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La fiction battue en brèche, ou l'affaire Jan Karski
[mardi 26 janvier 2010]



Claude Lanzmann préfère les grands récits historiques à la désinvolture de la littérature. Il vient d'accabler Yannick Haenel de tous les maux pour avoir étendu le champ de la fiction aux territoires protégés de la mémoire historique dans son roman à succès, Jan Karski, publié en septembre 2009 par Gallimard. Dans un article du numéro 666 de Marianne, il l’accuse de falsifier l’histoire en étalant des contre-vérités sur le personnage de Jan Karski, ce résistant polonais en mission pour le gouvernement polonais en exil durant la Seconde Guerre mondiale, qui tenta d’alerter les forces alliées du crime atroce perpétré par les nazis sous leurs yeux. " Yannick Haenel est sans doute trop jeune pour savoir que le plus grand des hommes peut avoir plusieurs visages, être double ou triple ou plus encore et son Karski inventé est tristement linéaire, emphatique donc, et finalement faux de part en part ", affirme Lanzmann  . Ce dernier dénonce avant tout chez Haenel la tendance conformiste à épouser une vision rétrospective moralisatrice des événements qui tombe facilement dans la dénonciation de tous ceux qui n'ont rien fait pour sauver les juifs. " Les juifs d'Europe n'ont pas été sauvés. Auraient-ils pu l'être? Ceux, qui, péremptoires, répondent aujourd'hui " oui " ne sont-ils pas eux aussi des lecteurs tâtonnants de leur propre temps? Leur sagacité et leur moralisme rétroactifs sont peut-être l'avers d'un aveuglement constitutif sur ce qu'ils prétendent accomplir. "

La scène du documentaire Shoah (1985)- réalisé par Claude Lanzmann et largement reconnu comme l’œuvre maîtresse sur le sujet- où l’on voit Karski, pris de crises d’hystérie, se précipiter hors du champ de la caméra pour ne pas montrer l’angoisse qui l’assaille au moment où il tente de mettre des mots sur ce qu’il a vu dans le ghetto de Varsovie, reste gravée dans la mémoire de tout spectateur. Dans ce passage, Karski décrit en détails ce qu’il a pu voir lors de ses incursions dans le ghetto mais le récit des suites de sa mission, qui l’amena à rencontrer les hommes aux fonctions politiques les plus importantes, dont le président américain Franklin D. Roosevelt, est largement occulté dans la version finale du film. Lanzmann dénonce " la description haineuse et vulgaire du "roman" de Yannick Haenel" de l'entrevue entre le président américain et Jan Karski. Il ne comprend pas qu'on puisse s'approprier la parole de cet homme et le film qui a contribué à rendre son histoire illustre. Selon lui, les deux premières parties du roman, qui relatent cette scène bouleversante de Shoah ainsi que le récit autobiographique de Karski, Story of a Secret State, ne sont rien moins qu'un " plagiat ".

 

Claude Lanzmann prétend qu’en imaginant cette part de l’action de Karski dans la troisième partie de son roman, Haenel a fait œuvre de faussaire et négligé la nature véritable de la réception du message de Karski. Il serait donc allé trop loin en mettant en scène l’accueil hostile du résistant polonais par l’administration américaine de l’époque. Là où on accusait Lanzmann de présenter la seule facette antisémite des Polonais pendant la guerre dans son documentaire, Haenel est lui accusé de montrer les Américains sous un jour trop défavorable au seul profit de la figure héroïque de Karski.


 
Yannick Haenel n’a pas hésité à répondre avec vigueur à la demande " d’exécution capitale " de Lanzmann. Il voit dans cette attitude une profonde gêne du réalisateur qui trahirait les promesses non tenues qu’il aurait faites à Jan Karski pour le convaincre de témoigner dans Shoah. Ainsi, Lanzmann lui aurait assuré que le problème de l’attentisme des Alliés face au génocide des juifs constituerait un élément central de son film, pour finalement passer sous silence cet aspect de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Claude Lanzmann aurait donc " un problème avec Jan Karski " et serait aujourd’hui gêné qu’on ose détourner la mémoire de ce héros en la dissociant des louanges adressées à Shoah

 

Dans ses mémoires, Le Lièvre de Patagonie  , il décrivait pourtant la relation de fidélité qui le liait à Karski jusqu’à la sortie du film, malgré les nombreuses sollicitations dont ce dernier fit l’objet de nombreux médias à travers le monde désirant recueillir son témoignage exclusif. Lanzmann mit douze ans à tourner ce film et dut convaincre Karski de ne pas accepter d’entretiens par ailleurs pendant plus de quatre ans avant la sortie du film en 1985. " La première projection à laquelle Karski assista, dans un cinéma de Washington, l’enthousiasma au point qu’il m’écrivit dix lettres de coulpe battue, il fut mon plus fervent supporter et je me souviens avec une émotion que j’ai encore du mal à contrôler des trois jours que nous passâmes ensemble pour la première du film à Jérusalem. "  .

