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Droit

La justice des vainqueurs. De Nuremberg à Bagdad

Couverture ouvrage

Danilo Zolo
Jacqueline Chambon , 231 pages

Un pamphlet conspirationniste déguisé en traité juridique
[lundi 14 juin 2010]


Le seul mérite d’un tel ouvrage est de rendre manifeste, pour qui ne l’aurait pas encore compris, l’affinité entre les thématiques favorites de l’actuelle extrême-gauche et celles de l’extrême-droite de l’entre-deux-guerres.

*Une autre critique de La justice des vainqueurs a été publiée par nonfiction.fr.

 

La Justice des vainqueurs est un copieux recueil d’articles consacrés à "la criminalisation de la guerre", à "la guerre humanitaire", à l’universalité des droits, à la "guerre globale préventive", à l’impérialisme, aux raisons du terrorisme, ainsi qu’aux prolongements de la brèche juridique ouverte par le procès de Nuremberg à l’issue de la Seconde Guerre mondiale.

Son auteur, Danilo Zolo, est professeur de droit et de philosophie du droit international à l’Université de Florence, et a déjà publié plusieurs ouvrages, traduits dans de nombreuses langues. Le livre, publié en italien en 2006, possède toutes les apparences du sérieux : une bibliographie très complète et spécialisée, un index des noms, des références historiques, juridiques et philosophiques précises : autant dire qu’il ne s’agit pas d’un petit essai à l’emporte-pièce.

Il y a toutefois, comme on dit, un malaise. Dès la quatrième de couverture, l’argument provoque un effet de "déjà lu" ou, plutôt, d’"inquiétante familiarité" ; qu’on en juge: "Il y a une "justice sur mesure" pour les grandes puissances occidentales, qui jouissent d’une impunité absolue pour les guerres d’agression de ces dernières années, présentées comme des guerres humanitaires ou comme des guerres préventives contre le terrorisme. Et il y a une "justice des vainqueurs", qui est appliquée aux vaincus et aux peuples opprimés. La situation est favorisée par la connivence des institutions internationales, le silence d’une grande partie des juristes universitaires et la complicité des médias. En réalité, seule la guerre perdue est un crime international".

On a là tous les poncifs de la rhétorique paranoïaque et de la théorie du complot qui fleurissent aujourd’hui : les "grandes puissances occidentales" contre les "peuples opprimés", la "connivence" des puissants, la malfaisance des "institutions", l’internationalisme (pour ne pas dire le cosmopolitisme – mais si : il utilise le mot à propos de l’ONU), l’omertà des gens en place et, bien sûr, la complicité des médias – tous éléments d’un complot que l’auteur se fait fort de dévoiler ("en réalité").

Le livre est-il plus subtil que ce catalogue de fantasmes infantiles ? On peut croire que oui, du fait qu’il déploie, grâce aux compétences intellectuelles de son auteur, des argumentations approfondies, étayées par des références historiques et juridiques précises. Mais l’on déchante vite. En effet, la conclusion de chacun des articles aboutit invariablement aux mêmes poncifs : le droit ne serait que la dissimulation de la force, et les puissants ont, de toute façon, toujours tort. En outre, les sophismes et manipulations rhétoriques abondent, qui lui permettent de tordre une réalité complexe dans le sens qui conforte sa vision du monde.

Ainsi, l’auteur ne semble pas faire la différence entre un crime, un crime de guerre et un crime contre l’humanité, de sorte que sont mis sur le même plan les bombardements d’Hiroshima ou de Dresde et les camps d’extermination nazis. Il ne semble pas non plus faire la différence entre une guerre menée au nom d’une institution internationale et une guerre menée par un pays contre un autre, de sorte que sont mis sur le même plan l’intervention sous égide de l’ONU au Kosovo et la guerre américaine en Irak - ce sont pourtant des nuances qui peuvent avoir leur pertinence lorsqu’on prétend réfléchir à la notion de justice internationale.

Il va de soi dans ces conditions que pour l’auteur, le Tribunal Pénal International n’est qu’une entreprise de règlement de comptes des méchantes grandes puissances contre les pauvres peuples malencontreusement entraînés dans des entreprises malheureuses (mais qui ne sont jamais qualifiées de "génocides", ni pour la Bosnie ni pour le Rwanda) : ainsi, Milosevic a été "démonisé", et l’intervention en ex-Yougoslavie ne fut qu’une "guerre d’agression dite "humanitaire" contre la République yougoslave".


