Les valeurs cultivées par les Lumières ont couvert un espace géographique plus large qu’on ne le croit habituellement, même si à l’intérieur de cet espace les polémiques sont intenses.

À une époque où, pour de nombreuses raisons, nous tentons de briser des liens trop affermis de notre culture avec les valeurs dispensées par les Lumières, il reste bon de refaire le tour du champ couvert par ces optiques. Un champ thématique, bien sûr, puisqu’il convient de représenter toujours l’architecture de ses concepts (progrès, raison, critique), mais un champ géographique aussi, puisque chaque pays, en Europe, a vu se déployer un tel mouvement, même si les autres pays ignorent plus ou moins superbement ce qui s’est déroulé ailleurs, voire le méprisent.

En l’occurrence, cet ouvrage, ou plutôt ce volume des Cahiers du CIERL – Cercle universitaire d’étude sur la République des Lettres –, examine la circulation des idées des Lumières en Italie, en Espagne et au Portugal, bien au-delà du cercle fermé de la France, l’Angleterre et l’Allemagne. Chacun de ces pays apparaît tour à tour comme un centre actif des Lumières.

Conçu dans le cadre d’un atelier tenu à Winnipeg (Canada), du 16 au 19 septembre 2009, le volume rend compte d’une rencontre entre des chercheurs d’horizon différents. Les deux directeurs de la publication sont Armelle Saint-Martin, enseignante à l’université de Manitoba et Sante A. Viselli, professeur de littérature française à l’université de Winnipeg. Ils ont réuni autour d’eux dix autres chercheurs, qui ont ensuite contribué à alimenter par des textes la publication présente.

Il convient d’ajouter, cependant, afin de ne tromper personne par ce compte rendu, que ces textes risquent bien de ne concerner que les spécialistes de ces questions historiques (du point de vue de l’intérêt comme de celui des objets). Au demeurant, ce ne sera pas du fait de leur technicité ou de leur difficulté à les lire. Ils sont tout à fait lisibles et ne se cachent derrière aucun barrage conceptuel. Néanmoins, ils requièrent tout de même des connaissances primordiales assez nombreuses et un centre d’intérêt pointu pour la période des Lumières.

Indiquons au moins ce de quoi on peut se convaincre à la lecture de ce volume. D’abord de ceci : le point de vue qui faisait de la France et de l’Angleterre les seuls émetteurs des idées d’avant-garde à l’époque doit être remanié. Les autres pays, disons plutôt les hommes éclairés de l’époque, se trouvent aussi ailleurs, et notamment dans les pays du Sud. Certains préjugés doivent dont encore tomber, concernant notamment, remarquent les auteurs, la péninsule ibérique. Ainsi ce volume remet-il en avant des auteurs et des œuvres peu ou mal connus, mais qui ont eu un impact important dans leur cadre de référence. Cette question est centrale. Et la lecture des textes en question met aussi l’accent sur un jeu complexe d’appropriation littéraire et philosophique impliquant des mécanismes identitaires.

Ensuite, on peut se convaincre de la validité d’une question : dans le cadre des Lumières européennes, ne peut-on rééquilibrer les travaux de recherche et faire sa place à de nombreuses monographies qui circulent peu ? Il est important de montrer comment certains auteurs, dans les Lumières, éclairent aussi des réalités locales peu connues (ce sera le cas d’un article sur la bibliothèque d’un curé espagnol, comme des récits de voyages à Lisbonne). À cela s’ajoute une autre perspective : en laissant la France et l’Angleterre dominer ce champ – au point de se voir supérieurs au reste du monde (connu) –, on a longtemps laissé se répandre l’idée selon laquelle l’Espagne, le Portugal, par exemple, avaient été réfractaires aux Lumières, ce qui, à tout le moins, est une lecture réductrice de l’histoire des Lumières.

