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Histoire

François Furet. Les chemins de la mélancolie

Couverture ouvrage

Christophe Prochasson
Stock , 576 pages

Penser François Furet
[mardi 21 mai 2013]
Une biographie intellectuelle réussie de l'historien de la Révolution française.

De toutes les périodes de l'histoire de France contemporaine, celle de la Révolution française n'est pas connue pour susciter l'indifférence, au contraire . La réception de l’œuvre de l'un de ses principaux historiens, François Furet, semble connaître une fortune comparable. Déjà le sujet de controverses de son vivant, sa disparition brutale en 1997 n'a pas conduit à un apaisement et/ou vers une certaine unanimité autour de son œuvre et encore moins de sa personne. Il suffit ainsi de citer le passage peu élogieux que lui a consacré l'historien des idées François Cusset dans un texte intitulé "François Furet et l'avenir d'une réaction"  ou dans une veine contraire, l'apologie de l'un de ses anciens étudiants, Ran Halévi : L'expérience du passé. François Furet dans l'atelier de l'histoire. 

Entre les détracteurs et les fidèles, l'historien Christophe Prochasson nous invite à dépasser les passions et à relire le parcours de François Furet à travers une relecture minutieuse de son œuvre . Plus qu'une biographie classique, il retrace le parcours intellectuel de l'historien de la Révolution française, adoptant une approche thématique plutôt que chronologique, sauf dans le cas du premier chapitre, qui ne va pas parfois sans entraîner quelques longueurs et répétitions, vraisemblablement inévitables avec un tel parti pris.

Illusions perdues

Dans un premier chapitre fondamental, Christophe Prochasson revient sur l'engagement communiste de François Furet durant sa jeunesse. Issu d'un milieu aisé de sensibilité socialiste, l'auteur du Passé d'une illusion semble correspondre aux descriptions qu'il fera plus tard de la haine de soi du bourgeois dans les premières pages de son essai sur l'idée communiste. Ce cheminement, entre histoire et politique, il n'est pas le seul à le prendre puisqu'il est en compagnie d'un nombre important d'autres futurs grands noms de l'histoire : Maurice Agulhon, Emmanuel Le Roy Ladurie ou encore Jacques Ozouf. Tous deviendront, principalement après l'affaire hongroise de 1956, des ex- qui sublimeront dans la pratique de l'histoire leur première passion politique déçue. Le cas de Furet est symptomatique à ce titre. D'abord tenté par la politique, en partie à cause d'antécédents familiaux, il passe initialement du PCF au PSU au début des années 1960 avant d'en revenir complètement.

Finalement, "c'est dans l'histoire de la Révolution française puis dans celle de l'"illusion communiste" qu'il offrit à sa passion de la politique les cadres de son déploiement."  La vigueur, non dénuée d'un amour de la polémique, avec laquelle il s'engagera dans la réévaluation de l'historiographie révolutionnaire témoignera de cet engagement politique passé .

Outre le style politique qu'il transfère au monde universitaire, le questionnement qui préside à son œuvre est tributaire de ce qu'il considère comme l'aveuglement, la mystification du communisme dont sa génération fut la victime. Ses livres peuvent ainsi se lire comme autant d'actes d'expiation , ou pour reprendre le vocabulaire de son premier amour politique, d'auto-critique. Plus largement, à partir de l'expérience formatrice que fut son entrée et surtout sa sortie du communisme , Furet interrogea à nouveaux frais le phénomène révolutionnaire.

Dans l'atelier de l'historien


Afin de comprendre l’œuvre de François Furet, Christophe Prochasson revient sur ce qui faisait et ce que faisait un historien. L'exploration de son univers intellectuel nécessite un passage obligé par ses méthodes, rééquilibrant ainsi le portrait d'un historien vu comme peu friand d'archives alors que Furet fut à ses débuts un grand utilisateur de la méthode quantitative, comme en témoignent ses travaux (collectifs) sur l'alphabétisation des Français, réalisés en compagnie de Jacques Ozouf. Si Furet débute à "l'âge de la fiche", il restera avant tout un grand passionné de livres, ces derniers finissant par constituer la matière principale de son œuvre.

Cette dernière s'élabore aussi grâce aux denses échanges intellectuels nationaux et internationaux qu'entretient Furet : des Annales à la fondation de l'histoire conceptuelle – qui ne se veut pas tant un catalogue des doctrines qu'une rencontre entre historiens et philosophes – comme dans le cadre de séminaires, notamment à l'EHESS où il entretient un dialogue intense avec Marcel Gauchet . Il mène ces séminaires aussi bien boulevard Raspail que de l'autre côté de l'Atlantique, à Chicago, où il devient professeur dès 1985 et où il réside une partie de l'année à partir de cette époque. Ces pratiques conduisent et accompagnent son évolution vers une histoire soucieuse du politique comme meilleur angle d'attaque global pour saisir un ensemble de problèmes.

