Philosophie

Hannah Arendt et Martin Heidegger, histoire d'un amour

Couverture ouvrage

Antonia Grunenberg
Payot , 521 pages

Que devenir après une rupture irrémédiable de la tradition ?
[jeudi 15 novembre 2012]


Qu’est-ce qui a bien pu relier Hannah Arendt et Martin Heidegger ? L’amour ? Uniquement ? L’auteure commente les traces des rencontres à l’égard de ceux qui s’inquiètent de ce lien.

Republié en poche, cet ouvrage peut gagner un nouveau public grâce à la tâche qu’il se donne : éclairer les relations d’amour entre Hannah Arendt et Martin Heidegger. La postérité a du mal avec cette histoire. Et pour des raisons évidentes. La première rencontre de ces deux personnes mise à part, leur éloignement est programmé dès que Heidegger commence à attendre du national-socialisme l’éveil de la nation allemande et que Arendt se tourne vers le sionisme. L’un attendait cependant de pouvoir remplir un rôle éminent dans l’éducation du peuple allemand. L’autre n’a cessé de se pencher sur la question de l’éducation, en redéfinissant la modernité. Tout pouvait donc tourner entre eux autour de rapports d’amour et de haine. On peut certes crier au scandale, cela a été fait. On peut aussi adopter la position du voyeur et se contenter des faits connus. Fidélité et trahison, passion et routine, oubli et souvenirs s’entrepénètrent. Une juive pouvait-elle se compromettre avec un nazi en devenir ?

Cela étant, dès lors que l’on s’extrait de ces fragments de presse et de ces propos finalement convenus, on peut tenter de comprendre comment cette relation s’entremêle d’amour et de pensée, mais surtout sur fond de mise en question de la modernité. L’auteure conçoit alors un autre fil directeur de ce couplage Arendt/Heidegger, et qui est hautement problématique : Arendt et Heidegger ont compris, écrit-elle, dans la douleur et avant tout autre expérience, qu’ils étaient les témoins d’une rupture irrémédiable de la modernité avec la tradition. Et dans ce contexte qui pouvait conduire soit au nazisme, soit au communisme, soit au sionisme, ils se sont risqués tous les deux, mais chacun à sa manière, à proposer un nouveau commencement de la culture. L’auteure insiste en précisant sa formule : il faut lire dans cet amour l’expression d’une pensée sans filet, sans appui sur la tradition.

C’est alors que sur les caractéristiques d’un siècle passé, de ses ruptures, de ses catastrophes et de ses drames personnels, elle raconte la double relation entre Arendt et Heidegger, comme amants et penseurs. Leur histoire se confond sans doute avec le siècle, puisqu’elle commence en 1924, et se poursuit autour de la Deuxième guerre mondiale, pour se rejouer après Guerre lorsque Heidegger est forcé de se retirer dans l’isolement, après son procès en dénazification, et Arendt s’est largement tournée vers la politique et la mise en œuvre de la démocratie pour temps des masses. En réalité, les destinées en question se croisent aussi à proportion d’une inversion finale tout à fait passionnante à analyser : l’enfermement dans un discours philosophique de la sérénité pour l’un et l’émergence de la pensée du monde politique pour l’autre.

Néanmoins, l’auteure a raison de souligner qu’entre les deux, un troisième personnage intervient. Karl Jaspers, en effet, les rencontre tous deux, et, jeune médecin et psychiatre d’abord, venu du nord de l’Allemagne, puis universitaire et directeur de la thèse de Arendt, il a le même projet de renouveler radicalement la pensée philosophique ainsi que l’université par temps de crise, après la Première Guerre mondiale. Ce qui va forger le lien entre ces trois protagonistes, c’est le constat que la philosophie ne saisit plus les questions existentielles du présent. Elle est enfermée dans des universités qui ne célèbrent que le passé (philosophique). Du point de vue qui nous occupe cependant, Jaspers demeure le confident de Arendt après-guerre. Elle se tourne vers lui pour comprendre cette Allemagne qu’elle ne reconnaît plus. Tandis qu’il a rompu avec Heidegger. Arendt cependant tentera de les réconcilier. Sans succès.