Enfin, une autre question vient au jour : ne faut-il pas retravailler les relations entre les écrivains des Lumières, d’un pays à un autre ? On ne cesse de parler des échanges économiques, mais les influences littéraires et les échanges épistolaires d’un pays à un autre sont largement ignorés des histoires littéraires, au point d’en être dommageable à la perspective prise sur cette période.

Au total, ce que ce volume met en question, ce sont des préjugés qui ont empêché longtemps d’étudier les échanges de notions d’un pays à un autre, et ont fait obstacle dans le même temps à l’analyse de la vie intellectuelle de nombreux pays d’Europe. De ce fait, c’est une nouvelle géographie des Lumières que dessine ce volume.

Afin de mieux construire ces objets de recherche, les auteurs adoptent la position élaborée par Pierre Chaunu concernant le repérage des Lumières. Cet historien avait pris en compte ce qu’il appelait le “convoi sémantique des Lumières et de la raison”, c’est-à-dire un ensemble de notions comme “philosophie, préjugé, superstition, tolérance, vertu”, auquel il ajoutait “abus, réforme, constitution, liberté, égalité, droit”. Et le même historien ajoutait : “Le convoi glisse d’ouest en est, et du nord au sud” et à des rythmes différents.

Une autre option gouverne la rédaction des articles : prendre en compte les représentations et les discours que les Lumières tiennent sur elles-mêmes. Les auteurs partent à la recherche des évidences partagées dans ces contextes géographiques, et dans les périodiques, guides, encyclopédies, ouvrages pédagogiques, écrits politiques et correspondances qui s’échangent d’un extrême à l’autre de cette Europe qui n’est pas encore.

Aussi le premier article est-il consacré à la géographie au sein des Lumières. La géographie, en effet, précise François Bessire, est une dimension importante des Lumières. La possibilité de décrire et de représenter l’essentiel du globe terrestre, perdant ainsi son mystère, donne à l’homme des Lumières une maîtrise du monde sans précédent. L’auteur montre ainsi que le siècle des Lumières est celui de l’essor sans précédent de la cartographie. Chef-d’œuvre de recherche, mais aussi de gravure, la nouvelle carte du monde laisse émerger, à côté de vides encore manifestes, des savoirs et des envies de savoir que l’Encyclopédie, mais aussi l’Histoire générale des voyages de l’abbé Prévost tentent de synthétiser.

Au cœur de cette cartographie précise, les Lumières se pensent comme européennes et définissent l’Europe par ses richesses, son savoir-faire et sa conception du monde. Il suffit de consulter l’article “Europe” de l’Encyclopédie, rédigé par Jaucourt . Outre un territoire, l’Europe a des caractéristiques politiques. Les progrès de l’esclavage y sont contenus. Le progrès la structure et la distingue du reste du monde. Cette notion d’Europe est largement partagée, à l’heure où des Européens lettrés la parcourent en tous sens (même si quelques-uns se contentent de la parcourir en image).

Toutefois, il est des lieux où les valeurs de l’Europe ne sont pas partagées. Voilà donc que l’Europe se fracture. Rome n’est pas toujours valorisée, trop despotique et trop antique par bien des côtés (ce n’est plus la Rome du XVIe siècle). L’Espagne est aussi l’objet de nombreuses critiques, un pays “qui ne mérite pas la peine d’être connu” dit Voltaire lors d’une conversation à Ferney. Le plus souvent ces condamnations sont motivées par le poids de la religion sur les mœurs. À l’inverse, l’Angleterre est le prototype en partie utopique de l’Europe des Lumières : liberté de penser et d’imprimer, tolérance religieuse, contrôle du pouvoir exécutif par des représentants du peuple, richesse produite par le commerce, elle est la preuve de la possibilité pour les hommes de vivre mieux sur terre.

