Littérature

Gertrude Stein, le Bugey, la guerre: d'août 1924 à décembre 1944

Couverture ouvrage

Dominique Saint-Pierre
Musnier-Gilbert , 390 pages

Gertrude Stein, Bugiste
[vendredi 22 janvier 2010]


Riche en témoignages inédits, le livre de Dominique Saint-Pierre évoque les liens de Gertrude Stein avec la région de France où elle a notamment vécu pendant toute la durée de l'Occupation.

Lorsqu'on pense à Gertrude Stein et à la France, on pense d'abord à Paris, et notamment au studio du 27, rue de Fleurus, adresse mythique de l'histoire de l'avant-garde, où l'on pouvait admirer entre autres, en 1910, la Femme au chapeau de Matisse, le Portrait de Mme Cézanne à l'éventail de Cézanne, le Garçon conduisant un cheval de Picasso – sans parler de l'extraordinaire Portrait de Gertrude Stein du même Picasso. Mais Gertrude Stein et la France, ce n'était pas seulement Paris : cela a été aussi et surtout le Bugey, cette petite région située entre la Bresse et la Savoie (dont elle fit autrefois partie), et où Stein et sa compagne Alice Toklas ont fait des séjours annuels, de plus en plus longs, à partir du milieu des années vingt, et où elles ont notamment passé toute la durée de l'Occupation.


C'est en août 1924, alors qu'elles se rendaient en voiture à Antibes pour aller rendre visite à Picasso, que Stein et Toklas ont découvert Belley, attirées dans la ville natale de Brillat-Savarin par la réputation de l'hôtel Pernollet, alors l'une des grandes tables de la région. Renonçant à la Côte d'Azur, elles restent à Belley près de deux mois, et y reviennent pour plus longtemps encore cinq années de suite. En mai 1929, elles sous-louent un joli manoir XVIIè siècle, avec une belle terrasse d'où l'on domine une paisible vallée, à Billignin, hameau de Belley. C'est à Billignin qu'elles vont passer environ six mois par an jusqu'à ce que les propriétaires du manoir, qui souhaitent le récupérer, les en délogent en février 1943. Elles s'installent alors une vingtaine de kilomètres plus loin, à Culoz, dans une autre confortable résidence, qu'elles quitteront au début décembre 1944, non sans y avoir accueilli, avec l'émotion qu'on devine, les premières troupes américaines. Stein et Toklas aimaient recevoir : la liste des visiteurs qui sont passés par Billignin entre 1925 et 1943 est impressionnante. Outre Picasso et sa famille, elle inclut amis français – au premier rang desquels Bernard Faÿ, traducteur et confident de Stein (à qui Antoine Compagnon vient de consacrer une biographie), mais aussi le poète Georges Hugnet, avec qui elles se brouilleront vite –, amis américains – Nathalie Barney, Romaine Brooks, Thornton Wilder, Carl Van Vechten, Paul Bowles, William Seabrook, Charles Henri Ford, W.G. Rogers, surnommé “the Kiddie” (rencontré par hasard dans le sud de la France durant la Première Guerre mondiale, alors qu'il servait dans l'armée américaine) –, artistes – Francis Picabia, Pavel Tchelitchew, Francis Rose, Eugène Berman, le sculpteur Jo Davidson, le chorégraphe Frederick Ashton (collaborateur de Stein et de Virgil Thomson pour Four Saints in Three Acts) –, musiciens – Aaron Copland, Lord Berners    –, photographes – Cecil Beaton, George Platt Lynes –, éditeurs ou futurs éditeurs – Bennett Cerf, le jeune James Laughlin (amené par Faÿ) –, voire personnalités inattendues du monde de la presse et de la politique comme Henry Luce et sa femme Clare Booth. Mais Billignin est aussi un lieu de travail : tandis qu'Alice Toklas entretient le potager et fait des confitures (son fameux Livre de cuisine, publié en 1954, a été largement inspiré par ses séjours à Belley), Gertrude écrit. C'est notamment dans le Bugey que sont rédigés, entre autres, L'Autobiographie d'Alice B. Toklas (à l'automne 1932), les conférences que Stein donnera en Amérique lors de sa tournée triomphale en 1934-1935, et Les Guerres que j'ai vues, sa dernière autobiographie.