L’auteur a aussi raison de remarquer que ce qui semblait si clair aux générations de l’après-guerre (et aux nôtres), à savoir la culpabilité de Heidegger et le statut de victime de ses élèves (Arendt bien sûr, mais aussi Günther Anders, Karl Löwith, Elisabeth Blochmann, Hans Jonas, Herbert Marcuse, …), constituait à l’époque un monde intellectuel complexe dans lequel les pensées communistes, messianiques, juives, chrétiennes, sionistes, nationalistes et racistes agissent les unes sur les autres et les unes contre les autres. À lire les textes de références, les correspondances revues par l’auteure, les échanges de documents, il apparaît très vite qu’avant même le déclenchement de la propagande nationaliste et du nazisme tout un nœud de relations se tisse autour d’une réforme nécessaire de l’université, d’une reprise de la philosophie contre la tradition, d’une guerre des postes à l’université, … On pourrait même relire ces pages à la manière de Pierre Bourdieu, et y constater le rapport constant entre les ambitions statutaires et les velléités de réformer les études. À quoi s’ajoutent les conséquences de la Première Guerre mondiale, assez bien mises à plat par l’auteure : l’absence de capacité de jugement indépendante devant les nationalismes, l’idée que la guerre aurait été un moyen d’éduquer la nation, l’idée que les intellectuels sont les éducateurs du peuple, …

Antonia Grunenberg reconstruit les biographies des trois protagonistes de ce drame avec efficacité – un catholique proche de la théologie dérivant vers la phénoménologie marié à une luthérienne, en ce qui regarde Heidegger, une jeune fille juive venue de Königsberg (avec exploration du milieu des commerçants juifs et étude de leur assimilation, p. 77 sq.), et au grand-père de laquelle on doit cette réplique, en 1933 : "Je tiens pour criminel celui qui conteste ma germanité". Pour le lecteur qui cherche des sources, ce livre en offre en abondance (y compris en notes). L’auteure décrit la rencontre de Jaspers (homme déjà connu à l’époque) et de Heidegger, le 8 avril 1920. Le trait qui les réunit alors : la solidarité contre l’autorité des ordres abstraits (universitaires). De cette rencontre date leur correspondance. Elle est mâtinée cependant d’éléments contradictoires : amitiés, démarcations, jalousies, … Les deux hommes se sentaient une grande affinité spirituelle dans leur passion commune pour le renouvellement de la pensée philosophique en Allemagne. Ils étaient d’accord sur la nécessité de réformer de fond en comble les universités. Ils se moquaient des "vieux" professeurs. Mais Heidegger, au cœur de marques d’affection (d’ailleurs réciproques) surjouait aussi le désespoir (quant à son accession au poste convoité), tirait les choses du côté de la nation Allemande, et tient parfois des propos douteux  . Néanmoins ses étudiants ne cessent de crier leur admiration  .

Puis vient le grand amour, au cœur de l’université et des séminaires. Il n’est sans doute pas difficile de s’imaginer ce que Heidegger pouvait trouver de fascinant dans cette jeune étudiante (qui ne sera pas son seul amour estudiantin). Encore convient-il d’expliquer la réciproque. Les lettres entre eux (mais nous ne disposons que des lettres de Heidegger, celles d’Arendt étant soit détruites, soit perdues, soit consignées) sont explicites. Karl Löwith pour en parler propose la métaphore du magicien et rend ainsi compte du mystère de cette relation. Ils s’écrivent des lettres tous les deux ou trois jours. Heidegger semble même intégrer cet amour au sein de son travail (comme un désir qui soulèverait la pensée), quoiqu’il lui avoue avoir besoin de l’oublier « aussi longtemps que mon travail atteindra sa phase d’ultime concentration ». Mais Arendt paraît se fiancer. Il lui faut renoncer à elle.

