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"L'e-G8 incarne l'Internet des nantis" : Christian Paul
[lundi 20 juin 2011]



Nonfiction.fr- Le gouvernement de François Fillon, emmené par Nicolas Sarkozy, semble vouloir reprendre la main sur le numérique, qu’en pensez-vous ?

Christian Paul- Il est rarement inutile, à propos de Nicolas Sarkozy, de distinguer les discours et les actes. La politique spectacle n’est jamais loin ! Le gouvernement n’est certes pas totalement inerte. Les technologies de l’information ne sont plus nouvelles, et chacun a compris qu’elles produisent de l’innovation, de la croissance et des emplois. Encore faut-il penser juste et agir durable…Ce n’est pas le cas de Nicolas Sarkozy, et son absence de vision ambitieuse sur des sujets majeurs l’illustre de façon implacable. Neutralité du net ? Pas de loi protectrice à l’horizon, alors que les mises en causes se multiplient. Déploiement du très haut débit ? Croyance dans le marché infaillible, financements publics dérisoires, gouvernance qui paralyse les collectivités territoriales. Création culturelle ? Des solutions répressives moyenâgeuses, coûteuses, qui ne rémunèrent ni ne protègent les artistes. Fiscalité du net ? Des décisions chaotiques et inadaptées. Dois-je poursuivre ?

Nonfiction.fr- Que pensez-vous de l’e-g8 organisé à la fin du mois de mai ?

Christian Paul- Il fallait donner un air de modernité, et quelques photos de perron, à une fin de quinquennat à bout de souffle. Le e-g8 : c’était cher, hollywoodien, et peu productif au total. On a plus commenté la cravate de Zuckerberg que les résultats concrets du sommet. Bien sûr, n’en doutez pas, la régulation du net doit prendre son essor à l’échelle mondiale. Elle n’est d’ailleurs pas seulement l’affaire des Etats, mais aussi des acteurs du réseau, pour les noms de domaines ou les protocoles du net, par exemple. Le président français n’a pas été suivi sur les orientations répressives qu’il souhaite exporter dans la régulation mondiale, au nom de l’image très diabolisée qu’il a du net. Et s’agissant de la diplomatie, les Etats-Unis ont pris un temps d’avance, grâce à l’activisme d’Hillary Clinton, qui a eu un rôle moteur dans le soutien très organisé aux cyber-dissidents, alors que Nicolas Sarkozy s’en détournait délibérément.

Nonfiction.fr- La composition du Conseil National du Numérique et celle de l’e-g8 étaient finalement assez semblables : des patrons de grandes boites de télécom, Orange, Vivendi, Lagardère... N’allons-nous pas vers un Internet à deux vitesses, qui remettrait en cause l’espace démocratique formidable qui s’y constitue en donnant la parole à ceux qui l’ont déjà ?

Christian Paul- Le risque est déjà matérialisé sur les réseaux eux-mêmes. Lawrence Lessig l’avait prédit et décrit depuis plus de dix ans. Les atteintes à la neutralité, sous la pression des très grandes entreprises, relèvent de cette dérive. La promesse originelle du net, c’est-à-dire un réseau neutre et ouvert, décentralisé, ne doit pas être considéré comme ringarde, bien au contraire. Elle est notre " laïcité informationnelle ". Si la neutralité était piétinée, le monde se répartirait entre des services gérés et un web public résiduel, laissé aux internautes les moins aisés et aux acteurs économiques plus modestes. L’innovation, celle qui nous donne le web riche et divers d’aujourd’hui, s’arrêterait net. L’e-G8 incarne déjà cet internet des nantis qui n’est pas le nôtre.

Nonfiction.fr- Le conseil national du numérique peut-il permettre au gouvernement de retrouver un peu de crédibilité après le retard faramineux qu’il a pris sur les questions du numérique et des TIC?

Christian Paul- Ses membres sont en général des gens compétents et innovants. J’ai rencontré plusieurs d’entre eux, et nous sommes à leur écoute. Mais le CNN vient bien tard dans le quinquennat, et la concertation réelle, loyale et non simulée, a manqué sur des questions essentielles comme les droits d’auteurs et les réseaux. Pour espérer créer l’adhésion, il faut accepter de mettre toutes les parties autour de la table, y compris les opinions dérangeantes Or, le CNN ne comporte que des représentants des entreprises de l'internet marchand, il n'inclut par exemple ni représentants des utilisateurs, ni acteurs de l'internet non marchand, ni chercheurs.
Plus profondément, je considère que les questions du numérique et du net exigent que l’on hybride les points de vue, et les tribus sont nombreuses et diverses. C’est une richesse. Il existe par ailleurs des représentations professionnelles. Il faudra imaginer à l’avenir des espaces réellement pluralistes. C’est aussi l’occasion de regretter que le gouvernement ait " exécuté " le Forum des droits sur l’internet, sans doute jugé trop peu obéissant par M. Besson.