Plus étonnant, sans aucun doute, est cet article (François Moureau) sur le Paris italien du premier XVIIIe siècle. Il ne s’agit plus de juger l’Italie, d’ailleurs, elle n’existe pas (à l’époque, et en tant qu’État). Encore cette contrée de principautés disparates fait-elle bien l’objet du Grand Tour, le voyage de l’amateur éclairé auprès des collectionneurs et des Antiques. Mais ce qui est passionnant dans le propos de l’auteur, c’est cette construction des Lumières italiennes à partir d’auteurs (compositeurs, surtout, mais aussi théâtre) installés à Paris. La musique italienne est présente à Paris dès le début du règne de Louis XIV. Et certains personnages de la cour sont “italiens”. Mazarin fut un grand introducteur de l’opéra italien à la cour. L’opéra-ballet vient aussi d’auteurs italiens. Louis XIV charge Lorenzani de ramener des castrats d’Italie. Louis XIV et Condé rivalisent pour faire venir des Italiens. D’ailleurs, ce sont des mondes entiers qui paraissent sur la scène parisienne, des Turcs, des Vénitiens, des Italiens… Et tout cela dans une cour qui entreprend de longues querelles sur les musiques, les opéras et autres œuvres. Le débat sur les musiques italienne et française qui anime les premières années du siècle a une coloration nettement politique et chauvine.

Il y a aussi les images que les uns se font des autres. Voltaire méprise l’Espagne. Pour lui, elle correspond au règne de l’Inquisition. Il n’empêche, Miguel Benitez explore la bibliothèque du curé Juan Antonio de Olavarrierta. Comme Jean Meslier, il fut un curé sans vocation. L’auteur résume sa vie : un franciscain qui se voue au commerce avec les Indes, puis vit à Lima, revient par le Brésil, et qui finit condamné par l’Inquisition. Pendant les perquisitions de l’Inquisition, un inventaire de ses livres et papiers fut entrepris. Ce document est ici détaillé. Il est fort important. Il nous renseigne sur les mœurs de l’Inquisition, bien sûr, mais surtout sur ce qu’on lisait ou pouvait lire à l’époque. Outre des papiers concernant la paroisse du prêtre, des ouvrages indispensables pour l’exercice de son ministère, on trouve des ouvrages de médecine, des encyclopédies des savoirs, des livres sur les mondes anciens, sur les sciences naturelles et des ouvrages de philosophie ou d’anthropologie (notamment sur les animaux et les hommes).

Le reste de ce volume se distribue en articles fort bien centrés sur la police de Lisbonne dans les récits des voyageurs, la figure d’Arlequin, un représentant des Lumières portugaises, l’Italie dans la Nouvelle Héloïse de Rousseau et une lecture de Machiavel à l’époque des Lumières, en outre de quelques autres articles dont la liste ne dira rien à personne. On notera que l’article portant sur Rousseau permet de comprendre que la Nouvelle Héloïse offre une vision large de la question italienne au XVIIIe siècle, en décrivant la fonction de Rome comme lieu de l’action et en observant les personnages italiens. Le tableau de l’Italie ainsi dressé n’est pas unifié. Rousseau néanmoins accorde à l’Italie une place de choix du fait de son intérêt pour la langue et la musique italiennes. Ce propos permet d’ailleurs à l’auteur de l’article (Amalia Zurzolo) de donner à comprendre d’abord les préjugés et les stéréotypes concernant l’Italie et des Italiens que l’on retrouve dans la littérature française du XVIIIe siècle. L’Italie passait largement pour une région sous-développée du siècle des Lumières. D’ailleurs, la notion d’une supériorité des peuples du Nord, sur ceux du Sud, date de la même époque (cf. Montesquieu). L’auteur a raison de faire remarquer que les espaces de corruption sont Italiens chez Rousseau alors que les espaces de la pureté (là où se trouve Julie) sont Suisses. Le Haut-Valais permet à Saint-Preux de s’enchanter de la pureté d’âme des habitants, mais l’Italie est d’abord le lieu où, dès le début des Confessions, Rousseau achète une jeune fille à des fins sexuelles.

Nous ne comptions pas résumer chaque article de cet ouvrage, mais seulement donner à ceux qui veulent raffiner leur connaissance des Lumières le goût de reprendre les textes et de les relire à la lumière de ce volume#nf#