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Société

La route du Rom

Couverture ouvrage

Didier Daeninckx
Folio , 208 pages

Les Roms ou la cristallisation de toutes les peurs
[jeudi 16 juillet 2015]


La nation ne cesse de renvoyer à la question de l’intégration dans une circularité sans fin. La fixation identitaire a souvent comme corrélat et conséquences des questions dont la solution semble impossible.

Intégrer, c’est très proche d’assimiler. Figure de l’absorption, il y a quelque chose de l’ordre de la disparition et de la digestion. Il s’agit par l’intégration d’introduire une partie dans un ensemble afin qu’il fasse un tout cohérent. Cela suppose que cette partie est un obstacle à une sorte d’harmonie préétablie, qui serait déjà là. Elle doit se fondre dans le paysage. On n’admet pas en utilisant ce terme l’idée d’un consensus a postériori.

Or dans son usage mathématique, l’intégrale cherche à ramener à l’égalité des différentielles en tenant compte de variables multiples. On peut donc constater une dérive du sens.

Les Roms et le polar

En lisant La route du Rom de Didier Daeninckx, le détour par le polar m’est apparu révélateur pour saisir la difficulté face à un autre choix que l’Etat-Nation. De la même façon que la littérature classique a mis à l’écart le polar, comme genre impropre, simple divertissement, on trouve dans la fantasmagorie autour des Roms une mise à l’écart qui renvoie à des peurs profondes. Le Poulpe est journaliste et lui aussi se tient à l’écart. Vieil anarchiste il est sceptique quant à la révolution : « Tu sais la révolution ça ne passe pas par l’objectif. C’est dans les têtes ou bien c’est nulle part. » , lui dit un ami. Et lui de s’éclipser. Son scepticisme s’étend à tout ce qui l’entoure.

Le polar c’est, d’abord, une infraction au genre noble de la littérature. Pendant longtemps et pour beaucoup d’esprits encore, c’est un sous-genre. Il n’appartient pas aux classiques de la littérature. En cela il dérange, à l’image des Roms, eux, parce qu’ils échappent au pouvoir de contrôle de l’Etat du pays où ils séjournent, lui parce qu’il refuse de jouer le jeu académique, il est à la marge.

Mais toute marge est espace critique. C’est dans la marge que l’on inscrit les annotations afin de corriger les erreurs du texte. La marge est ce qui dévoile… même si les stratégies européennes consistent à les cacher au regard public. Hors publicité, ils sont mis à l’écart de l’Etat de droit républicain… et par voie de conséquence de la protection des droits de l’homme et du citoyen, le statut de citoyen leur étant retiré.

La Route du Rom

Le jeu de mot – la course du Rhum – ne relève pas que d’un effet rhétorique. Cette traversée de Saint Malo à Pointe à Pitre est une course en solitaire. Comme toute traversée maritime elle est difficile et pénible, soumise aux aléas climatiques et techniques. On ne peut compter que sur soi. De la même façon, les Roms ne peuvent recevoir d’aide que d’eux-mêmes.

Livrés ainsi à eux-mêmes, dans un monde concurrentiel, comme les transatlantiques qui font la course, ils cherchent à atteindre un territoire, une île. Thématique classique de l’utopie, l’île est le but du voyage des Roms. C’est ainsi que Didier Daeninckx nous les présente, dans une altérité irréductible, derniers voyageurs en quête de l’île d’Utopie.

L’histoire commence par le récit du patriarche qui lègue sa mémoire à un jeune membre du groupe qu’il a pris à ses côtés comme son propre fils. Mémoire d’un homme qui a souffert. Les Roms sont en marge par choix et dans un même temps on les rend responsables de ce qui désolidarise tout groupe : le vol, le crime. Figures du bouc émissaire, ils assument le rôle de l’étranger contre lequel s’assoit la nation. Il y a « eux » et les autres. Ils donnent dès lors à penser la nation comme fermeture sur soi. Leur morale est certes différente. Fondé sur le pouvoir du patriarche, les valeurs de la virilité et un refus du territoire qui leur serait antérieur, le groupe est familial et la terre est leur propriété à partir du moment où ils l’occupent, au sens où c’est leur présence qui donne sens à l’idée de propriété.

La loi du talion – le couteau dans la poche n’est jamais bien loin – règle les relations. Deux lois se concurrencent : celle de l’Etat-nation et celle du groupe. Mais dans les deux cas il y a le même sentiment de nécessité de la justice. La loi du talion n’est pas extérieure à la justice. La différence c’est l’absence du tiers qu’est le juge. Cette course utopique, ce voyage où la musique a une part importante, est une ouverture à l’inconnu.

L’historienne Henriette Asséo, spécialiste des Roms , a qualifié les Roms de « peuple-résistance » qui est, selon elle, celui « dont la conscience historique de soi réside dans la capacité à reformuler en permanence tout élément de contact entre [lui] et autrui pour une politique de survie. »

Survivre…comme le navigateur solitaire, comme celui qui renonce à se soumettre à une loi qui lui serait extérieure.

Survivre pour atteindre l’impossible.

 

A lire également sur nonfiction.fr :

 

- Notre dossier « La Nation dans tous ses États »

 

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1 commentaire

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Franois Carmignola

22/07/15 21:31
On pourrait faire une distinction, dont effectivement, la difficulté est polémique, mais qui a tout de même, au moins, un embryon de réalité.
La distinction porte sur les différentes personnes se revendiquant comme Rom, depuis certains qui vivent nomades en Europe de l'Ouest depuis mille ans, jusqu'aux opprimés sédentaires brutalement libérés par la chute du mur de Berlin et ses conséquences.
Cela n'obère rien de ce qui est dit, mais le complète: le problème est aussi celui des pays, nations d'Europe que sont la Bulgarie, Roumanie, et Hongrie, et pas seulement.
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