Leurs chemins sont maintenant séparés, entre 1927 et 1929. Arendt vogue vers de nouveaux horizons, elle se marie à Günther Anders (alias Stern), le 26 septembre 1929, cédant à une triple pression sociale (celle de sa mère, celle de la situation de la femme, et celle des beaux-parents). Elle entreprend ses recherches sur Rahel Varnhagen. Heidegger vient de triompher avec Être et temps. Il ne souffre plus du manque de reconnaissance. Puis a lieu la célèbre séance de Davos, réunissant Ernst Cassirer et Heidegger (1929). Elle est prolongée par des réflexions sur l’université. Ce dernier débat resurgit d’ailleurs après l’arrivée au pouvoir des nazis. Heidegger, devenu recteur de l’université de Fribourg par nomination, prononce en mai 1933 un discours dans lequel il jette les bases d’une nouvelle université : formation d’une élite, éducation harmonieuse du corps et de l’esprit, démarcation de la formation professionnelle.

Heidegger cultive le modèle platonicien de l’Académie. Curieusement, Arendt se sert aussi des textes de Platon dans ses travaux. Mais Heidegger partage vite les illusions de l’époque sur les débuts du pouvoir national-socialiste. Il y voit une alternative au chaos de l’ère des masses. Où l’on voit encore mieux ce que veut montrer l’auteure : une commune certitude d’une régénérescence nécessaire, en l’occurrence commune tout de même au nationalisme allemand et au nationalisme sioniste qui pointe aussi son nez (considéré au début comme une contre-culture intellectuelle, alliée par ailleurs aux conceptions esthétiques de l’avant-garde allemande). L’adhésion à ces utopies renvoie sans doute à une haine accrue de l’intelligentsia européenne pour sa propre classe, la bourgeoisie. À moins qu’il ne s’agisse d’une haine de soi de l’intelligentsia européenne. Karl Jaspers réagira, semble-t-il, le plus vite. Il eut très tôt conscience du caractère criminel de l’antisémitisme nazi. Arendt fut prise de front dans la propagande antijuive, elle se heurta rapidement aux conflits entre les groupes d’étudiants juifs et les corporations d’étudiants nationalistes.

Le 3 mai 1933, Heidegger devient membre du NSDAP. Il est pris dans une "ivresse de pouvoir" (ce sont ses propres termes, suggérés par sa femme au moment de la dénazification). Il aspire à la reconnaissance. Il l’eût. Il voulait guider "spirituellement" le peuple allemand. Il signe des avis et décrets interdisant les associations d’étudiants juifs, introduit l’attestation d’aryanité, lève l’interdiction du duel, instaure un bureau racial pour les étudiants, et autorise autodafés et autres hommages au Führer. Son triomphe est aussi son échec. La réforme de l’université est pensée dans des termes encore plus réactifs que ceux de Hitler, dans lequel pourtant il voit bien une "personnalité authentique". Les rapports de la "commission d’épuration" ont mis l’ensemble des documents de sa "gestion" au jour, il faut les relire, et parmi eux ceux du Haut-commissaire français en Allemagne, ainsi que les pages consacrées par l’auteure aux réactions de l’université à la fin du régime national-socialiste , à partir du moment où Heidegger fut interrogé sur son rôle. Jaspers rompt avec Heidegger sur le cas duquel il aura pourtant à revenir après-guerre, alors qu’on le sollicite pour un rapport sur le rectorat de son ancien ami. Les deux amis ne se rencontrèrent cependant plus jusqu’à leur mort.

L’engouement d’une génération et la culture régionale de Heidegger ne sont pas les seules raisons qui l’ont poussé à offrir ses services aux nationaux-socialistes. Certes, ils lui proposaient aussi des postes et des possibilités d’action. Lui pensait surtout que ces dirigeants devaient lui offrir des possibilités d’action, car il possédait la véritable connaissance de la situation  et se sentait capable d’imposer la résistance nécessaire au monde du "on" (décrit dans Être et temps), du commun et de la frivolité. Et même s’il finit par s’éloigner des nazis – l’auteure nous redonne régulièrement sa ligne de défense , ainsi que les éléments du dossier de son réel ou convenu antisémitisme -, il ne formula jamais une critique politique du national-socialisme.

