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Nicolas Sarkozy a mésestimé la symbolique politique du pays". Entretien avec Stéphane Rozès
[mercredi 02 mai 2012]

Stéphane Rozès, président de Cap (Conseils, Analyses et Perspectives), enseignant à HEC et Sciences Po, analyse pour nonfiction.fr les enjeux du scrutin présidentiel et l'affrontement qui oppose Nicolas Sarkozy à François Hollande. 

 

Nonfiction.fr- Quelle analyse faîtes-vous du 1er tour de cette élection présidentielle ?

Stéphane Rozès- Le premier tour a montré dans les rapports de forces électoraux une dynamique favorable à François Hollande. Pour deux raisons. D’abord, pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, il dépasse un président sortant. Ensuite, le second tour est beaucoup plus facile pour lui que pour Nicolas Sarkozy en termes de stratégie politique puisqu’il peut compter sur le report de voix de plus de 80% de l’électorat de Jean-Luc Mélenchon et regarder au-delà, par exemple vers l’électorat centriste, dont pour l’heure la moitié se reporterait sur lui. Nicolas Sarkozy, handicapé par sa deuxième place, est tiraillé entre l’électorat du FN à 18% et l’électorat centriste qui est traditionnellement l’enjeu des batailles du second tour. On voit bien que la campagne du second tour le fait regarder à droite.

Nonfiction.fr- Quel scénario pourrait permettre à Nicolas Sarkozy de gagner ?

Stéphane Rozès- Ce sera très compliqué, d’un point de vue quantitatif. Si on regarde les reports, selon les sondages, le second tour donne François Hollande vainqueur entre 53% et 55%. Dans l’histoire des sondages, les variations sur les mesures d’intentions de vote au second tour ont été faibles. Il faudrait véritablement que François Hollande fasse une erreur stratégique et soit complètement à côté de la plaque lors du débat télévisé du 2 mai pour qu’il s’effondre et que Nicolas Sarkozy puisse espérer inverser la tendance. Il faudrait qu’il y ait une crise au niveau européen qui relance la crise financière. Alors, l’idée d’un président qu’on n’apprécie pas forcément mais qui aurait l’expérience et l’énergie pour que la France essaie de tirer son épingle du jeu dans une crise, pourrait faire son chemin.

Nonfiction.fr- Quelles stratégies s’offraient à lui ?

Stéphane Rozès- Il avait le choix entre plusieurs registres. Selon moi, sa campagne de premier tour montre à quel point la stratégie qu’il a choisie, sous l’influence de son conseiller Patrick Buisson, est fausse. En 2007, il a récupéré l’électorat du Front national non pas sur les thèmes de la sécurité, de l’identité et de l’immigration, mais en lui donnant une place positive au sein de la nation à travers le triptyque "travail-mérite-pouvoir d’achat". C’est-à-dire à travers la ligne Guaino. Puis, il fallait d’abord qu’il s’explique sur ce que les Français lui reprochaient, au moment d’entrer en campagne. L’hypothèque sur son idée de s’adresser au peuple contre les élites est qu’il faut soi-même avoir sans cesse porté la France au-dessus de sa personne, comme Bonaparte, pour faire ça. La symbolique du Fouquet’s, du yacht de Bolloré, de l’Epad-Jean Sarkozy, sa façon de s’exprimer ou l’exposition de sa vie privée ont abaissé la fonction présidentielle. Il a développé un argument, notamment à la Concorde, qui pouvait jouer en sa faveur : contrairement à François Hollande, il serait rigoureux et ferait peser l’effort de réduction de l’endettement sur la réduction des dépenses d’Etat. Cet argument parle à l’électorat centriste écartelé entre deux positions. C’est un électorat qui se sent proche de François Hollande quant à la façon de présider, mais proche de Nicolas Sarkozy sur les questions économiques. Mais Nicolas Sarkozy va beaucoup sur le terrain identitaire. Il accentue la droitisation de son discours de 1er tour.