Bien sûr, ce sont les "grandes puissances occidentales" qui "financent le Tribunal" - sans doute avec de l’argent juif, même si l’auteur ne se risque pas explicitement jusque-là ? Il ne peut quand même s’empêcher d’épingler en passant, sous le qualificatif d’"ethnocides", "les crimes commis par les milices israéliennes au cours de dizaines d’années d’occupation israélienne en Palestine" – suggérant que ce grand juriste ignore la différence entre une milice et une armée. On aura compris qu’à ses yeux, le global terrorism n’est qu’une réponse au «fondamentalisme humanitaire» qui motive les "stratégies hégémoniques des États-Unis et de leurs alliés européens". D’ailleurs, l’idée que l’Occident aurait été "agressé par le terrorisme islamique" le 11 septembre 2001 n’est, évidemment, qu’un "lieu commun occidental".

Finalement, le seul mérite d’un tel ouvrage est de rendre manifeste, pour qui ne l’aurait pas encore compris, l’affinité entre les thématiques favorites de l’actuelle extrême-gauche et celles de l’extrême-droite de l’entre-deux-guerres. Par-delà la diversité contextuelle des causes auxquelles elles s’accrochent, elles ont au moins deux points communs : le premier est un antisémitisme plus ou moins déclaré, dont les déclinaisons avouables vont de la haine du cosmopolitisme à un anti-sionisme de principe ; le second est un certain mépris du droit, toujours suspect a priori d’être soit l’arme cachée des forts (version extrême-gauche), soit l’instrument des faibles (version extrême-droite). A ce droit encombrant parce qu’il bride la toute-puissance (celle du peuple, ou celle des puissants), les fascistes ou les fascisants ont toujours préféré, ouvertement ou pas, la violence, qu’ils la nomment "révolutionnaire" ou qu’ils se contentent de l’exercer sans prendre la peine de la justifier. La perversité aujourd’hui est de voir ce mépris du droit revendiqué par un juriste. Il est vrai qu’on rencontre aussi des féministes qui défendent le sexisme islamiste….

A lire ce pamphlet déguisé en docte traité, on se dit que même le Monde diplomatique hésiterait aujourd’hui à publier de tels propos, qui de toute façon prolifèrent sur Internet à la vitesse de la bêtise. Et l’on se demande comment un éditeur tel que Jacqueline Chambon a pu accepter de traduire ce florilège d’âneries conspirationnistes..

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10 commentaires

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May-kashara

20/06/10 13:58
Je puis comprendre la critique virulente d'un ouvrage portant lui-même une critique (trop) violente contre une "institution" qui peut être (trop) facilement descendu.

Je partage le ton de cette critique, sauf sur un point : est-il indispensable de ramener la question à l'antisémitisme ? Ce qui rejoint un questionnement plus général sur notre époque : à l'instar de l'insulte de "collabo" de l'après-guerre, cette étiquette collé assez aisément, penser comme le stade ultime de l'abjection, doit-il justement être employé dans ce sens au risque même de dévoyer le véritable enjeu recouvert par le dit terme ?

N'ayant pas lu cet ouvrage, je me risque à vous posez cette question, tout en acceptant bien sûr le fait que vous êtes mieux placé que moi-même pour jauger la pertinence de cette attaque quant au contenu de ce livre.

Toutefois, je le répète, je partage comme énormément de gens énormément de sentiments négatifs à l'encontre du droit international.

Par exemple, l'arrêt rendu par la Cour International de Justice en 2007 pour répondre au litige entre la Bosnie-Herzégovine et la Serbie-Monténégro sur la question du génocide. Cette décision m'apparaît très dérangeante sur deux points.

D'une part, la méthode retenue par la CIJ pour entrainer la responsabilité d'un État dans un cas ici extrême qui tombe à plat en retenant une méthode beaucoup trop stricte (reprenant une jurisprudence de la même Cour de 1986 entre le Nicaragua et les États-Unis...).

D'autre part, l'idée retenue que la simple constatation par l'arrêt que la Serbie -même si elle ne peut se voir imputée la responsabilité en droit international public- a violé son obligation d'information et de prévention en n'empêchant pas (notamment) le génocide de Sebrenica, se suffit à lui-même (suivant un mode de "réparation", la satisfaction, très répandue en droit international) me choque personnellement.