Nonfiction.fr- Internet est un espace de liberté difficilement contrôlable : en ce sens, il peut effrayer. L’action politique doit-elle en premier lieu permettre le développement et l’essor de celui-ci en tant qu’outil démocratique, ou doit-elle concentrer ses efforts sur les moyens de régulation ?

Christian Paul- Internet n’est ni ange, ni démon. Nous devons prioritairement engranger les nombreux bénéfices de la révolution numérique pour la démocratie, le partage des savoirs et la croissance durable. Pour autant la régulation est nécessaire, comme dans le monde physique. Les chantiers sont connus : la protection de la vie privée (Facebook vient d’être épinglé par la CNIL pour l’affaire de la " reconnaissance faciale "), les droits d’auteurs, la cybercriminalité ou la fiscalité, à trois échelles, la France, l’Europe, le monde. 

Nonfiction.fr- La position du PS vis-à-vis du numérique est-elle suffisamment lisible ? Les questions des TIC bénéficient-elles d’axes de travail importants, notamment au Laboratoire des Idées?

Christian Paul- Nous avons travaillé, à la demande de Martine Aubry depuis 2009 de façon constante, sans être captifs des lobbys. Plusieurs documents de fond en sont issus. Des groupes de travail ont rassemblé des compétences d’origines très diverses, nos forums et nos conventions les ont discutés. Au quotidien, de nombreux responsables, élus locaux ou parlementaires socialistes sont très engagés sur ces questions. Ainsi, Guillaume Bachelay au titre de la politique industrielle, Patrick Bloche en charge des médias, Pouria Amirshahi pour les libertés, ou Vincent Feltesse à la Communauté urbaine de Bordeaux. Les projets réussis avec nos élus et leurs équipes nous inspirent, à Rennes, Lille, Grenoble, Toulouse, en Auvergne ou en Bourgogne, à Paris et l’Ile-de-France, et bien d’autres, qui sont en pointe.
Et surtout, le PS ne travaille pas à huis-clos. Depuis longtemps, il est connecté en temps réel sur de nombreux réseaux professionnels et militants, en discussion avec des blogueurs, des entrepreneurs du net, des think tanks, des chercheurs. Tous, avec leur autonomie, et leurs sensibilités, forment un écosystème très informé, complexe, éclaté, et surtout, une force de proposition remarquable. Le PS se doit de proposer un débouché politique à des idées crédibles, de rassembler ces forces et de construire une politique numérique cohérente et globale. Aujourd’hui, nous sommes prêts pour aborder les grands sujets nationaux et internationaux, et pour faire des choix. Nous commençons à les rendre publics cette semaine, mais ce n’est qu’une étape, certes importante, dans un long processus du débat démocratique.
Cela ne signifie nullement une pensée unique sur tous ces grands dossiers, mais une capacité collective à appréhender les enjeux du numérique, à défendre des solutions nouvelles pour les prochaines années. Ce monde bouge beaucoup, très vite, la politique court souvent derrière ; aussi faut-il l’aborder avec quelques principes bien affirmés : le droit à la connexion ou la neutralité du net en font partie. Nous mettrons en pleine lumière nos propositions cette semaine. Vous y trouverez une " offensive numérique ", qui est un enjeu de civilisation, mais aussi des propositions très concrètes pour les entrepreneurs du net et pour faciliter la vie quotidienne des usagers.

Nonfiction.fr-  Il y aura des primaires au PS cet été, donc plusieurs candidats. Pensez-vous que le numérique soit un sujet de division ou d'unité ? Longtemps silencieux, François Hollande s'est rallié à l'idée d'abroger l'Hadopi, comme Martine Aubry l'avait proposé depuis longtemps : va-t-on chercher le consensus, ou y-a-aura-t-il, selon vous, des terrains de division ?

Christian Paul- Le projet des socialistes adopté en mai dernier – à l’unanimité, ce qui est rare, et vaut aussi pour les questions numériques - nous engage tous. Depuis l’affaire Hadopi, et la bataille menée à l’Assemblée nationale après une décision nette et sans bavure de nos instances début 2009, il était clair que cette mauvaise expérience ne saurait être prolongée après 2012. D’ailleurs, Nicolas Sarkozy a déjà fait un demi-aveu de l’échec…Mais je considère que l’abrogation d’Hadopi n’est évidemment pas en soi une solution qui traite les problèmes posés, toute juste la fermeture d’une fausse piste dangereuse. Il reste, pour protéger les droits d’auteur et la rémunération des créateurs, à les adapter et à les moderniser. Notre projet prévoit de retrouver un soutien massif à la création culturelle en grand danger. Des sources nouvelles de financement sont désormais clairement identifiées. Il est temps que ce débat essentiel s’engage dans le pays. Toutes les contributions imaginatives seront bienvenues !.

*Lire le dossier complet de nonfiction sur le numérique

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