La Torture et l’armée pendant la guerre d'Algérie fait partie de ces thèses qui rencontrèrent un écho singulier dans l’espace public  , alors que l’opinion recevait  les confessions pour le moins ambiguës des généraux Massu et Aussaresses, acteurs de premier plan de la violence de guerre pratiquée par l’armée française en Algérie. Spécialiste incontournable d’une guerre longtemps restée innommée, son auteure, Raphaëlle Branche, revient pour nonfiction.fr sur les traces d’un conflit dont les mémoires conservent les cicatrices, cinquante ans après les accords qui scellèrent la fin des combats. Cette troisième partie de l'entretien évoque le travail de l'historienne sur l'embuscade de Palestro. 

 

Nonfiction.fr – Dans votre dernier livre  , vous présentez l'embuscade de Palestro comme "un palimpseste mémoriel sur le sol algérien." Quelle méthodologie vous a amené à choisir cet événement comme le symbole des logiques de violence à l'œuvre entre colons et colonisés ?

Raphaëlle Branche- Ce qui m’a amené à cet événement, ce n’est certainement pas la connaissance de cette dimension de l’embuscade de Palestro : c’est plutôt en travaillant sur l’événement que j’ai découvert ce qu’il y avait derrière, et que j’ignorais. Je voulais travailler sur une embuscade qui avait eu lieu pendant la guerre d’Algérie et qu’avait gardée la mémoire collective des soldats. Quand on lit les livres publiés par les associations d’anciens combattants, on voit toujours cet événement surgir comme étant l’angle saillant. Pour raconter la guerre de guérillas, on prend toujours cet exemple-là : ma question était donc de savoir pourquoi. Dans un premier temps, la réponse à ce problème étudié dans un contexte de guerre était d’ailleurs assez simple : l’embuscade a eu lieu à un moment très précis de la guerre, ce qui à mon sens suffirait à expliquer son immense résonnance. Mais en creusant, j’ai aussi voulu préciser qui avait tendu cette embuscade, qui étaient les maquisards de l’ALN  qui avaient réussi à exterminer une section entière de 20 soldats français – ils étaient 21, et 20 sont morts. Or en allant voir du côté algérien, je me suis rendu compte que les Algériens ne l’appelaient pas comme ça : ils l’appelaient du nom d’un petit village des environs de Palestro, Djerrah. Et en vérifiant la carte, je me suis rendu compte que l’embuscade n’avait pas du tout eu lieu à Palestro, mais bien ailleurs. Se posait alors un nouveau problème : pourquoi l’appelait-on « l’embuscade de Palestro » alors qu’elle n’avait pas eu lieu à Palestro ? C’est cette dissonance des deux noms qui m’a amenée à chercher une raison dans le lieu.
Je me suis alors rendu compte que ce lieu était plein de plusieurs mémoires qui remontaient au XIXe siècle. Je me suis donc intéressée à l’histoire de ce lieu, c'est-à-dire à celle de l’ensemble de la région – Palestro, Djerrah, et les montagnes – au XIXe siècle. C’est là que j’ai découvert que de très fortes tensions et de très nombreuses violences de différentes sortes avaient eu lieu à cet endroit, et j’ai estimé que côté français comme côté algérien, côté colons comme côté paysans spoliés de leurs terres, on avait gardé la mémoire de ces violences. Côté français, la mémoire était celle de colons massacrés, tandis que les Algériens conservaient la mémoire d’une insurrection ratée et d’une injustice énorme à l’issue de cette révolte, puisqu’on les a chassés de leurs terres. Ces deux mémoires sont encore vivantes quand éclate la guerre d’indépendance, et il me semble qu’elles sont encore plus fortement réactivées après cette embuscade. L’hypothèse du livre est donc devenue qu’on n’agit pas impunément sur un territoire et sur une population, et que celle-ci en conserve la mémoire, même si cela ne signifie pas non plus que cette mémoire ressurgisse nécessairement, bien sûr. Il faut des circonstances et un certain jeu du hasard, en l’occurrence une troupe mal préparée et mal équipée, et en face d’elle une bande très motivée et en surnombre. Mais il me semble que ce hasard, par l’écho qu’il a eu, a permis de faire entendre des souvenirs anciens.

