<p>Un ouvrage qui donne une vision un peu d&eacute;capante sur la crise et, en tout cas, fait r&eacute;fl&eacute;chir.</p>

Si le déroulement de la crise financière et l’analyse de ses causes ont suscité de nombreux ouvrages au cours des quinze derniers mois, les livres consacrés à son développement dans l’économie réelle et aux mesures qu’il conviendrait de prendre pour en limiter les effets ont été pour l’instant beaucoup moins nombreux. La discussion sur ces questions reste cantonnée aux publications scientifiques et aux comptes-rendus des journaux, qui, passant sans arrêt d’un sujet à un autre, finissent par dissuader le lecteur d’essayer de se faire une idée un tant soit peu cohérente.

Ce livre fait alors exception et mérite ainsi de retenir l’attention, même si l’on ne partage pas la phobie du protectionnisme qui semble animer ses auteurs (qui sont à peu près les seuls aujourd’hui à percevoir ce risque). Celle-ci nous vaut une première partie consacrée à l’histoire du libre-échange et du protectionnisme dont il n’est pas sûr au demeurant qu’elle remplisse son objectif de nous mettre absolument en garde contre celui-ci.

La deuxième partie de l’ouvrage se penche sur la vraie nature de la crise. Les auteurs y expliquent que, même si un certain nombre de bugs menacent toujours la planète financière, les causes principales de la crise incombent bien à l’économie réelle. Et consistent notamment dans le mode de croissance dangereux adopté par la plupart des pays développés, avec d’un côté des services sophistiqués engendrant des emplois hautement qualifiés et de l’autre des services domestiques utilisant des emplois peu qualifiés, et entre les deux un véritable effondrement de l’industrie et des emplois industriels. Dans ce contexte, “l’insuffisance de la taille des secteurs sophistiqués […] explique que la proportion d’emplois peu qualifiés augmente, d’où la faiblesse des hausses moyennes de salaires et l’accroissement des inégalités, effet accentué par l’utilisation du crédit comme substitut aux salaires.”  Une situation qui tient principalement à l’insuffisance d’investissement dans les pays développés, qui s’explique elle-même par une rentabilité exigée du capital anormalement élevée. Se rajoute ensuite à ces causes l’absence de contrôle de la liquidité mondiale, qui résulte des déséquilibres en termes d’épargne entre les pays.

Comment évaluer alors les réponses à la crise qui ont été adoptées depuis plus d’un an maintenant ? Sur un plan macroéconomique, elles sont globalement de type non coopératif, commentent les auteurs : les pays à faible taux d’épargne ont substitué un accroissement de la demande publique à la baisse de la demande privée, mais sans réduire leur déficit global, tandis que les pays à fort taux d’épargne (comme la Chine ou l’Allemagne) n’ont accru leurs déficits que de manière modérée. “Le monde semble, à ce jour, avoir spontanément basculé vers l’équilibre non coopératif de réponse à la crise.” 


On voit ainsi se profiler un scénario noir : “les gouvernements semblent, en effet, prêts à mener les réformes d’ordre microéconomique (transparence sur les produits financiers, contrôle accru des risques, correction des réglementations déstabilisantes…) et institutionnel (rôle accru des pays émergents dans les institutions internationales, ressources plus importantes pour ces institutions) nécessaires. Mais on ne voit à ce jour aucune possibilité d’amélioration de la situation macroéconomique ; les déséquilibres globaux s’accroîtront encore et conduiront à un excès de liquidité mondiale encore plus important, alors même qu’aucune volonté de coordination des politiques monétaires, budgétaires ou de change n’existe.” 
Les auteurs jugent moins sévèrement la stabilisation, décidée par les autorités chinoises en juin 2008, du yuan par rapport au dollar (à un niveau dont tout le monde s’entend pour dire qu’il est trop bas), dont ils expliquent qu’elle permet aux États-Unis de mener une politique très expansionniste sans courir le risque de voir le dollar chuter brutalement. Ce qui favorise également la zone euro, le raisonnement reposant ici sur le fait que les productions de ces pays et les importations depuis la Chine sont aujourd’hui peu substituables .
On notera également parmi les choses qu’il ne faut pas dire, selon les auteurs, qu’on risquerait l’éclatement de la zone euro . Et parmi les choses qu’il ne faut pas faire : une relance par la demande des ménages, qui n’aurait de toute façon que des effets limités, car les marges de manœuvre budgétaires sont désormais faibles .

La dernière partie est alors un plaidoyer en faveur de la coopération internationale pour faire face à la crise, dans les différents domaines : monétaire, budgétaire, industriel, commercial et social, qui devrait notamment conduire à investir plus au Nord et à consommer plus au Sud. Les auteurs y font de nombreuses propositions (une vingtaine qu’ils récapitulent pour le lecteur à la fin du livre) comme d’inciter les banques centrales à rendre leur politique monétaire contra-cyclique, de renforcer l’axe franco-allemand en matière de coopération budgétaire, de donner une priorité absolue à l’investissement dans les pays du Nord, tout en mettant en place une politique sociale qui permette d’en atténuer les effets pour les salariés, etc.

Les raisonnements sont, la plupart du temps, rapides et tranchés, en l’absence notamment d’évaluation quantitative, qui surprend un peu s’agissant d’un livre d’économie. Mais la thèse principale que la solution à la crise devrait passer par une relance des investissements au Nord et une série de mesures visant à limiter la montée des antagonismes au sujet des délocalisations, des transferts de technologies, de l’accès aux matières premières ou encore de la protection sociale entre les grandes régions du monde est assez convaincante . Accessoirement, cela consiste à prendre exactement le contre-pied du protectionnisme, ce qui permet de comprendre le rôle de repoussoir absolu que lui font jouer les auteurs#nf#

 

 

A lire aussi sur nonfiction.fr :

- Jacques Attali, Survivre aux crises, par Vincent Jacob.

- Guy Verhofstadt, Sortir de la crise. Comment l'Europe peut sauver le monde, par Alina Girbea.

- Matthieu Pigasse et Gilles Finchelstein, Le Monde d'après. Une crise sans précédent, par Alain Bergounioux.