<p>Une enqu&ecirc;te d&eacute;taill&eacute;e et captivante sur l&rsquo;industrialisation du plaisir &agrave; l&rsquo;heure du tourisme de masse.</p>

Gilles Deleuze, relisant Michel Foucault, qualifie nos sociétés de "sociétés de contrôle" où le pouvoir s’exerce moins de manière souveraine que diffuse à travers les infinis dispositifs de surveillance qui cadrent et orientent nos conduites : caméras, cartes bancaires, cartes d’abonnement et de fidélité aux transports en commun, au cinéma, aux salles de sport, aux grandes surfaces… Autant de manières de faire tourner les individus "à l’infini et "librement" sans être du tout enfermés tout en étant parfaitement contrôlés" . Dans une certaine mesure, le livre d’Yves Michaud reprend cette hypothèse et la développe.

Vamos a la playa ?

Non seulement le pouvoir contemporain passe par l’enregistrement de nos faits, gestes et habitudes au quotidien mais il vient aussi s’inscrire là où l’on s’y attendrait le moins : dans nos moments d’évasion, dans nos voyages, nos rêves, nos plaisirs et nos loisirs. Le texte de Michaud démontre comment, loin de laisser place à l’oisiveté et au vide, loin de suspendre le modèle actuel de prise en charge et de formatage des subjectivités, un certain type de "vacance(s)" cristallise la façon dont nos moindres désirs sont devancés et happés par l’industrialisation et le commerce mondialisé suscitant des comportements aussi prévisibles que monnayables. Pour étayer sa thèse, l’auteur a choisi un cas symptomatique et particulièrement révélateur du croisement entre subjectivité, pouvoir et hédonisme contemporain : Ibiza. L’île, jadis fréquentée par marginaux, intellectuels et artistes, accueille, depuis plus d’une trentaine d’années, des hordes de touristes sur quelques mois d’été (2,4 millions de touristes pour une industrie d’un milliard par an). Malgré la sulfureuse réputation qui fait rimer le nom d’Ibiza avec la devise "Sea, sex and sun", les flux capitalistes semblent bel et bien y avoir digéré non seulement toute contre-culture mais aussi toute transgression.

Contrairement à l’Emmanuelle Riva perdue dans Hiroshima mon amour (1959) du couple Resnais-Duras, Michaud a "tout vu" à Ibiza et, avec patience et détails, il dresse un inventaire précis de l’évolution rapide de l’île et de sa transformation de destination exotique en pure et simple marque, prête à consommer. Point par point, jeunes gens éméchés, locaux tirant parti de l’affaire, plages, discothèques, constructions immobilières, musiques, drogues, sexe, prostitution, manutention, politique, argent, Michaud décortique le mythe Ibiza qui ne cesse d’attirer des foules en quête d’amusements. En réalité, de tels touristes sont rendus heureux par une machinerie lourde dont ils n’ont, la plupart du temps, pas conscience (notons que nombre d’entre eux savent à peine qu’ils ont débarqué en territoire espagnol !). Pareils vacanciers s’apparentent, toujours plus, à des usagers d’un centre de production industrielle du plaisir.

Ithaque a-t-elle disparu ?

Si Michaud évoque Ibiza comme une marque, comme un bien prêt à consommer, il remarque à plusieurs reprises que l’utilisation du produit n’est que momentanée. Ibiza est une sorte de parenthèse qui dure entre un week-end et deux semaines. Elle plonge ses visiteurs dans une ambiance exclusivement tournée vers un plaisir qui embrasse sans discontinuer tous les aspects du séjour. Toutefois, explique l’auteur, l’expérience sera forcément suivie d’un dur retour à la réalité. Pour décrire l’endroit, on retrouve tout au long de l’ouvrage, la métaphore de l’Ile de Calypso où Ulysse aurait pu rester sans connaître les affres de la fatigue, du temps et profiter sans interruption d’un "plaisir calme". Or Ulysse, on le sait, décide de revenir vers Pénélope comme le vacancier "reprend l’avion pour retourner au travail ou au chômage " .