Au soir du premier tour, François Bayrou a dit qu’il jugerait Nicolas Sarkozy sur les valeurs et sur l’action, mais il parlait surtout des valeurs. Cela montre un tropisme qui le pousserait plutôt à appeler à voter contre Nicolas Sarkozy. Là où il est en difficulté, c’est qu’il est pris dans un fort débat en ce moment au centre : que faire après ? Tous les centristes seraient hostiles à un scénario à l’italienne – que Buisson a en tête – et qui verrait une alliance entre la Droite populaire et Marine Le Pen. Les faits sont là. Après le discours de Grenoble, les sondages mettaient Marine Le Pen au 2e tour. Il y a une loi en politique : mettre au centre du débat une thématique qui est celle d’un autre c’est le renforcer. Et comme le dit Jean-Marie Le Pen, "les gens préfèrent toujours l’original à la copie". Tous ces notables centristes sont absolument ulcérés par le cours actuel donné à la majorité. Ils se disent qu’il faut refaire l’UDF.

Nonfiction.fr- Est-ce la grande erreur stratégique de François Bayrou d’avoir cru en un centre qui ne soit ni de gauche ni de droite au lieu de faire un parti de centre-droit ?

Stéphane Rozès- J’ai travaillé pour 17 candidats différents lors de trois présidentielles, donc évidemment avec François Bayrou. Cela a toujours été son idée qu’une majorité de Français ne se reconnaît ni dans la droite ni dans la gauche, et il s’appuie sur les sondages pour le dire. Dans les périodes de crise, néanmoins, la polarisation s’accentue. Elle n’est pas idéologique, contrairement à ce qu’on dit, il se passe même contraire. De Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, on utilise les mêmes termes – "la nation", "la République" et "la France" – et chacun se dispute ensuite sur le contenu. Mon analyse est que l’élection présidentielle n’est pas essentiellement ou seulement l’élection d’un président de la République mais bien plus : il s’agit de réactiver ce que j’appelle notre imaginaire. D’où la forte participation, nonobstant le jugement que l’on émet sur la campagne des principaux candidats. Le sujet essentiel de notre pays aujourd’hui après la crise de la dette souveraine et après le mandat de Nicolas Sarkozy est simple. Est-ce que notre vieux pays, avec son modèle social et républicain, a encore un avenir dans le monde tel qu’il est ? La question de la dette souveraine n’induit pas seulement la question de savoir si notre système social est trop généreux ou pas, mais aussi celle de savoir si la finance dicte sa loi à la souveraineté politique. Or la question de la souveraineté ne se limite pas à l’efficacité politique. C’est une question qui nous est consubstantielle. Les questions de la nation et du social s’articulent l’une à l’autre dans notre imaginaire même si elles prennent des formes différentes selon les siècles. Or il faut que se déploie une dispute droite/gauche pour édifier ensuite un commun capable de tenir notre diversité.
La deuxième question qui découle de la première est : quelle est ma place au sein de la nation ? Ce qui explique que la question sociale soit préemptée par la question de l’imaginaire politique. Et ce qui explique la dynamique de Marine Le Pen et le fait que les ouvriers puissent voter à droite. La majorité des ouvriers ont voté à droite le 22 avril, les employés votent légèrement plus à gauche, les professions intermédiaires à gauche. Etant donné que la gauche demeure internationaliste, il y a tout un espace pour l’extrême droite pour expliquer que l’internationalisme de la gauche attaque le rapport de force capital-travail et qu’il faut se mettre à l’abri de la frontière. Je pensais que le débat d’entre deux tours serait de qualité et aborderait ces questions (cf. Stéphane Rozès, "La présidentielle dans l’imaginaire français. Entretien avec Marcel Gauchet", Le Débat, janvier-février 2012). Vu le cours que Nicolas Sarkozy a imprimé au début de sa campagne de deuxième tour, je ne sais pas. Il est fort possible qu’il reprenne de la hauteur après une manœuvre de déstabilisation ; il est possible que le débat aille au fond des choses. Le pays est sous tension, et spontanément, Nicolas Sarkozy aurait pu arguer que même si on ne l’aime pas, il est l’homme de la situation. Le problème est que, contrairement à ce qui s’est dit, il y a une spécificité de la crise entre les Français et lui. Un président sortant en temps de crise peut être en difficulté, c’est le cas ; ce qui est spécifique, c’est qu’il a mésestimé la symbolique politique du pays, or cette symbolique n’est pas du marketing.

