<p>Dans son dernier ouvrage intitul&eacute;</p> <p><em>Les Chuchoteurs</em></p> <p>, l&rsquo;historien britannique Orlando Figes donne la parole aux conteurs de la &quot;g&eacute;n&eacute;ration Staline&quot; dont la plupart sont octog&eacute;naires.</p> <p>&nbsp;</p>

Composer avec la terreur. Sans cesse dissimuler, trahir, chuchoter : sous Staline, des millions de Soviétiques, asservis par un totalitarisme qui broyait leur vie privée, s’y sont résignés. Dans son dernier ouvrage intitulé Les Chuchoteurs, l’historien britannique Orlando Figes leur donne la parole. Juste à temps car avec ces conteurs de la "génération Staline" dont la plupart sont octogénaires, pourrait s’éteindre une histoire vécue. A dessein, les témoins qu’O. Figes a choisi de nous faire entendre ne se ressemblent pas : simples écoliers, kolkhoziens ou encore soldats au moment des faits, leurs origines sociales et géographiques ont tout pour les éloigner. Pourtant c’est la même histoire qu’ils racontent : celle d’individus et de familles écrasés par la peur et déchiquetés par un appareil répressif impitoyable.

L’ambition du stalinisme était d’imposer un contrôle total du Parti à l’ensemble de la société ; ainsi devait naître un homme nouveau, tout entier dévoué au régime. La pleine réussite de l’entreprise supposait d’instaurer parallèlement une terreur de masse qui fît taire les opposants. Mais dans un Etat-continent de 22 millions de kilomètres carrés, "trop grand pour la police", le NKVD (police politique) ne pouvait seul réaliser cette surveillance. La population devint alors un auxiliaire capital, assurant sa propre police. Débusquer de prétendus "ennemis du peuple" était chose relativement facile dans une URSS où la vie privée avait été collectivisée. Les appartements communautaires par exemple, forme de logement la plus courante en ville, pulvérisaient de tels records d’entassement humain qu’ils permettaient de tout savoir des voisins, d’autant que les cloisons bien souvent ne montaient pas jusqu’au plafond ! Pris d’une frénésie de délation, de nombreux Soviétiques accusèrent leurs parents ou leurs compatriotes, convaincus qu’ils accomplissaient là leur devoir et travaillaient à l’édification du communisme. Sous le règne du tyran rouge, 25 millions de personnes subirent ainsi la répression : toutes les familles, de près ou de loin, furent touchées et le mouchard d’un jour pouvait devenir le suspect du lendemain. Seule la période de la Seconde Guerre mondiale vit l’étau se desserrer brièvement ; une "déstalinisation spontanée" apparut après que l’attaque allemande eut ébranlé les structures du régime.

Dans ce climat de traque, quelle part restait-il in fine à la sphère privée ? O. Figes montre que les stratégies de survie adoptées par ses témoins ont souvent tendu vers un même but : se conformer extérieurement aux préceptes du régime. La dissimulation d’origines "koulaks" ou nobles était un classique ; embrasser officiellement la cause soviétique pouvait aussi faire oublier une ascendance impure, c’est-à-dire non prolétarienne (ce fut le choix de l’écrivain Simonov, dont la figure jalonne le livre). Surtout, la méfiance a transformé l’URSS en un vaste empire de chuchoteurs. Ida Slavina raconte : "Mes parents s’installaient pour parler, passaient la nuit à chuchoter". Pour d’autres, le refoulement s’est imposé ( "Le silence régnait dans maintes familles. Les gens ne parlaient pas des parents arrêtés" ) car la peur omniprésente d’être dénoncé, déporté, ou fusillé les tétanisait. Une peur difficilement vaincue : O. Figes retrace le parcours d’Antonina Golovina -fillette de 8 ans exilée en 1931 en Sibérie avec sa mère et ses frères, car son père était un "koulak" - et conclut sur ces mots : "Ce n’est que très progressivement, au milieu des années 1990, qu’Antonina surmonta enfin sa peur […] et se décida à parler à sa fille de ses origines koulaks" .

Depuis une quinzaine d’années, les études sur l’URSS ont fait le choix d’une histoire "par le bas", qui s’intéresse aux acteurs sociaux plus qu’à l’idéologie. Les Chuchoteurs, désormais accessible en français, n’échappe pas à la règle : conçu comme un livre "d’histoire orale", il montre, en alliant témoignages et analyse historique, que le projet stalinien de créer un homo sovieticus a échoué. Néanmoins histoire et mémoire ne sauraient être confondues. Si, dans sa postface, O. Figes expose brièvement la méthode employée pour recueillir et exploiter ces témoignages, le lecteur aurait aimé comprendre davantage comment, à partir des petites histoires, s’écrit la grande#nf#

 

Ouvrage publié avec l'aide du Centre national du livre.

 

* A lire aussi sur nonfiction.fr:

- 'L'enfance d'un dictateur', par François Quinton.

- Nicolas Werth, L'Ivrogne et la marchande de fleurs. Autopsie d'un meurtre de masse, 1937-1938 (Tallandier), par Philippe de Lara.

- Collectif, Lettres au bourreau (Anabet), par Philippe Cleret.

- Stéphane Courtois, Communisme et totalitarisme (Perrin), par Philippe de Lara.