Du culte de Thérèse de Lisieux dans les tranchées aux idées de Bergson sur la guerre mystique, en passant par les origines du "christianisme allemand", un ensemble d’études sur les rapports troubles de la mystique et de la guerre au XXe siècle.

L’association de la mystique et de la guerre peut sembler paradoxale, mais la mobilisation de 1914 s’accompagna d’une exaltation parfois voisine de l’extase, même chez les esprits les mieux trempés : Durkheim, Hauriou, Bergson en France, Mann, Jünger en Allemagne, pour ne citer que les plus grands. Inégal et hétérogène suivant la loi du genre des actes de colloques, ce livre explore quelques facettes de ce voisinage de la mystique et de la guerre : la guerre comme expérience mystique ("La guerre est une chose si surnaturelle, si poignante, que seul le jugement dernier pourra remplir mes yeux davantage", écrit Massignon, alors soldat, à Claudel en 1916) ; la mystique comme moyen de donner un sens à la situation, avec le culte de Thérèse de Lisieux chez les poilus (Anthony Feneuil), comme modèle d’une humilité qui est le seul sens qu’on puisse donner à cette guerre d’anéantissement qui ne fait aucune place à l’héroïsme ; et même, la thèse d’une "guerre mystique", pour Bergson, "occasion unique offerte au monde depuis la prédication de l’Évangile, de faire passer l’esprit évangélique entre les nations"   , ou encore, pour Jünger, "mouvement supérieur" en tant qu’elle est à la fois la manifestation extrême et le dépassement du monde désenchanté de la technique et de l’intérêt.


Mystique et politique


Dès avant 1914, la fermentation néo-mystique est le laboratoire des "religions de l’avenir", bolchevisme, fascisme, nazisme. Le texte passionnant et trop bref de Pierre Gisel évoque les mouvements de germanisation du christianisme (Bonus, Gogarten) dans les années 1880, amplifiés par les "Idées de 1914" (expression qu’il faut entendre comme symétriquement inverse des "idées de 1789"). La Grande Guerre est vécue comme "expérience religieuse, piété disposant au sacrifice, et moment permettant unité, communauté, fusion"   , "loin d’être un malheur, elle crée un monde nouveau, à l’instar de la mort de Jésus"   .

On sait que parmi les différents rameaux du nationalisme anti-moderne en Allemagne (ce que Fritz Stern appelle la politique du désespoir culturel   ), le "christianisme allemand" sera une cheville essentielle du nazisme, pour autant que celui-ci est une entreprise contre-religieuse visant à éradiquer le judéo-christianisme. Dès 1915, Arthur Bonus (1864-1941) avait publié un Religion als Wille (la religion comme volonté), un titre qui annonce la mystique nazie.

La belle étude de Johann Chapoutot   montre bien cette dimension de mystique sans transcendance dans le nazisme : la pérennité de l’Allemagne comme sol et comme race est un substitut d’éternité. Par delà ses traits réactifs et passéistes, le nazisme formule une eschatologie, c’est-à-dire "un discours des fins dernières de l’histoire, de manière volontiers prophétique, mais surtout prédictive, car il a une prétention à la scientificité"   , à l’instar du marxisme qu’il combat. C’est une "eschatologie négative, une sorte de millénarisme par défaut", une "pastorale de l’angoisse" : une formule saisissante   , qui éclaire le mixte apocalyptique de promesse et d’angoisse propre au nazisme, qu’on ne saurait réduire à la propagande et à la terreur. Cette eschatologie est une clé pour comprendre la fidélité jusqu’au bout des soldats allemands, en dépit de la défaite et de l’ampleur des souffrances  


Le miroir franco-allemand


Ne retrouve-t-on pas chez Bergson quelque chose des idées allemandes en version française (c’est-à-dire optimiste, universaliste et détendue, par contraste avec la version originale), dans le thème d’une religion patriotique et le rapport paradoxal chez lui (bien analysé par Jean-Louis Vieillard-Baron et Ghislain Waterlot) entre le mysticisme comme expérience individuelle et comme "élan collectif" ? L’exaltation de "l’âme" de la France par Bergson, contrastant avec le primat de la force dans cette Allemagne "devenue définitivement une nation de proie", pourrait parfaitement se dire dans le langage allemand de la lutte entre la "culture" et la "civilisation". Bergson va jusqu’à formuler une curieuse analogie entre le mystique comme personnalité exceptionnelle et la masse des soldats ordinaires, "comme si le soldat français avait amené son âme à ne plus faire qu’un avec l’unité de la patrie, tirant alors, de cette coïncidence avec quelque chose qui tient de l’infini et de l’éternel, la force d’aller n’importe où, même à la mort certaine, avec un sentiment de sécurité"   .

Cette vue de Bergson est aussi fragile que périlleuse : l’idéalisation de la France est le symétrique de l’idéalisation de l’Allemagne de la Kultur ; qui décide qu’une guerre est mystique, et "comment savoir qu’on n’est pas la dupe d’enjeux beaucoup moins relevés que ceux pour lesquels on pensait se battre ?", comme le relève Jean-Louis Vieillard-Baron   .

Que l’universel abstrait à la française et la particularité organique à l’allemande se tiennent autant qu’ils s’opposent, comme les deux faces d’une même médaille, c’est ce que montre également le cas des sociologues français, Durkheim, Lévy-Bruhl, mais aussi Bataille et Lévi-Strauss (voir l’étude de Frédéric Keck).

Au-delà du disparate inévitable du livre, deux thèmes émergent en filigrane : la comparaison entre la France et l’Allemagne, comme deux versions semblables et contraires d’une mystique politique, et le rôle séminal de la Grande Guerre, qui fut non seulement le point de départ des malheurs du siècle mais aussi le schème conceptuel à travers lequel la guerre suivante sera comprise