François Hollande a dit à juste titre dans le discours de Bourget : "Chaque Nation a une âme, il y a un génie français" et "le problème, ce n’est pas la France, la France, c’est la solution". Ce qu’Henri Guaino a ensuite repris pour le discours à la Concorde. La façon de faire et d’être de Nicolas Sarkozy semblait montrer une défiance à l’égard de l’imaginaire politique de notre pays. L’inconscient de ce qu’il fait, c’est : "La France a un problème, il faut la changer.". F. Hollande a alors mis le doigt dans la contradiction entre les discours de H.Guaino et la pratique présidentielle de N.Sarkozy. Tout le monde reconnaissait à ce dernier ses efforts pour tenter de sortir la France de l’ornière, de telle façon qu’il était défiant non pas tant à l’égard de la France que des Français et de leur capacité à se mettre en mouvement. Il y avait là un non-dit. Il semblait vouloir prendre une partie des Français par surprise, ou dresser une partie d’entre eux contre l’autre.

Nonfiction.fr- Qu’est ce qui fait une Présidentielle ?

Stéphane Rozès- Mon bilan de quatre présidentielles est que c’est la psychologie des candidats ainsi que leurs représentations idéologiques qui façonnent leur vision du monde, leur façon d’organiser une campagne et d’utiliser tel ou tel outil. Une présidentielle, c’est la capacité des candidats à faire un travail sur eux pour se hisser à la hauteur de l’imaginaire français, à partir de projets de droite ou de gauche, et de ce que le pays attend d’eux. Ce sont donc les Français qui font la présidentielle, non pas les acteurs politiques ni les médias. La capacité à entrer dans la tension de l’imaginaire français et à en faire quelque chose est primordiale. Ce qui est surprenant, ce sont les premiers temps de la campagne de Nicolas Sarkozy. Il a voulu trouver le bon mix entre la ligne Buisson et la ligne Guaino pour éviter de répondre à l’abaissement de la fonction présidentielle. Il comprenait le problème intellectuellement mais pas culturellement. Nicolas Sarkozy est assez américain. Il pense que dans l’affaire du Fouquet’s, les Français lui reprochent presque d’avoir voulu être heureux. Il comprend la symbolique du point de vue intellectuel mais culturellement et psychologiquement, il y a un problème. D’où son lapsus et sa façon de se justifier face à David Pujadas  , qui montrent qu’il n’a pas saisi ce symbole. J’ai moi-même mis 25 ans à comprendre cela. Je pensais que la politique était affaire de classes sociales ou de gestion de dossiers. C’est en écoutant les gens pendant toutes ces années que j’ai compris que la politique, c’est de la symbolique, et que la symbolique, c’est ce qui nous tient ensemble. Cette question est décisive. Nicolas Sarkozy a fait acte de contrition mais trop tard, assez mal, et il a tout voulu faire en même temps. Il n’a pas construit ce moment. Il était finalement utile qu’il y ait une bataille idéologique entre Henri Guaino et Patrick Buisson car il a pu s’exonérer du débat. Il s’est encore excusé deux jours avant le premier tour sur son manque de solennité mais il l’a fait de manière trop conceptuelle.

Nonfiction.fr- Parlons du score historique de Marine Le Pen au premier tour. Est-ce que l’évolution de l’extrême droite entre 2002 et 2012 n’est pas une revanche des mégrétistes et de leur rôle dans la stratégie et le discours du Front national ? 

Stéphane Rozès- Je ne sais pas si Bruno Mégret serait allé aussi loin dans la revendication de la question de la République. Il serait allé aussi loin dans la revendication de la question sociale, si on se réfère au débat qu’il avait eu en 1995 avec Jean-Marie Le Pen. C’est d’ailleurs un élément de la ligne de lecture de Patrick Buisson. De ce point de vue-là, P.Buisson est plus proche de Jean-Marie Le Pen que de sa fille, parce qu’il n’a pas intégré la question sociale dans sa réflexion. Il fait l’impasse sur 1789, c’est un maurassien, ce n’est pas un barréso-gaullien.

Marine Le Pen détourne la République et la laïcité – qui ont été inventées par la France pour faire vivre la diversité, pourvu que chaque individu se dé-singularise de son territoire, de sa communauté d’origine ou de sa religion pour être dans le vivre-ensemble – pour pointer toujours les mêmes. Le point commun avec Bruno Mégret est peut-être la volonté de peser sur le cours des choses. Marine Le Pen recompose la question sociale et nationale. Je suis maintenant prudent quand on évoque l’extrême droite, puisque Marine Le Pen a aussi recours à des références gaulliennes. Il aura suffi du discours de Grenoble inspiré par Patrick Buisson et du discours de Marine Le Pen sur la République au moment où elle accède à la présidence du FN pour qu’un changement très important se produise.

