<p><em>L&rsquo;&eacute;tat du Monde</em> revient sur l&rsquo;&eacute;mergence des soci&eacute;t&eacute;s sur la sc&egrave;ne internationale en 2011.</p>

Comme chaque rentrée, les Editions La Découverte publient L’état du monde, recueil de courts textes (une dizaine de pages en moyenne) rédigés par des spécialistes (universitaires, journalistes, économistes, diplomates) et codirigé par Bertrand Badie et Dominique Vidal. Divisée en trois grandes sections (I. Ruptures. Le vieux monde bousculé ; II. Transitions. Inertie et résistances des institutions ; III. Conflits et enjeux régionaux), l’édition 2012 de ce "roman de l’actualité mondiale" présente deux particularités : le nombre d’articles a été considérablement réduit par rapport à l’an dernier (28 au lieu de 50 "idées forces") et l’accès gratuit aux données du site etatdumonde.com est désormais limité à un seul mois, et plus à une année.

Sur la couverture de cette édition intitulée "Nouveaux acteurs, nouvelle donne", l’image d’un jeune garçon arabe, dix ans à peine, une pierre à chaque main, dans un décor de manifestations. Le printemps arabe aura en effet constitué l’un des événements phares de l’année 2011, bien que nul ne sache vraiment quelles en seront les évolutions, alors que les premières élections postrévolutionnaires ont porté de nouvelles têtes au pouvoir.

Nouveaux acteurs donc, parce que les changements de régime et de personnel au pouvoir généreront probablement des conduites différentes de ces pays arabes sur la scène internationale. L’Egypte des Frères musulmans, talonnés aux dernières élections par les salafistes, maintiendra-t-elle inchangée sa diplomatie américaine ou israélienne ? Quelles pourraient être les conséquences de la possible chute de Bachar el-Assad sur la géopolitique de "l’arc chiite" ? Les nouveaux acteurs sont entrés en jeu, la nouvelle donne s’esquisse peu à peu.

Nouveaux acteurs surtout, parce que, conformément à une thèse défendue par Bertrand Badie depuis les années 90, les Etats ne sont plus les seules "forces" du jeu. Le petit garçon de la couverture symbolise ainsi bien la nouvelle place acquise par les sociétés dans le système international. Le rapport entre le nom de la collection, fondé initialement sur le jeu de mot ("L’Etat du monde") et le titre annuel de l’édition ("Nouveaux acteurs nouvelle donne") se fait de plus en plus paradoxal. Les Etats ne sont plus les seuls régulateurs, les seules puissances en action.

L’article introductif de Bertrand Badie pose parfaitement les enjeux en présence. Intitulé "Quand le social défie le politique et fait trembler l’international", il décompose en trois temporalités les étapes de ce(s) printemps arabe(s) : "temps social", "temps politique" et "temps international". Remettant en perspective ces mouvements de contestation, il note ce qui les singularise, d’une part, de l’action révolutionnaire pensée par Lénine : ici, pas d’avant-garde, d’organisation, ni de leader ou de doctrine ; mais aussi, d’autre part, des révolutions du XXe siècle (Iran, Egypte notamment) "où l’armée jouait un rôle organisateur" (p. 18). Comment comprendre aussi le déploiement victorieux de ces dynamiques sociales ? Davantage que les revendications matérielles, c’est pour Badie dans la recherche de dignité, de karama, des foules opprimées qu’il faut chercher le moteur de ces manifestations, dont la place Tahrir restera dans l’histoire comme le topos symbolique, et Mohammed Bouazizi le porte-drapeau posthume.

Mais quel aurait été le destin de ces soulèvements sans les réseaux sociaux, formidables "outils de subversion" ? Contestant le concept de "révolution d’Internet", Philippe Rivière revient sur cette question, expliquant la difficulté des Etats à contrôler les cybercommunautés. Cette interrogation se prolonge également dans les réflexions de Jean-Marc Cléry sur la place des jeunes comme acteur social primordial de ces révolutions.

Nouveaux acteurs également plus globalement, avec l’affirmation continue des pays émergents cherchant à remettre en question la domination de l’Occident (Christophe Jaffrelot). Leurs tentatives de faire contrepoids aux Etats-Unis et à l’Union européenne au sein des instances multilatérales (OMC, Conférence de Copenhague), buttent néanmoins sur certaines "contradictions diplomatiques", notamment sur le dossier iranien où Russes et Chinois n’ont pas suivi la voie tracée par l’initiative turco-brésilienne de 2010. A l’étude des "acteurs récalcitrants" de la scène internationale (Frédéric Ramel) fait face, dans le livre, le jeu des "trublions" (F. Charillon, L’état du monde 2011). L’ancien ambassadeur français en Iran, François Nicoullaud revient ainsi – dans un article assez décevant car trop peu analytique – sur l’efficacité des sanctions internationales contre l’Iran. L’Iran auquel Pierre-Jean Luizard consacre un article passionnant portant sur son action en Irak et en Afghanistan. Soutien discret de l’intervention américaine contre Saddam Hussein, Téhéran profite aujourd’hui des ressorts de la solidarité confessionnelle avec les chiites locaux pour renforcer sa présence, via le Conseil suprême islamique puis, depuis 2007, à travers le mouvement sadriste. En Afghanistan, les Iraniens mènent un jeu trouble qui les voit à la fois soutenir Karzaï contre les talibans – profondément hostiles aux chiites – tout en maintenant sur lui une pression conséquente (exemple du blocus pétrolier de 2010 réglé en février 2011). Que se passera-t-il également au Pakistan, fragile politiquement et économiquement, menacé par l’islamisme radical, et poursuivant son double jeu face aux Américains, mis en valeur cette année notamment par l’assassinat de Ben Laden dans la ville de garnison d’Abbottabad (Jean-Luc Racine) ? 

Dans un contexte global de crise économique et sociale (sur lequel fleurissent des extrêmes droites diversifiées et plus ou moins mutantes – cf. Dominique Vidal), les évolutions géopolitiques décisives de 2011 ne manqueront pas de peser sur le cours des années à venir#nf#