<p>En dialoguant et en approfondissant les positions de la tradition philosophique, Levinas propose un renversement de la m&eacute;taphysique.</p>

On a dit que Levinas était marqué par la tradition philosophique occidentale et qu’il dialoguait et entrait en confrontation avec certains de ses représentants. Mais le livre de J. Cohen va plus loin et s’attache à montrer avec précision, au long de neuf essais, comment Levinas répond au questionnement de ces auteurs, moins par une contradiction directe, ou une opposition vive, qui serait presque une opposition de principe, que par un approfondissement de leur question, une surenchère, ou la mise au jour d’une piste, présente dans le questionnement initial, mais qui n’avait pas été assez explorée. J. Cohen insiste avec pertinence sur le fait que Levinas, quand il dialogue avec ceux qu’il critique, ne les juge pas du haut de sa posture philosophique, mais prend le soin de débattre, entre les lignes parfois, à travers la reprise d’expressions ou d’allusions, avec eux, sur leur terrain. Les cinq premiers essais — qui sont sans doute les plus approfondis et les plus aboutis — exposent ainsi clairement, en rapprochant des passages de Hegel, Schelling, Husserl et Heidegger de passages de Levinas, comment ce dernier reprend leur questionnement, ou leur analyse, pour le déborder, et pour montrer comment, en contestant le fondement de leur réponse, on peut questionner encore davantage (et donc peut-être plus authentiquement) et parvenir à une autre réponse. Cette réponse, on le sait, vise une altérité radicale, que l’auteur souligne, tout en montrant comment, par elle, est rendu possible un nouveau lieu de penser (qu’il essaie de préciser dans les deux derniers essais consacrés au "rapport", quoique ce terme soit trop imprécis et déjà un peu faussé, entre Levinas et Derrida et entre Levinas et Blanchot). Parce que le questionnement lévinassien renverse les fondements des conceptions métaphysiques et philosophiques de ces auteurs, J. Cohen émet l’hypothèse que Levinas renverse la métaphysique, et qu’il parvient, comme le dit l’auteur, à "faire un autre usage" du terme de métaphysique.

Après une brève introduction dans laquelle l’auteur justifie sa tentative de penser le renouvellement et le renversement de la métaphysique qui correspond à l’expression du titre (l’énigmatique Alternances de la métaphysique), l’auteur développe neuf essais. Ceux-ci, consacrés au point de rencontre précis entre la pensée d’un philosophe et celle de Levinas, semblent construits selon une méthode efficace et rigoureuse, que renforcent une connaissance précise des œuvres étudiées et une écriture ciselée qui permet des analyses précises et capables de rendre compte des mouvements de la pensée sans tomber dans des catégories trop rigides. Chaque essai part d’un point d’une œuvre philosophique de la tradition (à partir de Kant) et remonte à son fondement premier, à ce qui le justifie. Il tente de montrer pourquoi ce fondement est admis, choisi ou découvert par le penseur. Dans un deuxième temps, l’auteur montre comment un concept ou une expression chez Levinas, vient contester ce fondement. Le pas supplémentaire est franchi lorsque l’auteur propose — à travers le corpus lévinassien — de montrer comment on peut reconstruire le raisonnement de Levinas, qui permet de remonter à la question posée par l’auteur étudié, et comment Levinas déborde ce questionnement pour aller vers un autre plus radical auquel il répond. La pensée de « l’autrement qu’être » gagne ainsi en légitimité. Ainsi, par exemple le premier essai, consacré à Hegel et Levinas, part d’une analyse de Hegel qui montre qu’un déploiement de l’être est possible dans la dialectique parce qu’il peut se différencier d’avec lui-même, ce qui rend possible l’Aufhebung. Puis il montre comment en pensant la « radicalité d’une négation irrelevable », Levinas, par le concept d’« il y a », montre « l’impossibilité de l’identification et de la différenciation ». Autrement dit, comme l’« il y a » ne peut pas se nier, ou plutôt, puisque quand il se nie il reste lui-même, il ne peut pas produire de différence. Or sans cette production de différence, le mouvement spéculatif hégélien est impossible. A partir du constat de cette réponse forte de Levinas, J. Cohen ne conclut pas à une simple réfutation de Hegel, mais insiste bien plutôt sur la manière dont Levinas va nous inviter à sortir de ce marais de l’« il y a ». A la question : comment sortir de l’« il y a » si par soi-même, c’est-à-dire par le processus de négativité, c’est impossible ? Cohen répond, faisant résonner la pensée de Levinas, en évoquant l’intervention, ou du moins, le rapport à l’autre, à une « altérité irreprésentable ». La subjectivisation dans l’élection chez Levinas serait ainsi une façon d’appeler le sujet à être, sans que ce dernier s’inscrive dans la négativité d’une essence, mais en ayant été appelé à se réapproprier dans le sacrifice infini.

J. Cohen nous propose donc un travail sérieux, approfondi, et qui, s’il apporte beaucoup de pistes de réponse, a également le mérite de poser un cadre de réflexion dans lequel relire le dialogue de Levinas avec la tradition philosophique. Ce cadre est celui d’une métaphysique rendue autre par le geste de Levinas. Il prend aussi soin de se rapporter à différents textes — presque tous de Levinas — sans se focaliser sur Totalité et infini ou Autrement qu’être. Le seul point regrettable, c’est l’absence de référence précise à des textes de Derrida dans l’essai où celui-ci est mis en regard avec Lévinas#nf#

 

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