En filigrane, Christophe Prochasson met à jour les héritages intellectuels de Furet, ses maîtres, au premier rang desquels figurent aussi bien Tocqueville – le modèle, aussi fasciné que son disciple par les Etats-Unis et la démocratie – que Marx – dont il est excellent connaisseur mais auquel il reproche de minorer le politique au profit du déterminisme économique. Sa spécialisation progressive dans l'historiographie de la Révolution française le conduit, dans une moindre mesure, à se rapprocher de la pensée d'historiens comme Edgar Quinet, Jean Jaurès et Elie Halévy.

Itinéraires d'un intellectuel


L'une des ritournelles habituelles des détracteurs de Furet est de lui reprocher son mélange des genres, entre histoire et journalisme. Par certains points, son parcours ne peut que leur donner raison, puisque Furet fut un élément très actif de France Observateur puis du Nouvel Observateur dans les années 1970.

Reporter dans les années 1960 et spécialiste des questions nord-africainnes, il lui arrive de partir sur le terrain, même s'il se spécialise surtout dans les comptes-rendus d'ouvrages historiques, pour lesquels il estimait qu'il ne devait pas y avoir de solution de continuité entre pratique scientifique et diffusion à un public plus large : "Mettre l'histoire la plus exigeante, y compris celle du contemporain encore en mal de reconnaissance académique, à la disposition d'un lectorat qui dépassait beaucoup l'entre-soi universitaire fut l'une des grandes tâches que s'assigna François Furet, persuadé qu'il était qu'une telle démarche relevait d'un sens civique élémentaire dont il avait fait l'une de ses lois." 

Homme de médias, il savait manier tout aussi bien l'écrit que la télévision et la radio où il était fréquemment invité par son comparse Denis Richet, co-auteur de La Révolution qui les rendit célèbres entre 1965 et 1966. Toutefois, pour Christophe Prochasson, François Furet fut avant tout un écrivain  au style soigné, excellant en particulier dans l'art du portrait, comme le rappellent les nécrologies de directeurs de recherche de l'EHESS en annexe de la biographie.

Le Raymond Aron de la gauche ?

Dans la seconde partie de l'ouvrage est abordée une question que beaucoup attendent : François Furet était-il de droite ? Christophe Prochasson instruit le dossier en répertoriant les éléments à charge  : sa correspondance avec l'historien allemand Nolte concernant le fascisme, son rôle moteur dans la création de la fondation Saint-Simon, son anticommunisme et son essai La République du centre publié en 1988 avec Jacques Julliard et Pierre Rosanvallon ; mais aussi en la faveur d'un ancrage continuel à gauche : l'absence de ralliement public à la droite, sa fidélité à la gauche et sa franche critique de la société libérale dans certains de ses écrits , Selon Christophe Prochasson, Furet a su rester de gauche tout en demeurant lucide face à ses défauts. Il fut avant tout son critique impitoyable et apprécié, en conséquence, de ses adversaires de droite ; un peu comme Raymond Aron – l'un des autres maîtres de Furet – le fut dans le sens inverse.

Avant de conclure, Christophe Prochasson en revient à son point de départ, celui de la "mélancolie"  comme caractéristique principale de l’œuvre et de la vie d'un Furet qui fit le constat amer de la fin des passions politiques sans pour autant avancer ou trouver une autre source de transcendance à la vie politique , Néanmoins, pour reprendre la conclusion de cette biographie, la gauche ne devrait pas ignorer le message de François Furet au moment où elle se doit de réinterroger son passé afin d'en dresser "un bilan critique". Son œuvre serait d'ailleurs tout aussi valable lorsqu'elle traite de certaines limites de la démocratie et du libéralisme ,

Au début des Chemins de la mélancolie, Christophe Prochasson avouait qu'il n'était pas féru de biographies, même s'il en avait déjà produit une sur Saint-Simon , Dans le cas de François Furet, en dépit de quelques remarques avant tout formelles – l'absence d'une bibliographie des œuvres de Furet, a minima consultées, en fin d'ouvrage, ou encore le manque de nuance concernant certains propos de Furet à propos du communisme, victime de la même illusion de tabula rasa que les révolutionnaires, quand il célèbre la chute de l'URSS  – le défi est clairement relevé et avec beaucoup de brio. En partant d'un préjugé vraisemblablement défavorable à l'égard de son sujet , Christophe Prochasson a su proposer une biographie riche, complète et raisonnée d'un historien victime des représentations polémiques qu'il avait contribué à forger. Au-delà du personnage, ce livre constitue un bel hommage à la profession d'historien et au rôle qu'elle a pu et doit continuer à jouer dans la société.

 

* A lire aussi sur nonfiction.fr :
- François Furet, Christophe Prochasson, Inventaires du communisme, par Benjamin Caraco

 

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