Une œuvre désormais classique à découvrir dans sa totalité.

Avec ces deux derniers volumes, l’œuvre de Duras paraît enfin intégralement dans la collection de la Pléiade. La somme est conséquente par son ampleur : quatre volumes en tout, soit une cinquantaine de livres. Elle est forte de sa cohérence et brillante par son ambition, bien que non exempte de redites, ou même de de ratés (dans Comment améliorer les œuvres ratées, Pierre Bayard s’attaque à L’Amour ; au lecteur d’en juger…). L’édition entière donne du moins, par rapport au précédent choix anthologique paru dans la collection Quarto, la possibilité de connaître plus finement cet écrivain emblématique, devenu tour à tour poncif ou modèle.

Dans les deux derniers volumes, Duras est arrivée à la pleine maturité ; son parcours ne cesse de se radicaliser sous le double signe de la simplicité et de la sophistication, jusqu’à demeurer encore peu compris, peut-être en raison du manque de recul dont disposent les lecteurs. La préface de Gilles Philippe au début du troisième volume laisse d’ailleurs bien des questions en suspens, appelant à la rescousse trois auteurs comme Sartre, Faulkner et Woolf, qui ne peuvent illuminer l’écriture de Duras que par la négative.

Le volume II se terminait au début des années 1970, en pleine saison de contestation esthétique et politique, dont Détruire dit-elle est le livre phare. Dans les années qui suivent, et qui occupent le volume III, Duras poursuit et affine ses expériences, à travers des formes intermédiaires, jonglant entre cinéma, théâtre, récit et chroniques, sans abandonner toutefois la veine narrative. Parmi les écrits les plus remarquables, signalons les trois nouvelles Aurélia Steiner, variations sur un seul nom et sur un même thème, ou encore Agatha, pièce de théâtre sur l’amour incestueux entre un frère et une sœur.

Parvenue à une notoriété certaine, Duras s’improvise aussi chroniqueuse, journaliste, critique ou essayiste, comme le montrent les recueils Les Yeux verts (particulièrement centré sur le cinéma), L’Été 80, Outside et Le Monde extérieur, ainsi qu’un choix d’articles épars. Toujours tranchées, parfois péremptoires, ses prises de position ont souvent été mal reçues ; elles témoignent au moins du prestige que l’écrivain a su acquérir, et de la considération encore octroyée à la littérature comme instrument d’analyse du réel.

Pour autant, Duras ne renonce pas aux fantômes personnels qui construisent la continuité profonde de son œuvre. L’Éden cinéma est une reprise au théâtre du Barrage contre le Pacifique ; L’Amant révèle au mieux les racines qui hantent son imaginaire depuis ses premiers textes. Avec ce dernier roman, on le sait, l’auteure connaît un rebondissement de sa carrière littéraire et de sa vie personnelle. Le prix Goncourt et le succès éditorial la propulsent au rang de célébrité, adoubée à la télévision (chez Bernard Pivot, à Apostrophes) et transfigurée en icône. Désormais incontournable, Duras impose son esthétique du dépouillement et son positionnement ambivalent envers la réalité comme un des modèles de la modernité littéraire à la française : « Écriture autofictionnelle dans laquelle confession, intimité, mythe personnel et reconstruction romanesque se mêlent étroitement » .

Le dernier pan de son œuvre, contenu dans le volume IV, est marqué, comme le note encore Gilles Philippe, par un retour sur soi de l’écriture, une reprise de thèmes déjà explorés et des incursions dans l’essai ou dans la chronique. En excluant La Douleur, témoignage datant de l’immédiat après-guerre et publié plus tard, nombre ses dernières œuvres sont des réécritures. L’Amant de la Chine du Nord constitue une reprise de son best-seller, tout comme La Musica deuxième est le prolongement d’un succès théâtral. On pourrait lire dans cette œuvre tardive les développements d’une écriture sérielle, faite de deuxièmes et troisièmes saisons, spin-off, et reprises diverses, comme déjà dans le « cycle indien » (du Ravissement de Lol V. Stein à India Song). Si ce n’est que la comédie humaine de Duras s’évide de plus en plus, revient sur soi.

Parallèlement à l’évolution d’autres écrivains qui, après avoir voulu liquider le roman traditionnel, refluent vers des chemins autobiographiques (Sarraute ou Simon), Duras tend de son côté vers le monde qui lui est connu, proche, afin d’en donner une vision ultime. Comme dans La Vie matérielle, texte où la réflexion féministe et la description du quotidien touchent à l’absolu littéral d’une liste de courses. D’authentiques inédits complètent cette œuvre déjà prolifique. On pourra découvrir deux romans inachevés, L’Homme menti et Théodora, ainsi qu’une nouvelle portant le même titre que son roman, Moderato Cantabile. La lecture de ces reconstitutions éditoriales, réalisées d’après des brouillons, n’est pas toujours aisée, mais elle sera profitable aux spécialistes et aux lecteurs les plus attentifs. Ces derniers textes montrent encore que cette œuvre, qui se prête si facilement à la raillerie ou au pastiche, est le fruit d’un travail réel et constant, dans la solitude de l’écriture dont parle encore un dernier essai intitulé, tout simplement, Écrire#nf#

Marguerite Duras, Œuvres complètes III et IV, sous la direction de Gilles Philippe, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 3536 pages.