « monuments qui tourbillonnent à sa rencontre »   ? L’art cubiste restitue au mieux ces rencontres parcellaires et fragmentaires, où la parole se fait futile et volatile. Perception inachevée qui s’achève dans l’espace et le temps de la rencontre. Perception fracturée source de malentendus, un peu comme cette femme française qui limite le sens du mot « docteur » à médecin, et ne conçoit qu’après coup, l’ouverture à d’autres sens possibles. Quiproquos et malentendus compliquent le dialogue. Seules les formules relevant de signaux plus que de la signification amorcent un début d’entente. Les bonjours démultipliés à l’envie établissent un lien, mais celui-ci est d’autant plus fragile qu’il se limite à une réaction mécanique, privée de vie.

Un étranger

Le regard de l’autre dessine l’étrangeté. Ainsi le jeune docteur en philosophie fraîchement arrivé à Paris devient très vite une « curiosité » comme le montre l’épisode de ses mi-bas qui provoquent la moquerie de deux jeunes filles. Il se sent dès lors semblable à un phénomène de foire, qu’on exhibe pour son inquiétante étrangeté. L’attention fixée sur ses chaussettes, il en perd la parole et la réflexion. Ce qui lui semblait habituel devient étrange. Ainsi s’arrête-t-il longtemps sur la description des narines de la femme française, puis de ses mains. On pourrait attendre un portrait séduisant. Il n’en est rien : « même quand son nez se trouvait au repos, elle avait de grandes narines »  . Quant à ses mains, après avoir mis un temps assez long à faire glisser ses gants, on découvre qu’elle a un panaris. L’effet de séduction des gants cesse aussitôt, comme si le personnage se mettait à nu, et ne pouvait plus dès lors mentir. Le familier intrigue.  La découverte de Paris n’a rien à voir avec Nadja de Breton. Les personnages sont cruels :

 «  De plus, elle n’aimait pas les étrangers. Elle craignait qu’ils ne défigurent Paris, avec l’appréhension d’une maîtresse de maison qui, recevant des visiteurs pas vraiment agréables, redoute la boue que leurs souliers ne manqueront pas de déposer dans la pièce au parquet luisant comme un miroir et craint que, de leurs mouvements maladroits, ils n’aillent briser quelque bibelot et ne contaminent l’atmosphère de l’appartement par un vacarme débridé et Dieu sait quelles exhalaisons » .

Dans ce bref passage tous les poncifs de la démesure sur la perception des étrangers sont réunis : saleté, maladresse, manque de mesure et odeur. L’étranger est extérieur d’abord au pays pour qui il représente l’étrange, l’extériorité, la menace. Le mot étranger fixe des frontières. Il est en dehors des plis de l’habitude et de ce fait prend la figure de l’inquiétant dans son humanité : référence à l’Inquiétante étrangeté de Freud.

« Ce n’est pas la même chose chez eux là-bas »

Un sculpteur se revendique citoyen du monde, ce qui ne l’empêche à un moment de dire : « Ce n’est pas la même chose chez eux là-bas »  . L’humanisme n’est que déclaration de principe, la citoyenneté du monde chimère, et la nature humaine sans pitié. Emile en fera l’expérience par ses pleurs impuissants face à la femme qu’il aime. On ne cesse de rencontrer des personnages insignifiants auxquels personne ne semble s’intéresser, telle la jeune fille malingre à la souris blanche dans un bar, qui n’est pas sans évoquer un des personnages de Zola. L’égoïsme domine le monde.

Un étranger est sans destination.

Les personnages ne cessent d’errer, s’orientant pas hasard, à la recherche d’un but introuvable, comme le bureau de poste que le jeune docteur n’arrête de chercher pour y déposer une lettre.  Cette errance est un présent sans futur, immobilité du temps de la répétition, et un train qui parcourt le roman du début à la fin. L’étranger est en mouvement dans un espace qui à la fois le fixe dans son extériorité et l’ouvre à l’indétermination des autres espaces.  Dans les bars il se sent comme dans un aquarium   ; sa chambre d’hôtel évoque la cellule. Il se sent observé, enserré, au point d’en attraper la nausée, comme dans ce restaurant où la tête de veau dans l’assiette de sa voisine lui déclenche un vomissement.

A-t-il seulement une identité ?  

« À cet instant précis, il n’avait encore rien, il n’était rien, même pas un chien dans la rue »   Et s’il postait cette lettre, tous les liens qui tissent une vie se tendraient à nouveau.

Identité flottante que les autres emplissent. Au début « un Albanais » lui demande s’il est turc. « À quoi voyez-vous cela ? demanda-t-il, stupéfait et embarrassé. À vos yeux répondit l’Albanais »  . Il a probablement un problème avec les Turcs, pense alors le jeune docteur en voyant le visage de ce dernier s’assombrir, puis son départ rapide. Pensant alors à l’Allemagne d’où il venait, il conclut : « Ici c’était le chaos, chacun suivait son propre chemin, indépendamment des autres »  . À Paris, au restaurant chez Julien, il contemple au mur un tableau en mosaïque : reflet de sa propre identité, sans cesse reconstruite par le regard d’autrui, avec
la certitude d'être « en train de tomber comme une pierre dans l'eau, sans famille, ni nom, ni racines, ni appartenance ».

« Il vaut mieux venir à Paris pour jouer au billard que de Vienne pour "faire le tour de la ville" en une semaine »   lui dit gravement le russe. Fuir le temps telle est l’ambition de certains touristes. Mais il n’est même pas un touriste…encore moins un joueur de billard.

Une écriture de l’impersonnel  

Sandor Maraï n’a pas donné de nom à son héros. Paris n’est que sensations éparpillées, le temps est de l’ordre de la durée, loin de la chronologie historique. L’histoire et son progrès il n’y croit pas. Temps lent de la première partie où chacun n’est que nation, fonction, sensation pour l’autre. Ces sensations ne sont pas de l’ordre du sentiment. Ni Éducation sentimentale, ni roman réaliste – comme le montre l’indifférence à la jeune fille à la souris – le roman se cherche dans le ton de l’impersonnel. L’écriture est une rencontre contingente au même titre que le personnage principal ici rencontre sans plan préconçu. C’est une autre des raisons de l’absence de temps historique. Remise en question du « je », de l’auteur …l’écriture crée son lieu sans jamais l’habiter…une écriture en mouvement. Un modèle pour la nation ?#nf# 

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