Cependant, Yannick Haenel fustige par la même occasion la position de procureur que s’est arrogé Lanzmann, et il regrette que ce dernier dénie à la littérature un espace de liberté " où les incertitudes, les ambiguïtés, les métamorphoses tissent un univers dont le sens n'est jamais fermé. "  Car ce procès d’intention serait aussi le procès que la nonfiction fait à la fiction ou que les historiens font aux romanciers. La vision positiviste de la littérature de Lanzmann discréditerait d'emblée toute immixtion de l'imagination dans les recoins oubliés de l'histoire. Pour Haenel, la disparition de l’ère des témoins dont Lanzmann et Annette Wieviorka   se font les archaïques défenseurs doit laisser place à une autre forme de transmission. " La fiction a un rôle à jouer dans cette histoire de la transmission. Je pense qu’on vit une époque, au début du XXIè siècle, où précisément, un événement est en train d’avoir lieu qui est d’une ampleur qu’on ne mesure pas encore : c’est la disparition des témoins. Claude Lanzmann a crée le film fondamental sur le moment des témoins… d’autres processus de mémoires vont être à l’œuvre et doivent être à l’œuvre. "  .

Yannick Haenel rappelle aussi que l’attaque de Lanzmann survient cinq mois après la parution de son livre, au moment où Arte rediffuse Shoah   et diffusera en mars 2010 un film sur Jan Karski monté par Lanzmann à partir des rushes de Shoah. Cette querelle met aussi aux prises deux monstres sacrés de la maison Gallimard, Philippe Sollers, éditeur de Yannick Haenel dans la collection l’Infini,   et Claude Lanzmann, toujours directeur de la revue Les Temps Modernes, publiée par Gallimard. Pierre Assouline avait en quelque sorte ouvert les hostilités sur son blog le 22 janvier 2010 en annonçant l’article de Lanzmann à paraître le lendemain.

 

A lire sur nonfiction.fr:

 

- Claude Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie, par Ophir Lévy.

 

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5 commentaires

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Serge ULESKI

27/01/10 22:16
___________Haenel, Sollers, Karski, Lanzmann and Co


Au sujet de l'ouvrage de Yannick Haenel et de la polémique que Claude Lanzmann semble vouloir lancer contre son auteur, six mois après sa sortie chez Gallimard - ouvrage consacré à Jan Karski, héros de la résistance polonaise qui aura vainement alerté les alliés sur les risques dextermination des juifs dEurope...



On mentionne la thèse suivante : les Alliés (USA et Grande Bretagne) ont été complices de la Shoah en ne faisant rien. Aussi, lattitude des Américains ressemblerait fort à un crime pour non-assistance ; crime à la racine duquel lon trouvera un « antisémitisme dÉtat », avéré : du point de vue des Américains, il était heureux que les nazis exterminent les Juifs.



Lauteur réfute lidée de thèse et parle de fiction, d'uvre dimagination. Quant aux liens entre la fiction et lHistoire...



Gratuite et stérile, cette affirmaton fictionnelle ! Téméraire mais guère courageuse cette gaffe en forme de thèse .appuyée par un éditeur, Sollers en loccurrence, pas mécontent de mécontenter ceux qui pensaient lavoir comme allié et pour que lon ne loublie pas entre deux publications.



Avec cette affirmation décrivain attaché à la fiction dans des faits qui touchent à lHistoire, et alors que le parti pris de lauteur ne nous sera daucun enseignement soit historique soit humain, on parle de lidée que le monde civilisé sest opposé au régime Nazi en traînant les pieds.