Arendt, de son côté, se jette dans la politique très tôt. Et le confirme dès son exil. À Paris, elle rencontre Kojève, Benjamin, Koyré, Wahl, Zweig, Brecht, … mais en 1940, elle est déportée au camp de Gurs (Sud de la France). Elle fuit et arrive à New York le 22 mai 1941. Elle découvre le nouveau monde. La vie à New York est à la fois excitante, étourdissante et épuisante. Tout y est nouveau et étrange. Les réfugiés de tous les pays d’Europe, les immigrants de tous les continents de la terre semblent s’être donné rendez-vous en cette ville. Beaucoup ont raconté ces années et la reprise récente, au cinéma, du film "Welcome in Vienna" concrétise cet esprit.

Aux yeux de Arendt, l’objectif primordial est de vaincre Hitler. Elle se meut dans deux cercles d’amis : européen et américain. Cet entre-deux est partagé par Adorno et Bloch. Et bientôt naît le projet d’un ouvrage sur le totalitarisme. Elle ne cesse aussi de travailler sur la "culpabilité allemande". Contrairement à Jaspers, qui y travaille aussi de son côté, mais avec des accents moraux, elle opte pour une interprétation politique du nazisme et de la guerre. Elle se concentre sur la question de la communauté politique dont les citoyens auraient dû se porter garant. C’est là aussi que revient la question Heidegger. Arendt apprend point par point le rôle de ce dernier, en 1945-1946. Elle laisse exprimer sa rage dans des lettres adressées à Jaspers, d’autant que Jaspers montre à Arendt les lettres que Heidegger et lui ont échangées après la guerre. Elle est tourmentée (ne sachant trancher à propos de Heidegger : "hypocrisie ou désespoir" ?), mais règle aussi des comptes avec lui. Cependant, elle demande des nouvelles de Heidegger . Elle voyage d’abord en Allemagne sans le rencontrer.

Et pourtant, Arendt se réconcilie avec lui, vers 1950. Au mois de février, elle le rencontre à nouveau. Tout commence par une scène  conduite par la femme de Heidegger, rendant compte de la vie de son frivole de mari, et haineuse pour ses amours "juives". Mais Arendt demeure bouleversée par cette rencontre. Cette dernière a évidemment une portée personnelle mais aussi une signification symbolique. Heidegger espérait sans doute une réconciliation, allant jusqu’à une réconciliation des mondes juifs et non-juifs. Arendt fut soulagée que leur relation puisse reprendre. Cependant la méfiance n’a pas disparu. Elle fut seulement reléguée en arrière-fond. Lorsqu’elle parle de cette rencontre avec son mari d’alors, elle est emportée tantôt par la colère, tantôt par le soulagement, l’amour, le souci et une profonde scission intérieure. À la mi-mars, toutefois, elle rentre à New York. De 1953 à 1967, elle fit d’autres voyages en Europe. A partir des secondes retrouvailles de 1967, elle rendit chaque année visite à Heidegger. Ils s’inquiétaient l’un de l’autre. Ils s’enquéraient réciproquement du travail de l’autre et échangeaient des impressions personnelles. Ils se félicitent l’un l’autre des prix reçus. Une phase de détente se profile.

Nous n’avons pas toujours de traces de ces rencontres. Toujours est-il que le temps passant, les liens se distendent. Et sur les dernières années de Heidegger, qui meurt en 1976, elle fait de grands détours pour éviter de passer par Fribourg. Comment conclure ? D’abord, à l’égard de cet ouvrage : il doit être lu d’autant plus précisément qu’il comporte des documents incontournables autour de Heidegger et de Arendt, ne se contentant jamais de résorber cette histoire d’amour dans la contingence ou la particularité. Ensuite, à l’égard de Arendt : il faut renvoyer le lecteur à la célèbre fable rédigée par elle, à la manière d’Esope, sur Heidegger. Une fable sur l’histoire très-véridique du renard Heidegger, ou de celui qui tend des pièges aux autres mais qui finit par tomber dans le piège apprêté et arrangé par ses soins.

 

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1 commentaire

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zorg

08/12/13 05:32
un compte rendu très intéressant .merci
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