Nonfiction.fr – C’est un souvenir dont la mémoire semble avoir été réactivée jusque dans l’Algérie contemporaine, et on constate qu’aujourd’hui cette même région accueille un foyer important de la guérilla islamique…

Raphaëlle Branche- C’est un espace que toute armée semble avoir du mal à contrôler. C’était vrai avec les moyens très modernes pour l’époque dont disposait l’armée française face à l’ALN, et c’est encore vrai pour l’armée algérienne qui doit faire face à un maquis islamiste bien mieux équipé que les nationalistes de 1956. Dès les années 1990, le GIA a été très présent dans la région, et aujourd’hui encore des gens se présentant comme Al Qaïda au Maghreb islamique se basent sur ce territoire, mais je n’ai pas travaillé sur cette histoire-là. Il me semble toutefois qu’elle se situe au carrefour de l’histoire du lieu et de celle de la population dans le lieu : pourquoi Lakhdaria – c’est le nom actuel de Palestro – a été dans les années 1990 un lieu de l’islamisme au point que la police algérienne ne pouvait pas entrer dans la ville ? Je ne le sais pas, et je ne sais surtout pas si cela a à voir avec l’époque coloniale. Pourquoi là, à 80 kilomètres d’Alger, l’État algérien ne parvient-il pas à réduire un petit maquis qui terrorise la population locale ? Je pense que ça a aussi à voir avec ce qu’est l’État algérien aujourd’hui, avec son dosage de la terreur islamiste et avec l’intérêt que peut représenter pour lui l’existence d’un foyer islamiste à proximité de la capitale. Autrement dit, je ne pense pas que cette dimension de l’histoire de l’Algérie algérienne soit si fortement liée à la période coloniale. J’ai effectivement été frappée de constater que c’est exactement à Djerrah qu’ont lieu en ce moment même des actions militaires, comme pendant la guerre d’indépendance , et nous avions envisagé de prolonger l’histoire du lieu jusqu’à ces périodes plus récentes  )), mais les conditions sont justement telles que cela nous a semblé trop difficile : la question reste donc en suspens.

Nonfiction.fr – On peut peut-être ouvrir ici une parenthèse historiographique : dans la mesure où elle cristallise des mémoires anciennes et semble opérer comme un relais dans la structuration des positions des différents acteurs de la guerre d’Algérie, l’embuscade de Palestro ou de Djerrah semble fonctionner comme un événement proche de l’idéal-type que constitue ce concept pour les historiens. Confirmeriez-vous cette impression ?

Raphaëlle Branche- Du point de vue de la mémoire collective, je pense que c’est effectivement ce genre d’événements pour les Français mais pas pour les Algériens, pour lesquels il est resté un événement de résonnance locale. Il fait partie de la grande geste de l’ALN, mais il n’a pas là-bas l’ampleur qu’il a en France, où il fonctionne probablement comme un événement dans le sens plein que lui donnent les historiens. D’un point de vue historiographique, il faudrait aussi creuser davantage, et peut-être attendre que d’autres historiens s’en saisissent à leur tour. Dans le livre dont nous avons parlé, le lien entre la révolte et l’embuscade de Palestro était encore très largement à l’état d’hypothèse pour des raisons de sources, puisque je n’avais pas pu rencontrer les femmes qui ont mutilé le corps des soldats. En revanche, pour le film que nous avons fait après le livre, j’ai trouvé des preuves complémentaires : des gens qui portent encore la mémoire de la révolte montrent qu’elle n’avait pas disparu, qu’elle était encore présente dans les familles et commémorée, et que sans être nécessairement latente, elle rappelait qu’il s’était passé quelque-chose de grave qu’on continuait à chanter et à raconter. Autant de choses, donc, sur lesquelles je n’avais pas aussi bien pu mettre le doigt dans le livre, et que j’ai pu découvrir justement grâce aux témoignages qu’il a suscités. Cela renforce ma conviction que l’embuscade de Palestro fonctionne bien comme événement#nf#

 

IVe partie : La mémoire actuelle de la guerre d'Algérie.

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* Propos recueillis par Pierre-Henri Ortiz et Pierre Testard.