Psychologie

Des cerveaux et des hommes. Nouvelles recherches psychanalytiques.

Couverture ouvrage

Christian Hoffmann
Erès , 148 pages

Psychanalyse et 'paradigme adolescent'
[mardi 04 mars 2008]
C. Hoffmann constate la disparition de la subjectivité dans la psychologie cognitive avant de la réintroduire par la psychanalyse dans le "paradigme adolescent".

En préface à ce livre, Roland Gori (psychanalyste et professeur de psychopathologie à l'université de Provence - Aix-Marseille I) pose les éléments qui en occuperont la première partie. Il dénonce ainsi les idéologies scientifiques diverses et nombreuses qui se préparent (peut-être) à supplanter le soin psychique actuel (psychologie, psychiatrie, psychanalyse) par "des technologies de contrôle et de management de l'intime [faits par de] nouveaux officiers de santé mentale et sociale"  . Entendons ici coachs, "directeurs de consciences baptisés experts pour faire plus sérieux"   et autres rééducateurs de comportement, de normalisation et de conformisation sociale qui sont actuellement à la mode au nom des sciences cognitives, des neurosciences, de la génétique et de la biologie  .
 
Ainsi, après cette intéressante préface d'une petite vingtaine de pages, Christian Hoffmann (professeur de psychopathologie à l'université Paris VII – Denis Diderot) s'intéresse dans la première partie de son livre à la psychanalyse, la psychologie et le naturalisme en prenant différents axes de travail, tels la psychopathologie, la clinique du réel, la question de la phobie, la répétition, terminant cette première partie en proposant comme questionnement "des cerveaux et des hommes : quel débat ?". Dans la seconde partie, l'auteur propose un "paradigme adolescent" traitant de la question des violences, de la limite et de la folie de l'adolescence, du père mort, de l'autorité, de l'étiologie sexuelle et du "pas de sujet sans symptôme". Il termine son ouvrage sur une éthique de la responsabilité du sujet. Outre le véritable intérêt de la publication de ces recherches sur l'adolescence, cet ouvrage a le mérite de mettre en perspective la psychanalyse avec la psychologie et le naturalisme, le tout accompagné de références précises et abondantes.

 
Psychologie, naturalisme et psychanalyse

Christian Hoffmann nous propose donc de questionner ce que serait "un rapport réel au réel sans le langage" en passant par une lecture des travaux de John Rogers Searle sur la philosophie du langage et des recherches sur le cerveau de Gérald Maurice Edelman. L'auteur montre ainsi que leur matérialisme biologique s'écarte d'un matérialisme cognitif du fait de l'importance de la subjectivité dans le développement et le fonctionnement de la conscience  . Ce qui l'amène à souligner qu'il y a là une proximité avec "le stade du miroir comme fondateur de la fonction du Je", c'est-à-dire de la subjectivité. Pourtant, nous précise l'auteur, la subjectivité n'induit pas le sujet car, nous précise-t-il, la clinique de la psychose nous apprend qu'il y a des subjectivités sans sujet.
 
Puis, il questionne la psychopathologie cognitive, qui est née des limites des approches psychiatriques du symptôme dues au "caractère polysémique du symptôme et de ses mécanismes"  . C'est en effet la conclusion à laquelle on arrive après la lecture de la citation que l'auteur fait d'un article de Jean-Marie Danion, professeur de psychiatrie et directeur de l'unité 405 de l'INSERM. Or, après une vingtaine d'années de recherche, Christian Hoffmann constate que certaines avancées ont été faites à propos de l'étude de la schizophrénie et de la dépression, mais que les applications thérapeutiques restent pauvres car le modèle biomédical omet des facteurs extérieurs tels que la précarité, la mutation sociale de la famille, etc.
 
L'auteur nous amène alors à questionner les TCC (Thérapies comportementales et cognitives) sur lesquelles il conclut qu'elles ne sont qu'un "ensemble de techniques de réhabilitation à un milieu sociothechnique"   à l'image d'une rééducation de patients cérébraux lésés (J-M. Danion). Ainsi, la pathologie implique les données personnelles du patient, ce qui se fait par la parole du sujet sur son symptôme pour clarifier la nature du fait clinique, y compris pour les cas de psychose.
 
