<p>Contre le ''nouvel &acirc;ge compassionnel'' et la confusion trop souvent r&eacute;pandue entre histoire et m&eacute;moire, l'historien d&eacute;terre fort &agrave; propos la hache de guerre.</p>

Encore un livre d’"historiographie" ! diront les plus blasés... Or, loin d’un travail d’épistémologie des sciences historiques et sociales, telle que la pratiquent les François Dosse, Christian Delacroix et Patrick Garcia, il s’agit là d’une réflexion, parfois délicieusement polémique, sur la "crise de confiance" et "de légitimité" que connaît aujourd’hui la discipline historique. Cet essai aux accents de pamphlet de Christophe Prochasson n’est pas non plus une redite de ce que Gérard Noiriel écrivait il y a dix ans dans Sur la crise de l’histoire. Les études de cas diffèrent, le positionnement historiographique et politique aussi, mais on retrouve bel et bien cette tentative - trop rare et qui souvent hérisse les historiens - d’éclairer le chemin sur lequel s’engage actuellement la discipline et d’expliciter certains présupposés du métier d’historien.

Etait-ce bien nécessaire ? répliquera-t-on. Ne vaudrait-il pas mieux en finir avec les constats alarmistes sur une histoire française qui serait "en miettes" ? Peut-être. Mais alors il ne faudra pas s’offusquer des usages abusifs de l’histoire en politique (cf. la campagne présidentielle du candidat Sarkozy), y compris dans un cadre législatif (cf. la loi du 23 février 2005 sur "le rôle positif de la présence française outremer"). Il ne faudra pas non plus venir se plaindre de l’indistinction croissante entre amateurs "du dimanche" (Philippe Ariès était une exception !), "experts" surmédiatisés, et historiens professionnels ; ceux-ci jouant du même coup les marginaux, voire les martyrs d’une communication de masse à son apogée. Sur ces trois points entre autres, Christophe Prochasson donne donc son point de vue de praticien, et il est bon d’entendre quelqu’un élever la voix.

Si son livre n’est pas une compilation d’articles déjà parus – cette habitude, calquée sur le modèle anglo-saxon, tend (malheureusement) à se répandre – il n’en est pas moins la résultante d’années de recherches, comme en témoignent ses séminaires à l’Ecole des Hautes en Sciences Sociales ("Métier d’historien", "Comment on écrit l’histoire de la Grande Guerre", "L’événement politique. Expériences, mémoires, historiographie") mais aussi certains de ses textes parus ces dernières années, aussi bien sur le statut du témoignage en histoire, sur la subjectivité de l’historien, que sur les liens entre les émotions et le politique. Plus largement, on connaît Christophe Prochasson pour ses travaux sur la Première Guerre mondiale, sur les intellectuels de la fin du XIXe et de la première moitié du XXe siècle, pour le renouveau d’une histoire culturelle qu’il appelle de ses vœux depuis plusieurs années.

Dans L'empire des émotions, il tire la plupart de ses exemples des terrains qu’il connaît bien ou des chantiers qu’il a ouverts. C’est le contemporanéiste qui parle, et l’on pourrait d’ailleurs y voir une limite. Mais peut-être Christophe Prochasson ne parle-t-il pas de ce qu’il ignore, auquel cas il faut lui reconnaître le mérite de ne pas évoquer les pratiques et les conceptions de ses collègues modernistes, médiévistes ou antiquistes. Même lorsqu’il évoque le genre biographique, à nouveau en odeur de sainteté après sa "condamnation" par l’Ecole des Annales, il s’attarde davantage sur le Hitler de Kershaw que sur le Saint Louis de Le Goff. Dans un chapitre consacré à la "concurrence des victimes" (selon l’expression de Jean-Michel Chaumont), il n’est question que de la Première Guerre mondiale et de la Shoah.