Néanmoins, ce qui est intéressant, ce sont les Français. D’un certain point de vue, les candidats à l’élection présidentielle ne sont que les acteurs d’une représentation où se nouent des rites.

Nonfiction.fr- Est-ce qu’on ne fait pas face au pire des scénarios possibles pour 2017 ? Si François Hollande déçoit les Français à l’épreuve de la réalité économique, si l’UMP explose et ne parvient pas à se restructurer, et si la proportionnelle est instaurée aux législatives de 2017, une situation explosive favorable à l’extrême droite peut-elle se profiler ? N’est-ce pas finalement un des scénarios que Patrick Buisson a en tête ?

Stéphane Rozès- Je pense que Patrick Buisson croit réellement que Marine Le Pen s’est fourvoyée lorsqu’elle est allée vers ce qu’il appelle "à gauche". Il voulait vraiment récupérer cela. A mon avis, c’est une erreur d’appréciation. Lorsque je travaillais professionnellement pour l’équipe de Nicolas Sarkozy en 2006, avec E.Mignon avant même l’arrivée d’Henri Guaino dans son entourage, je pensais déjà que le meilleur moyen de récupérer l’électorat du FN n’était pas de pointer l’autre mais de donner à chacun une place positive au sein de la nation, en articulant la symbolique du travail, de la nation et du mérite. Lorsqu’en décembre 2006/ janvier 2007 la question du pouvoir d’achat est abandonnée, cela ne se réduit pas à la question : "Comment je vais boucler mes fins de mois ?". Il y avait aussi la question symbolique. D’ailleurs, au moment du Fouquet’s et du yacht de Bolloré, les études quantitatives ne traduisaient aucun mécontentement. Dans les études qualitatives, je le voyais. Les gens mettaient cela sous le tapis et c’est revenu comme un boomerang quand Nicolas Sarkozy a abandonné le triptyque "travail-mérite-pouvoir d’achat". Les Français avaient repéré que Nicolas Sarkozy mettait des coups de canif à la symbolique présidentielle mais son projet de sortir le pays de l’ornière, en donnant à chacun une place à travers la contribution au travail – autrement dit, en abordant le sujet des ouvriers – les séduisait. J’ai travaillé vingt ans pour la CGT, longtemps avec les communistes, et j’ai pu constater que le problème de la gauche politique avec les ouvriers c’est le thème du "travail". C’est évidemment une petite bourgeoisie intellectuelle qui regarde les exclus comme une figure de substitution.

Nicolas Sarkozy a récupéré en 2007 le vote ouvrier en donnant à chacun une place positive au sein de la nation. Quand le lien s’est rompu, le décrochage avec l’opinion s’est amorcé. Entre Nicolas Sarkozy et les Français, il a eu lieu précisément en décembre 2007-janvier 2008. Il n’aimait plus le travail mais l’argent. Quand il était aux côtés des riches, ce n’était pas pour les convaincre de sortir le pays de l’ornière mais par narcissisme. A ce moment-là, tout a basculé. On pensait avoir fait venir un Bonaparte à l’Elysée, on avait fait venir quelqu’un qui pensait à lui et à son bon plaisir. C’est la différence entre être déçu et être trahi.

Nonfiction.fr- Un fondé de pouvoir du milieu des affaires, comme dirait Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ?

Stéphane Rozès- Sarkozy est plus complexe que cela. Pompidou était davantage un fondé de pouvoir, un orléaniste qui a rompu avec le gaullisme. Je peux me permettre de le dire puisqu’il avait lui-même eu la lucidité et le courage de l’admettre à la fin de sa vie. C’est Michel Jobert qui le rapporte dans ses mémoires lorsqu’il cite cette phrase de Pompidou lors de son dernier conseil des ministres   : "Ne faites pas comme moi, visez haut".