De fait, Ibiza correspond bel et bien à une destination estivale. Et, sans doute, son rythme est-il celui propre aux vacances. Mais, plus l’on progresse dans la lecture, plus l’on en vient à s’interroger sur ce qui différencie sa torpeur endormissante de celles que l’on nous propose de vivre, une fois rentrés dans nos Ithaques contemporaines ! Autrement dit, en quoi la "dysneylandisation" du réel, décrite par Michaud, n’est-elle pas en train de gagner tous les aspects de nos existences capitalistes ? Celles-ci face à des ravages et des crises, tant économiques que subjectives, ne sont-elles pas de plus en plus doucement bercées par le fantasme d’un plaisir qui ne serait "plus laissé au hasard de l’aventure mais le produit d’une industrie efficace"  ? Face à la difficulté d’être, comment ne pas succomber à l’assurance d’un plaisir, certes, quelque peu synthétique ou normé mais, en tous cas, garanti ? En ce sens, les descriptions des fêtes, des corps, de l’érotisme et des paradis artificiels que l’on croise à Ibiza traduisent avec désenchantement la fadeur molle des expériences que nous réserve l’industrie du plaisir. Tout y étant toujours déjà prévu et vendu – du moindre cocktail, à la plus petite note de musique, en passant par le plus grand trip ou le plus pur orgasme, jusqu’aux souvenirs à ramener dans sa valise – rien n’y a plus de saveur authentique.

Michaud cependant ne met jamais sa plume au service d’une morale passéiste. Il décrit. Ainsi dépeint-il les transformations entrainées par le capitalisme globalisé, la massification du tourisme, le développement des moyens de transport et l’avènement parallèle des drogues synthétiques (capables de préserver le corps de la fatigue des heures durant) et des musiques électro-house-techno (capables de mobiliser le corps dans des rythmes endiablés des heures durant) mais sans jamais condamner. Et, face à ce que d’aucuns jugeront comme une régression à un état de jouissance végétative, il questionne : "Les jouissances deviennent-elles moins pures et moins esthétiques quand elles se démocratisent ?" Et, après tout, l’homme, tel une éponge vivant pour absorber, s’imbiber, n’a-t-il pas, depuis toujours, été soumis à sa jouissance ? 

La cage du plaisir

Ibiza s’avère donc un point stratégique non pas pour critiquer nos modes de jouissance mais pour en proposer une lecture politique. Il y a là-bas un véritable "ingeenering de la jouissance" où, jour et nuit, le plaisir ne se rapporte plus à un changement clairement identifiable – l’acquisition d’un nouvel objet ou d’une nouvelle connaissance, – mais passe par la consommation d’une ambiance perceptive (musicale, lumineuse, physique, érotique) enveloppant tous nos sens. L’expérience esthétique s’y fait esthésique : englobante, basée non plus sur l’interprétation musicale mais sur la connexion de morceaux, centrée non plus sur un objet précis mais sur une diffusion continue, liée non plus à un désir subjectif mais à un sentir sans gravité, light et entièrement formaté. Les trois quarts du temps débarquer à Ibiza signifie donc aller planer au dessus de soi-même pour faire corps avec d’autres. Si les usagers s’avèrent globalement satisfaits de leur périple, deux points n’en restent pas moins problématiques. D’un côté, à leur retour, bronzés, gonflés à l’hélium de la vacuité de leurs soirées, remplis de l’euphorie légères des substances ingérées, ils n’ont pas conscience que leur satisfaction n’a été rendue possible que par l’exploitation, bien réelle et bien pesante, de tout un personnel littéralement exploité par l’entertainment d’autrui (serveurs, femmes de ménage, dealers, gogo dancers, prostitué-e-s,…). D’autre part, tous demeurent dans l’ignorance joyeuse que d’autres désirs sont possibles. Si Ibiza nous enseigne comment la douceur de vivre prend de plus en plus l’aspect d’un enfouissement du désir sous une consommation écervelée ; la lecture de l’ouvrage de Michaud réveille et pousse à réclamer d’autres formes d’évasion, d’autres espaces de libertés. Le pacte entre économie libidinale et économie marchande semble donc ne pouvoir fonctionner qu’au prix d’une inconscience nous réduisant au statut de "rats choisissant le plus démocratiquement du monde d’apprendre notre labyrinthe ou d’appuyer sur le bouton (one click) pour nous donner encore plus de plaisir " . Ibiza mon amour ou comment fuir hors de la cage au plaisir ?#nf#