Cet éventuel regret mis de côté, on lit avec plaisir un propos enthousiaste et limpide, qui n’échappera pas aux lecteurs, même non-initiés. La verve de C. Prochasson s’enracine dans une actualité "médiatico-politique" qui concerne chaque citoyen, et dont l’auteur fait part dans les parties encadrantes (introduction et conclusion). Il n’a pas de mots assez durs pour le "déluge médiatique", la "frénésie d’émotions", et même le "nouvel âge compassionel" dans lequel nous vivons au quotidien. Ces constats faits, l’interrogation de Christophe Prochasson peut se résumer ainsi : quels rôles les historiens jouent-ils dans cette production exponentielle d’émotions ? On pourra déplorer, à ce titre, l’absence d’un chapitre qui fasse état de la mode actuelle, instaurée par certains historiens américains comme Barbara Rosenwein, autour des émotions comme "objet historique" (un objet extrêmement problématique et largement imputable aux philosophes pragmatistes, souvent mal compris en France). Ici, C. Prochasson s’en tient à l’environnement politico-émotionnel des historiens français et s’intéresse davantage aux émotions que génère désormais l’affrontement des mémoires.

Chacun sait que l’histoire n’est pas, ou n’est plus, science du passé comme l’avaient souhaité les plus positivistes des historiens au XIXe siècle. Marc Bloch l’avait même proclamée science du présent. Faut-il pour autant céder aux sirènes du "présentisme" (F. Hartog) qui soumet l’ordre du temps aux impératifs de l’aujourd’hui ? Cette première question qui ouvre le livre (chap. 1), est entièrement liée au cœur même de la réflexion de Christophe Prochasson : le lien entre histoire et mémoire. Comment les historiens peuvent-ils donc procéder, pour ne pas être soumis à la cadence infernale de la multiplication des mémoires (nationale, identitaire, familiale, etc.) (chap. 5) ? Au même titre que ses collègues de l’Historial de Péronne (un musée qui ne se veut pas mémorial), Prochasson déplore la "dictature du témoignage", parce que les témoignages favorisent la "participation émotionnelle" de l’historien. Dans son chapitre sur le genre biographique (chap. 3), il en appelle même à un "immoralisme méthodologique". Assez en effet des ces historiens pleins d’empathie ou au contraire de haine à l’encontre de leurs "objets" historiques ! Curieusement, Max Weber n’est pas cité, alors qu’il reste tout de même le père de la "neutralité axiologique". La réflexion sur la "subjectivité" de l’historien s’en serait peut-être trouvée enrichie (chap. 2).

D’autres exemples montrent un même agacement face aux servitudes de toutes sortes que subissent les historiens, et / ou dans lesquelles ils se complaisent parfois. Dans le chapitre intitulé "La course aux victimes", Christophe Prochasson évoque longuement ceux qui prennent le risque de répondre à une demande sociale et facilitent ainsi le dangereux amalgame entre histoire et mémoire. Car "confrontés à ces demandes chargées d’affects, les historiens y perdent leur autonomie" (chap. 4). Ils se laissent émouvoir, voire endoctriner, à l’image de l’historien Rémy Cazals qui, en éditant les Carnets de guerre du poilu Louis Barthas, valorise la "mémoire populaire" languedocienne. Pierre Nora lui-même, le maître d’oeuvre des Lieux de mémoire, dénonce aujourd’hui le "terrorisme" de la mémoire ; mais à l’époque (en 1984) n’a-t-il pas joué la carte républicaine en déroulant cette mémoire nationale, officielle, et en faisant abstraction des refus de mémoire ou des mémoires dissidentes ? (chap. 5)

Aujourd’hui, il est temps de former un autre pacte entre histoire et mémoire. Il paraît surtout urgent de défendre une autonomisation de la recherche. Non pour faire de l’histoire une inaccessible tour d’ivoire ni même la réduire à un "ascétisme docte", mais pour rappeler qu’elle exige des compétences particulières, qu’elle repose sur des règles, qu’elle se situe bien loin des nostalgies individuelles ou des passions subjectives. Jouer les apprentis sorciers reste plus ou moins dangereux. Certes, l’autodidacte, intéressé par l’histoire mais qui ne l’instrumentalise pas dans l’espace public, ne représente pas vraiment une menace pour la démocratie. Mais battre la campagne avec, dans sa besace républicaine, Jaurès, Blum, Vichy, la colonisation française, Mai 68 et le concept de "repentance", c’est en revanche faire fi des historiens professionnels et classer la discipline au rang des sciences "inutiles"... Le livre de Prochasson déterre fort à propos la hache de guerre#nf#

 

* À lire également sur nonfiction.fr :

- Pascal Blanchard et Isabelle Veyrat-Masson (dir.), Les guerres de mémoires (La Découverte), par Arnaud Fossier.