Nicolas Sarkozy lui est une sorte de semi-Bonaparte. Du fait de son histoire, il se vit comme un "sauveur". Il offre son corps christique en variable de contradiction entre notre vieux pays et le monde tel qu’il est. D’autre part, un membre de son premier cercle m’a dit un jour quelque chose de très juste à ce sujet : "Nicolas Sarkozy n’aime pas l’aristocratie mais il n’est pas suffisamment monarchique." Donc c’est quelque chose de très compliqué. Napoléon disait : "je suis de tempérament républicain et d’esprit monarchique". C’est cela le bonapartisme : la capacité de s’élever au-dessus des rapports sociaux et d’en donner une résolution par l’Etat, de sorte que notre pays avance et résolve ses crises au travers d’une incarnation qui tient ensemble la représentation de la nation. Mais, pour cela, il faut en fait être monarchique. Il ne faut pas se contenter de ne pas aimer les élites et les esprits de corps, les beaux conseilleurs des beaux quartiers. Les gens qui ont fait de grandes études insupportent Nicolas Sarkozy : c’est pour cela qu’il a fait venir des gens assez divers au gouvernement. Il n’aime pas l’aristocratie, il n’aime pas les fils à papa, mais spontanément, il ne sait pas ce qu’est la monarchie ni la question des origines. Il a suffisamment d’intelligence pour se dire qu’il a besoin de gens différents, cultivés et fins autour de lui, comme P.Buisson ou H.Guaino, mais ce n’est pas quelque chose qu’il vit au fond de lui. Tout son sujet dans la vie, c’est d’éviter la question des origines. Donc il est dans un mouvement perpétuel, psycho-politique. Le mouvement est la finalité en soi. Or, l’imaginaire français, c’est tout le contraire. Quand il est cadré par la crise ou un calendrier électoral, il a un surmoi qui s’impose à lui. Quand il ne l’est pas, comme lors des sept premiers mois de son quinquennat, alors cela part dans tous les sens et il en fait trop. Je travaillais à ce moment-là sur des études qualitatives qui montraient que N.Sarkozy pouvait faire ce qu’il voulait mais justement il est parti "en vrille". Telle une Ferrari, s’il n’y a pas de glissières… S’il y a des glissières, il peut être très bon, même excellent tactiquement. Mais sa seule stratégie semble être le mouvement pourvu qu’il en soit le centre.

Le succès de François Hollande est la promesse qu’il y aurait une autre façon de faire. Sa sérénité, sa longue préparation – puisqu’il s’est déclaré candidat avant l’affaire DSK – contribuent à ce succès. Il porte la promesse que l’on peut survivre dans le monde tel qu’il est en conservant notre modèle social et républicain pourvu de réformer en rassemblant et dans la justice. Néanmoins, c’est un républicain alors que le pays attend un mix entre un républicain et un Bonaparte.

Nonfiction.fr- Une thèse développée par Laurent Bouvet par exemple est que le legs de Nicolas Sarkozy sera la réintégration dans le système politique français de l’électorat du Front national. Cet électorat, congelé pendant une vingtaine d’années en raison d’un Front national anti-système et infréquentable, sous la houlette de Jean-Marie Le Pen, pourra, du fait de la stratégie de dédiabolisation du Front national par Marine Le Pen et de la droitisation de l’UMP, réintégrer le jeu politique français et donc faire peser sur la politique gouvernementale et législative ses thématiques. La France peut-elle voir arriver au pouvoir, dans le cadre d’une coalition gouvernementale, le Front national, comme c’est le cas pour d’autres partis populistes en Europe ?

Stéphane Rozès- S’il y a un point commun aux populismes européens, dont l’origine est à chercher dans la tension entre la promesse européenne à laquelle les dirigeants s’indexent et la réalité des politiques de libre-échange et de libre-concurrence, c’est l’idée que les élites, par définition, ne seraient pas capables de représenter le peuple. En France, l’articulation entre la question sociale et la question nationale encadre les représentations et les conduites électorales. Je serais effectivement étonné que le paysage politique français change fondamentalement. Dans l’hypothèse d’une forte victoire de François Hollande et d’une forte défaite de Nicolas Sarkozy, l’UMP éclaterait, l’UDF vivrait par elle-même, et le FN pourrait devenir la première force politique à droite. Qu’est-ce qui serait le plus fort : les dirigeants du FN ou un segment du pays qui constitue l’électorat du FN ? Je crois que c’est le segment du pays qui vote pour le FN. C’est le pays dans sa diversité qui se forge des représentations. Le FN peut recomposer à droite mais s’il le fait vraiment, que sera t-il devenu ?