Quant au naturalisme, Christian Hoffmann souligne que si certains auteurs font place à la subjectivité humaine, d'autres proposent de naturaliser ou d'éliminer l'épistémologie. Ainsi, face à ce scientisme, l'auteur nous indique que la psychanalyse doit distinguer la subjectivité de la question du sujet  , ce à quoi l'enseignement de Jacques Lacan peut aider, lequel a fait du sujet cartésien le présupposé de l'inconscient, s'appuyant sur le "je pense donc je suis". Car si la subjectivité humaine semble bien présente dans les sciences cognitives, l'homme a largement disparu des programmes scientifiques... Il revient alors à la psychanalyse de penser la dénaturalisation du sujet dans un environnement scientifique, à la suite des mises en garde d'Emmanuel Lévinas et particulièrement de Georges Canguilhem. Et l'auteur termine cette première partie en questionnant d'abord la phobie par l'approche qu'en font les TCC qui ont une pratique orthopédique en fournissant un "moi" de secours appelé objet contraphobique. Or, avec Lacan, la psychanalyse a noté que le névrosé est increvable car il est inscrit dans une incessante répétition visant la jouissance contre laquelle l'objet contraphobique proposé par les TCC n'est d'aucun secours durable.

 
Le "paradigme adolescent"
 
L'adolescent serait un baromètre social par les questions qu'il pose, souvent en acte, et qui anticipent sur la découverte des conséquences de notre organisation sociale : l'autorité, le père, la violence, les pratiques de jouissance, la différence des sexes, la féminité, etc. Parmi elles, dans celle de la violence, le désir n'étant pas articulable par la parole, ce qui ne l'empêche pas d'être articulé par le signifiant, il y a de l'acte au sens : "je l'ai fait", ou encore "je l'ai acheté". Et de là, l'auteur différencie les trois concepts qui peuvent être malencontreusement employés les uns pour les autres : l'acte, l'acting out et le passage à l'acte. Ainsi, l'acte du "je l'ai fait" de ces adolescents serait une solution à l'impossible articulation du désir par la parole. De même, il aborde la singerie mimétique et la psychose, un intéressant développement sur le père mort, "l'autorité de la parole et son rapport au père"   avant de questionner l'étiologie de la sexualité en partant de Freud avant de finir par "pas de sujet sans symptôme".
 
 
Cet ouvrage d'à peine 150 pages se lit avec réel intérêt. Il présente de manière très abordable pour le non spécialiste la problématique de la subjectivité et du sujet dans le champ de la psychologie cognitive, du naturalisme ainsi que la position de la psychanalyse lacanienne sur ces points. Les références aux sources des approches différentes de celle de l'auteur sont suffisantes et précises, donnant parfois envie d'élargir notre lecture aux ouvrages cités par Christian Hoffmann.
 
La seconde partie consacrée au "paradigme adolescent" est peut-être encore plus riche, avec des exemples issus de la pratique clinique de l'auteur et d'autres puisés dans la littérature. Certes, il y questionne l'adolescent par la psychanalyse, mais plus que cela, il ouvre des portes pour nous aider à penser des phénomènes sociaux concernant une partie de ces adolescents, phénomènes tels que la violence, les addictions etc. Ainsi, parler des 60 pages qui constituent cette seconde partie est un exercice fort difficile car on a envie d’y faire systématiquement référence tant Christian Hoffmann y travaille les concepts lacaniens sur ce "paradigme adolescent" de manière enrichissante et tout à fait abordable malgré leur complexité.
 
Ainsi, que l'on soit proche ou distant de la psychanalyse – même opposé à elle – le seul intérêt pour une meilleure compréhension de l'adolescence dans son rapport aux autres et à la société suffit amplement pour lire cet ouvrage tant il apporte une réelle contribution au sujet.
Commenter Envoyer  un ami imprimer Charte dontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici

A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr