Le dernier inédit de Pierre Bourdieu sur le peintre Edouard Manet confirme la richesse de l'oeuvre du sociologue, plus de dix ans après sa disparition.

Tout comme il est parfois difficile de détacher l'acteur en tant que personnalité du personnage qu'il incarne sur scène ou à l'écran, il n'est pas possible d'envisager cette étude sur Manet sans la rapporter à l'auteur et à son œuvre. Le copieux Manet. Une révolution symbolique reprend les derniers cours donnés au Collège de France entre 1998 et 2000 par le sociologue Pierre Bourdieu, ainsi qu'un manuscrit inachevé.

Outre la sortie d'inédits du sociologue, plusieurs ouvrages sont revenus sur l'actualité de son œuvre à l'occasion du dixième anniversaire de sa mort en 2012 dont – entre autres – les collectifs Trente ans après La Distinction de Pierre Bourdieu , Pierre Bourdieu. L'insoumission en héritage , Bourdieu and Historical Analysis , Lectures de Bourdieu  et le plus introductif Pierre Bourdieu : une initiation . L’œuvre de Pierre Bourdieu continue de résonner et de faire raisonner, en témoignent le récent Manifeste. La connaissance libère  et cet opus sur Manet.

La révolution d’Édouard Manet

Dans ses cours au Collège de France, Bourdieu se fixe comme objectif de "rendre intelligible l'idée même de révolution symbolique. Si les révolutions symboliques sont particulièrement difficiles à comprendre, surtout lorsqu'elles sont réussies, c'est parce que le plus difficile est de comprendre ce qui semble aller de soi, dans la mesure où la révolution symbolique produit les structures à travers lesquelles nous la percevons."  La représentation du monde de l'art selon Manet est devenue une évidence, qu'il convient de débanaliser en revenant aux sources de l'étonnement, autrement dit à ce qui a provoqué le scandale chez ses contemporains. Bourdieu s'efforce de comprendre le "travail de conversion collective qui a été nécessaire pour créer le monde nouveau dont notre œil lui-même est le produit",  la première étape consistant à "saisir […] l'ordre symbolique que Manet a renversé et en quoi consistait cet ordre" . Au XIXe siècle, l'art est entre les mains d'un État interventionniste et s'incarne sous la forme de l'académisme. 

Dans ce contexte, entre en jeu celui que le sociologue nomme : "L'hérésiarque [qui] débanalise, bouleverse les récepteurs, les met en état d'indignation ; il les scandalise et, du même coup, il les amène à expliciter le banal, l'évident, le "cela va de soi", ce que le critique autorisé, et d'autant plus qu'il est plus autorisé, répugne le plus à dire".  Reprenant l'analogie de la révolution religieuse, de l'aggiornamento, Bourdieu avance l'idée selon laquelle cette dernière ne peut être portée que par un individu venant de l'institution, dont il a une excellente connaissance, disposant de nombreux capitaux aussi bien économiques que sociaux.

Avec sa peinture, Manet bouleverse le monde de l'art de son époque en rendant explicite l'implicite. Sa toile Le Déjeuner sur l'herbe choque car elle ne respecte pas les hiérarchies des genres et des formats. La révolution de Manet consiste à passer d'un corps, représenté par l'Académie et le Salon, détenteur du "monopole de la manipulation légitime des biens artistiques",  à un champ artistique autonome où la définition de l'art est en jeu. En d'autres termes, "il est quelqu'un qui a fait une révolution spécifique, c'est-à-dire une révolution qui consiste à faire un champ et en même temps à faire la révolution dans le champ" .

Loin d'être déterministe, le modèle théorique de Pierre Bourdieu prend en compte les traits pertinents de la biographie de Manet, ceux qui lui ont permis d'accumuler des capitaux spécifiques, tout particulièrement du capital social. Bourdieu estime que Manet était doté de "deux propriétés uniques [...] : premièrement, il a rassemblé des choses qui avaient été séparées, et […] c'est une des propriétés universelles des grands fondateurs. […] Et, deuxième propriété, il pousse à la limite les propriétés de chacun de ces éléments constitutifs de l'assemblage qu'il fabrique. Donc, il y a systématicité et passage à la limite" . En cela, il rapproche Manet de la figure de Flaubert, héros par maints égards de son étude sur le champ littéraire Les règles de l'art.

D'autres facteurs entrent bien sûr dans son équation, facteurs d'ordres différents – techniques, politiques ou économiques. L'un d'entre eux mérite tout particulièrement d'être mentionné : celui relatif aux changements dans le champ de l'éducation. Formidable agent de reproduction, le système scolaire joue paradoxalement un rôle moteur en termes d'innovation dans les champs littéraires et artistiques en alimentant ces derniers de nouveaux arrivants éduqués qui ne s'ajustent pas nécessairement au moule en place. 

La révolution de Pierre Bourdieu

Comme le rappelle Pascale Casanova en concluant le livre, Pierre Bourdieu se compare implicitement à Édouard Manet tout au long du livre. Le premier cherche à faire sa révolution, c'est-à-dire changer nos méthodes d'analyse des œuvres, en étudiant la révolution symbolique du second. Comme Manet, Bourdieu dispose d'une excellente connaissance d'un système qu'il n'a eu de cesse d'agiter et de remettre en cause. Bourdieu estime que "l'habitus clivé" de Manet est l'une des principales caractéristiques qui rendent compte de son œuvre, caractéristique qu'il déclare partager dans son Esquisse pour une auto-analyse. 

Concrètement, pour Pascale Casanova, Bourdieu cherche à révolutionner la "science des œuvres", "en proposant de revoir les tableaux, en s'intéressant plus à l'oeuvre en train de se faire (modus operandi) qu'à l’œuvre achevée et intouchable (opus operatum)."  Réfutant la théorie qu'il qualifie d'"intentionnaliste " où l'artiste aurait une conscience claire de ce à quoi il cherche à aboutir, Bourdieu propose une "théorie dispositionnelle de la production artistique" , encore nommée "théorie de la pratique, que j'appelle dispositionnaliste […], qui place au principe des actions, non pas nécessairement des intentions explicites, mais des dispositions corporelles, des schèmes générateurs de pratiques qui n'ont pas besoin d'accéder à la conscience pour fonctionner, et qui peuvent fonctionner en-deçà de la conscience et de la volonté". 

Cette théorie de la pratique se traduit par le recours à deux des concepts les plus connus qu'il a développés : ceux d'habitus et de champ. L'histoire de Manet, telle qu'analysée par Bourdieu, serait celle de la rencontre entre un habitus, à savoir un ensemble de dispositions historiquement et socialement constituées, et un champ. Autrement dit, pour comprendre l’œuvre d'un auteur ou d'un artiste, il serait nécessaire de se mettre à sa place.

Le second élément novateur de l'entreprise de Pierre Bourdieu repose sur ce qu'il convient d'appeler la "critique de la critique". Pour comprendre Manet, il faut comprendre les réactions de la critique en les situant dans le champ de l'époque : comprendre leurs prises de position, la production de leur discours.  La réception et donc les effets de l’œuvre permettent de saisir les caractéristiques profondes de l’œuvre : le circuit explicatif est inversé puisqu'il s'agit désormais de "proposer une théorie de l’œuvre d'art qui consiste à analyser les effets de l’œuvre d'art ou à traiter les effets de l’œuvre d'art comme des analyseurs de l’œuvre d'art." 

Estimant que "la communication entre une œuvre d'art et un spectateur est une communication des inconscients beaucoup plus qu'une communication des consciences" , Bourdieu cherche en conséquence à déceler les effets produits par une œuvre d'art pour remonter à leurs causes . Ambitieux et déroutant programme qui l'amène à dire au détour d'une remarque : "Je pense, au fond, qu'un des sens de ce que j'ai fait, c'est de dire que pour parler d'une œuvre, il faut parler de tout autre chose que de l’œuvre elle-même." .


Dans l'atelier du sociologue

Le manuscrit inachevé de Pierre et Marie-Claire Bourdieu a été rédigé parallèlement à ses recherches sur le champ littéraire. Cette ébauche de monographie s'inscrit plus largement dans le prolongement des réflexions sur la philosophie de l'action qu'illustrent Raisons pratiques : sur la théorie de l'action  et les Méditations pascaliennes. . Dans son Manet, Bourdieu offre donc des leçons d'une portée plus générale que celles se référant à l'histoire de l'art : la première d'entre elles a trait à la réflexivité. Il continue son combat contre le "biais scolastique" – représenté ici par l'iconologie – tributaire de la tradition de l'explication de texte qui conduirait à rechercher des sources et des références dans le produit fini au lieu de se pencher sur les pratiques des artistes lors de la réalisation d'une œuvre .

Loin de donner des leçons, un tel programme incite le sociologue à la modestie : "Faire la critique des conditions sociales de production du discours, du discours critique en particulier, c'est mettre en route un processus de réflexivité infini un peu angoissant dans lequel on risque d'être emporté malgré soi."  Le sociologue passe alors le plus clair de son temps à déconstruire ce qui est spontané.

Plaidoyer pour la réflexivité certes, mais aussi pour l'interdisciplinarité. L’œuvre d'art est ici appréhendée comme un "fait social total", en cela qu'elle requiert une étude des conditions de production de l’œuvre. Le chercheur est alors confronté à un immense travail l'obligeant à dépasser les démarches "internaliste" et "externaliste", ainsi que les spécialisations et les divisions disciplinaires qu'elles recouvrent.

Cet exigeant programme de recherche a pour conséquence un cheminement ardu dont Manet est un saisissant reflet. Ce livre a le mérite de nous permettre d'observer le travail en cours du sociologue, doutes et remises en cause compris. C'est également l'occasion de lire un autre Pierre Bourdieu, sous sa forme orale, souvent drôle – comme le confirment les rires de l'assistance – et plus accessible que sa réputation d'auteur difficile ne le laisse imaginer. Le ton est bien sûr différent entre les cours, chaleureux, et le manuscrit, plus froid, sans compter que ce dernier apparaîtra au lecteur vraisemblablement redondant, l'un ayant alimenté l'autre. Néanmoins, pour reprendre les mots de Christophe Charle dans la conclusion de sa contribution : "Grâce à lui, nous pénétrons au cœur de l'atelier du sociologue, où l'auteur prend à partie le lecteur (et surtout les autres auteurs) et souvent fend la cuirasse devant l'auditoire du cours. […] ce livre feuilleté n'en est pas complètement un mais suggère et fait penser sans doute beaucoup plus qu'un livre traditionnel. Il fera discuter plus longtemps que nombre de livres "finis" et, mieux qu'eux, nous donne accès, au-delà de toutes ses thèses et analyses globales ou singulières, à une pensée en acte et en recherche de sa meilleure expression toujours provisoire." #nf#