N’oublions pas que c’est l’élection présidentielle qui va déterminer les législatives et la suite. Le FN peut avoir quelques députés, surtout dans l’hypothèse où Nicolas Sarkozy est battu et quitte la vie politique. Les thématiques du parti de Marine Le Pen vont peser. Il y aura une vraie pression sur la politique européenne de la France. Le vrai sujet, c’est ce qui va se passer à Bruxelles. Le populisme n’existe que comme conséquence des politiques qui sont menées. J’aime bien cette phrase de Bossuet : "Dieu s’amuse de ceux qui s’accablent des effets dont ils chérissent les causes." Elle s’applique très bien à ce qui se passe en Europe. Dans le cours du monde actuel, qu’est-ce que l’Europe ? Est-ce que c’est une puissance qui pèse sur la globalisation ou est-ce qu’elle est un relais de la globalisation ? Soit l’Europe existe et se protège, soit les herses nationales monteront partout en Europe. Il faut choisir entre un protectionnisme européen ou des protectionnismes nationaux ainsi que la montée des populismes. Je pense que le débat ne porte pas sur l’opposition entre une France ouverte et une France fermée. Il porte sur l’intériorisation ou la projection de ce que nous voulons faire ensemble. C’est ce qui m’inspire une prudence vis-à-vis du score du FN. Sur le court terme, je suis moins pessimiste que beaucoup. Sur notre capacité à peser sur les politiques européennes à Bruxelles à long terme, je le suis plus car ceux qui sont aux manettes là-bas sont détachés des volontés démocratiques. Nos gouvernants ont tellement usé de la facilité qui consiste à externaliser sur les institutions européennes le soin de résoudre les contradictions des individus eux-mêmes. Ils intériorisent les effets des contradictions du capitalisme notamment la demande socio-culturelle exponentielle des nations et le fait que les politiques au sommet de l’Etat ne les équilibrent plus. Le problème, c’est que la division internationale du travail fait bouger les choses, mais que nous voulons continuer à bénéficier d’un certain nombre d’avantages, en reportant les problèmes sur les générations suivantes, d’où la dette par exemple. Les Français sont dans cette tension entre l’aspiration au commun, à un autre rapport au temps et au bonheur, et l’obligation de "pédaler de plus en plus vite" pour ne pas décrocher dans la situation économique actuelle. Ils sont capables d’être dans un écart terrible entre l’idéel et le réel.

 

Nonfiction.fr- Les électeurs de Marine Le Pen peuvent-ils à nouveau revenir vers la droite classique ?

Stéphane Rozès- Les ouvriers réfléchissent et sont, pour l’heure, peu séduits par la gauche. Mais l’aristocratisme d’une certaine gauche sociologisante qui croit que les ouvriers sont manipulés est désespérant. Je travaille sur ces questions depuis 20 ans. Ces ouvriers disent : "On a bien repéré que la gauche est pour l’augmentation des salaires. Mais puisqu’elle est pour le libre-échange et l’ouverture des frontières, ça veut dire qu’il y aura des délocalisations. Cela ne nous fait pas plaisir de travailler plus pour gagner plus, mais nous n’avons pas beaucoup le choix. Quelle est l’alternative ?". Aujourd’hui les ouvriers sont forcément sensibles au discours de protection aux frontières car ils jouent leur survie.

De ce point de vue-là, Nicolas Sarkozy avait compris le problème en 2007. Un membre de son premier cercle m’a raconté qu’un jour, pendant la campagne, il était attablé avec plusieurs grands patrons qui lui reprochaient certains des thèmes, car jugés trop sociaux, qu’il avait abordés. Là, Nicolas Sarkozy les a toisés en disant : "Vous êtes combien autour de cette table ? Une dizaine ? Eh bien, moi, je m’occupe de millions de Français." Même si tendanciellement, il fait peut-être une politique favorable aux riches, sa compréhension des problèmes est donc moins caricaturale que cela. D’ailleurs après l’élection, tous ces patrons se sont précipités à l’Elysée pour demander la tête d’H.Guaino. Mais N.Sarkozy vient de rappeler que ces mêmes patrons ont demandé l’aide de l’Etat en 2008….

 

* Propos recueillis par Antoine Jardin, Nicolas Leron et Pierre Testard le mardi 24 avril 2012.
 

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