Daucuns aimeraient en appeler à la controverse intellectuelle alors quil ny a rien dintellectuel dans ce livre consacré à Jan Karski ; ouvrage derrière lequel se cachent un auteur et des opinions qui sont les siennes ; opinions quil peine manifestement à assumer



Et pour cause



Comment ne pas y voir chez cet auteur qui appartient à une génération gâtée - génération reine auquelle lon a donné à téter un biberon qui porte le nom de « Shoah », référence au documentaire de Lanzmann -, une tendance plus que récurrente et que le procès Fofana a mis en lumière : une hyper-exacerbation identitaire arrivée à son paroxysme chez Haenel ; exacerbation longuement mûrie, cajolée et entretenue par des élites intellectuelles de la génération précédente concernées par cette même identité.



En effet, difficile de ne pas entendre hurler chez Haenel un " Tous contre nous, ils auront été : tous, sans exception ! Seuls nous étions, seuls nous demeurons ! Tous pourris ! "



Comprenez : tous anti-sémites !



***



Disons les choses : Haenel, cest Lanzmann à qui lon coupe lherbe sous le pied ; un Lanzmann relégué au rang de Fanfan la tulipe de la Shoah.



Nombreux sont sans doute ceux qui lont rêvé ; et Haenel la fait : le crime de tous les crimes doublé d'une trahison de toutes les trahisons cette non-assistance à un peuple en danger de mort ! Coup de poignard dans le dos de la part de deux alliés que lon disait irréprochables : après lAllemagne, la Pologne, le régime de Pétain, lEurope incurablement antisémite, arrivent alors les USA et la Grande Bretagne.




Même Lanzmann naurait pas osé. Et cest bien là ce qui le perturbe car, Haenel ne sen prend-il pas au bailleur de fonds de lEtat dIsraël ?



Aussi, on pourra aisément lentendre vociférer à lendroit de cet auteur : « Quel petit c. ! »



De mauvaises langues affirmeront que cette fausse polémique permet de remettre un peu de carburant dans le moteur de la « Shoah » qui sessoufflait dans les montées et qui semballait dans les descentes, privée de frein-moteur, sous limpulsion dune nouvelle génération pris dans le piège de la surenchère et qui choisit, un rien iconoclaste, de cibler un pays, celui sans lequel plus rien nest possible, ou bien si peu mais certainement pas ce dont on na pu rêver de longue date et de longue haleine : les USA



Lanzmann s étant toujours contenté dune Pologne dans laquelle il ny a rien à sauver, selon lui, une Pologne retorse sous lURSS, muette dans lEurope, et d'une Allemagne moralement à genoux, repentante à souhait, même si économiquement elle nen fait quà sa tête.



In fine, beaucoup de bruit pour pas grand-chose cet ouvrage et la polémique qui oppose Haenel et Lanzmann, avec, pour sen faire lécho - la polémique, même à bon compte, fait toujours recette -, quelques littéraires complaisants et opportunistes, quand on sait quaucune nouvelle « vérité » historique ne sortira de cette confrontation factice ; et sur le plan littéraire, on ny aura trouvé aucune écriture digne de ce nom dans le dernier ouvrage de Haenel.


Aussi



Perdant pour perdant



C'est encore la littérature qui fait les frais d'une recherche effrénée de publicité, et que l'on passe à la trappe.

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Anonyme

28/01/10 05:57
Si, comme le dit très justement Haenel au-delà des réflexes de propriétaire manifestement surjoués d'un Lanzmann, "le recours à la fiction () est ici nécessaire parce que () les historiens sont impuissants face au silence", comment peut-il en même temps récuser les critiques (notamment historiques) quand il saventure sur ce terrain avec un évident ordre du jour idéologique?

Echantillons:

Dans le livre lui-même:

"Cest en connaissance de cause quils nont pas cherché à arrêter lextermination des juifs dEurope. Peut-être à leurs yeux ne fallait-il pas quon puisse larrêter? Peut-être ne fallait-il pas que les juifs dEurope soient sauvés?"

"Javais affronté la violence nazie, javais subi la violence des Soviétiques, et voici que de manière inattendue, je faisais connaissance avec linsidieuse violence américaine () En sortant ce soir-là (), jai pensé quà la violence du totalitarisme allait se substituer cette violence-là, une violence diffuse, civilisée, une violence si propre quen toutes circonstances, le beau mot de démocratie saurait la maquiller."

[le procès de Nuremberg] "savamment orchestré par les Américains, na jamais été quun masquage pour ne pas évoquer la question de la complicité des alliés dans lextermination des Juifs dEurope. () Il ny a pas eu de vainqueurs en 1945. Il ny a eu que des complices et des menteurs."