Or, justement l'attitude de l'auteur qui ressort du résumé et de la critique m'apparaît doublement condamnable, précisément parce que l'auteur se prévaut de sa qualité de juriste (partagée bien sûr avec celle de philosophe, ce qui emporte indéniablement beaucoup de choses...) :

i) Comme il est déjà dans cet article, il ne peut être vu comme pertinent de sacrifier à une critique qui se veut juridique et précise, la complexité de la réalité. Il est intuitivement assez naturel de se sentir révolté par l'état de la "justice international" surtout parce qu'il y'a une somme d'attentes énormes qui lui est attachée. Néanmoins, de mon point de vue l'intérêt d'un livre documenté et référencé est d'éviter de tomber dans une critique intuitive dévoyant la réalité complexe des faits. Certes, cette complexité ne doit pas interdire de prendre position mais cela nécessite toutefois une méthode solide (ce qui signifie surtout de s'éloigner de la théorie du complot).

ii) Le problème est d'autant plus grand quand on s'aperçoit que ce genre de pamphlet reproduit un deuxième travers : en s'essayant à une critique globale, systématique et en bloc, elle semble mettre tous les acteurs du droit international dans le même sac. Pourtant, l'auteur devrait en être la preuve, il existe une part importante des juges, des universitaires, des juristes de droit international, qui sans être majoritaires ; ne peuvent être niée dans leur existence même afin de recréer un terrain fertile à la simplification. Un des principes classiques d'une juridiction est le principe de collégialité. Ce qui s'exprime en se limitant au droit international, à l'existence d'opinions dissidentes lors des jugements. Encore une fois, cela n'emporte pas la conséquence que la majorité trouve une contre-poids efficace, mais marque l'existence de tensions, de débats qui par leur existence interdit de condamner un domaine entier comme une Babylone des temps modernes.

Bon, veuillez excuser la longueur de cette réponse, mais il me semblait important pour moi de m'exprimer sur ces différents points.
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dupont-dupond

18/06/10 16:09
je dirais même plus. Un même aveuglement semble frapper madame heinich là où il est question de l'extrême-droite : car, à force d'identifier celle-ci au mépris du droit, à cause de l'usage de la force, elle en finit par oublier que celle-ci sait aussi très bien s'abriter derrière les subtilités juridiques, lorsqu'elles lui profitent. L'image de l'album d'Hergé "Le lotus bleu" -que nous citons de mémoire- sur laquelle on voit le délégué japonais taper du poing sur la table de la SDN au moment de l'invasion de la Mandchourie, en invoquant la clause d'honneur (officiellement opposable), n'est hélas en aucune façon le produit d'une imagination trop fertile...
Mais bon, arrêtons là, puisque madame heinich est de mauvaise foi et qu'elle en a elle-même fait l'aveu à 12h46 : ses amalgames, à ce qu'il paraît, concernaient "l'antisémitisme", d'une part, "le déni ou le mépris du droit", d'autre part, et non, "l'objet explicite du livre de Zolo qu'est la justice des vainqueurs". Autant dire que madame heinich a ici commis : un article-prétexte.
Ce n'est pas bien.
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ln

18/06/10 14:13
voilà au moins un progrès : la personne qui me répond n'appelle plus à la rescousse la... période de l'entre-deux-guerres ! Mais ce n'est pas pour autant que son affirmation selon laquelle l'extrême-gauche serait... devenue antisémite, est plus recevable. Quant au mépris du droit, lorsqu'il survient à l'extrême-gauche (et chez tous les bipèdes normalement constitués) c'est que le Droit est au service de l'injustice : je n'ai pas connaissance, que ce soit ce qui amène l'extrême-droite...
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nathalie heinich

18/06/10 12:46
Sans doute l'auteur de ce dernier commentaire, tout à la joie de cracher, a-t-il oublié de lire mon article: j'y affirme clairement que les points communs entre ces deux extrémismes portent sur l'antisémitisme et le déni ou le mépris du droit - et non pas sur l'objet explicite du livre de Zolo qu'est la justice des vainqueurs. Quant à la lutte de l'extrême-gauche dans l'entre-deux-guerres contre l'antisémitisme, comme on aimerait qu'elle soit encore d'actualité aujourd'hui! Ce n'est pas en s'appuyant sur les hauts-faits de ses modèles passés qu'on s'exonère de ses actions présentes. La politique des oeillères ne dupe que ceux qui veulent s'aveugler eux-mêmes.
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ln (suite)

18/06/10 11:49
4) toute à la joie de baver, sur ce qu'elle appelle l'extrême-gauche, la personne qui a commis cet article en aura oublié de se relire : on voit mal en effet par quel miracle, à moins d'être pourvue d'un don d'anticipation, l'extrême-droite de l'entre-deux-guerres aurait pu enfourcher la thématique de la... justice des vainqueurs.
Trêve de bavasseries, et d'anachronisme : c'était bien l'extrême-gauche, qui dans l'entre-deux-guerres, était en première ligne dans le combat contre une extrême-droite dont une des thématiques favorites était l'antisémitisme.

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