Si rien de tout cela n'était inconnu à quiconque s'intéressait à Stein, le livre de Dominique Saint-Pierre offre une perspective complètement nouvelle, ce qui en fait l'un des ouvrages les plus riches qu'on ait publiés en français sur elle. L'auteur n'est autre que le petit-fils du notaire de Belley qui avait permis à Stein, en 1929, de sous-louer au capitaine Bonhomme le manoir de Billignin, puis aplani, en 1932, les difficultés survenues au moment de l'expiration du bail de ce dernier. C'est donc du point de vue d'un Bugiste de souche que le livre examine les années passées par Stein à Belley et à Culoz, confrontant les témoignages de Stein et de Toklas à des sources locales dont la plupart n'avaient jamais été exploitées. Le résultat est un livre non seulement admirablement documenté mais d'une lecture constamment passionnante. La première partie est vouée aux hôtes, connus ou moins connus, reçus par Stein à Billignin. L'auteur consacre notamment des pages bien informées à Élisabeth de Gramont, duchesse de Clermont-Tonnerre, que Nathalie Barney fit connaître à Stein, et qui appartient à son “cercle lesbien”; en revanche il fait probablement trop d'honneur à Francis Rose, artiste dont le nom ne survit que par Stein et dont la mythomanie pathologique s'étale à chaque page de ses mémoires. Le chapitre intitulé “L'intégration bugiste de Gertrude Stein” apporte des précisions des plus intéressantes sur les amitiés ou contacts noués par l'écrivain américain à Belley et dans la région – de l'hôtel Pernollet à la baronne Pierlot, de l'horticulteur Fred Genevrey à Daniel-Rops, le romancier catholique alors si célèbre, Bugiste d'adoption lui aussi (il était vosgien) et dont beaucoup seront certainement surpris d'apprendre qu'il a été avec Stein dans les termes les plus amicaux. Une grande partie du livre – et qui n'est pas la moins riche – est consacrée à la guerre. L'auteur pose, une fois de plus, la question de la “protection” dont deux ressortissantes américaines, juives de surcroît, auraient bénéficié, grâce à Bernard Faÿ, des autorités de Vichy. En fait, nous n'avons à ce sujet que le témoignage tardif de Faÿ, et comme l'auteur l'indique fort justement, la fameuse lettre que Pétain aurait dictée, en présence de ce dernier, au sous-préfet de Belley pour lui recommander les deux femmes n'a jamais été retrouvée. Il paraît plus probable – c'est du moins l'impression qui se dégage à la lecture du livre – que Stein et Toklas, plus chanceuses que bien d'autres, aient avant tout bénéficié du capital de sympathie locale accumulé à Belley en plus de quinze ans et que ce soit cela – et non un mythique appui du Maréchal – qui les ait sauvées. Outre la documentation abondante que l'auteur nous fournit, notamment sur Culoz en 1943-1944, il présente un portrait subtil et bienveillant de l'évolution politique et psychologique de Stein durant l'Occupation. Certes, comme tant d'autres, elle ne se dépouillera jamais complètement de ses illusions pétainistes, ni non plus – elle est là encore en nombreuse compagnie – de ses tendances à la superstition. Mais ses contacts avec René Tavernier, qui la publie dans Confluences, revue fort mal vue à Vichy, le fait que Max-Pol Fouchet la fasse paraître également dans Fontaine en 1943 montrent que si, en tant qu'écrivain, elle s'est mouillée, c'était du bon côté. Quant à sa conduite personnelle, à part son amitié avec Faÿ, envers qui elle fera preuve à la Libération d'une fidélité exemplaire, le livre montre bien à quel point elle s'est gardée de tout contact avec les milieux collaborationnistes. Et si ses sympathies envers la Résistance ont attendu 1943 pour se manifester ouvertement, cette attitude était commune – et notamment dans son entourage bugiste.


Il serait regrettable que ce livre, dont on ajoutera qu'il est abondamment illustré, ne reçoive qu'une diffusion confidentielle. Si son éditeur bressan a fait un bon travail de mise en page, il aurait pu mieux faire pour la relecture (il est tout de même malheureux de voir Our Town, la pièce fameuse de Wilder, devenir Our Tour !) et pour l'index des noms propres (où il est pareillement scandaleux de voir les noms allemands à particule classés sous “von”). Ces regrets ne devraient nullement entacher la gratitude que tout steinien doit à M. Saint-Pierre pour son remarquable travail.

 

A lire sur nonfiction.fr:

 

- Antoine Compagnon, Le Cas Bernard Faÿ. Du Collège de France à l'indignité nationale (Gallimard), par Rémi Mathis.
 

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1 commentaire

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MC2

18/04/10 14:54
J'ai jetté à la porte cette nuit celui que j'aimais,coeur battant, malgré les discordes,tolérant les signes d'alarmes et les prenant pour des appels au calme, à l'évolution, jusqu'à ce que j'aies la certitude que sa misogynie, son racisme, son homophobie, son manque de discernement, ses prégugés face à l'inconnu à la lumière de ses expériences personnelles étaient si récalcitrants à la bonne foi qu'il préférait manifestement sacrifier notre relation, plutôt qu'entendre mes supplications à la raison, à la magnaminité.

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