Comme dans les interviews:

"Je crois que Karski, par ses contacts avec la haute-administration américaine dans les derniers mois de la guerre, a compris des vérités sur ce quallaient être les temps modernes, le monde de laprès-1945."

http://jcdurbant.wordpress.com/2010/01/27/anti-americanisme-apres-la-violence-nazie-et-sovietique-l%e2%80%99insidieuse-violence-americaine-after-d-day-rapists-and-hiroshima-french-bestseller-blames-americans-for-auschwitz/
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Serge ULESKI

28/01/10 12:44
Lanzmann sest toujours contenté dune Pologne dans laquelle il ny a rien à sauver, selon lui, une Pologne* retorse sous lURSS, muette dans lEurope, - et d'une Allemagne moralement à genoux, repentante à souhait, même si économiquement elle nen fait quà sa tête.

Une Pologne bouc émissaire dans lentreprise de condamnation et de culpabilisation de lEurope au sujet de son antisémitisme, en échange dune immunité pour les Etats-Unis devenus depuis la fin des années 60 le bailleur de fonds dIsraël, une fois lEurope muselée, interdite de parole critique quant à la politique scélérate de cet Etat vis à vis des palestiniens.

Haenel brise ce consensus (tabou ?) en plaçant les Etats-Unis sur le banc des accusés de l'antisémitisme (à moins que ce tabou ait été transgressé à dessein, avec le soutien de ceux qui l'ont entretenu, contre l'Amérique d'Obama, à titre préventif ?!).

Car enfin...

Secret de Polichinelle lindifférence des Etats-Unis face aux menaces dextermination des juifs dEurope (et pas seulement sur cette question !) Mais il est vrai que cela va toujours tellement plus mal en le disant !

Lanzmann qui a un grand, un très très grand souci dIsraël ne peut que sen désoler, confronté à une génération ignorante des enjeux géopolitiques qui se cachaient et se cachent aujourdhui encore, derrière cette immunité accordée aux USA et une Pologne bouc émissaire pour expier les crimes antisémites d'une Europe qui s'étend de Brest à Vladivostok.

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Stalker

28/01/10 20:44
Une pièce supplémentaire au dossier :
http://stalker.hautetfort.com/archive/2010/01/27/bons-baisers-de-pologne-yannick-haenel.html
Cordialement.
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manjacostel

29/01/10 22:32
En revoyant le film de Lanzman sur Arte, outre l'horreur , il se trouve qu'il est difficile de comprendre l'extermination. Cette extermination n'a pas de fondement visible. Comment l'expliquer ? malgré une propagande tenace?
Le juif ne se distingue pas physiquement des populations. Il n'est donc pas possible de l'isoler clairement comme élément étranger. Il n'y a pas de caracteristiques raciales particulières. Le juif n'a pas le nez crochu. Il peut être blond , avoir les yeux bleus.... etc...
Le juif s'est parfaitement adapté aux conditions imposées par des siècles de morale chretienne. Il est cantonné dans certains metiers où il excelle.
Qu'on le retourne dans tous les sens , il n'y a pas de clé.
Au bout du compte :
Il s'agit de piller une population qui se signale par un taux de réussite élévée mais aussi un fort esprit "révolutionnaire".
Si l'on pense qu'Hitler est une machine de guerre dirigée, fomentée, contre le bolchevisme ? Car les juifs ont adhérés très nombreux au parti communiste , qu'ils en sont les animateurs , les penseurs, pour ne pas dire les fondateurs; il devient logique de penser que l'extermination hitlerienne a rejoint les inquiétudes des propriétaires du monde , des investisseurs, des financiers ... Qui savaient dès 1942, et peut être avant que le nazisme serait vaincu....
On ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs . Les juifs ont servi d'exemple...
Qui ignore encore que la papauté soutenait Hitler , Mussolini, Franco. Qui ignore que Petain a écrit à Franco pour lui demander, quand il écrasa les républicains (on ignore toujours avec quels soutiens) c'est à dire les bolcheviques e les anarchistes espagnols , qu'il se devait d'aider Hitler à l'est.
Dans cette approche, (je n'en vois pas d'autre) , on peut trouver un début d'explication , à l'extermination des juifs d'Europe . Car les juifs étaient et sont encore le terreau de la fermentation intellectuelle. En 1930 les "mecènes" d'Hitler ont compris que les juifs conduisaient l'Europe à la révolution.
C'est une leçon effrayante , elle fixe à jamais les limites de nos rêves d'émancipations.
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