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Entretien avec Ariel Colonomos, auteur du "Pari de la guerre : guerre préventive, guerre juste" ?
[mercredi 02 dcembre 2009]

Nonfiction.fr - Pourquoi et comment vous êtes vous intéressé à ces questions et théories de guerre préventive ?

Ariel Colonomos - Dans mon précédent ouvrage - La Morale dans les Relations Internationales - Rendre des Comptes - j'ai discuté des raisons et des modalités et des justifications des institutions internationales - Etats, organisations internationales, multinationales – tenues de justifier un comportement considéré fautif (passé ou présent). Ce livre comporte un chapitre sur la guerre, pour les démocraties occidentales avoir à justifier du nombre de morts occasionnés dans les guerres.

La guerre préventive étant la guerre la plus hasardeuse qui soit et aussi celle qui est la moins normée juridiquement et moralement, il est d’autant plus important de se pencher sur sa justification, expliquer et discuter la possibilité de la justifier ou son impossibilité en l’excluant après un solide examen. La guerre préventive est le pendant du rendre des comptes : faire un pari (ensuite des comptes devront être rendus). J’ai voulu montrer par là dans cette suite, que les questions politiques et normatives internationale obéissent à cette dialectique. De surcroît, la prévention est la question stratégique et légale la plus importante de l'après-11 Septembre, au coeur de la guerre asymétrique.

Enfin, les relations internationales ont été au cours des décennies de la guerre froide une discipline (jeune) profondément positiviste. A quelques exceptions près – Michael Walzer notamment – la philosophie s’est assez peu intéressée à ce domaine. L’heure est aux rapprochements bien pensés entre l’explicatif et le normatif. Pourquoi expliquer des processus de justification et comprendre leur rôle dans l’action politique c’est aussi tenir compte de comment s’élabore un jugement et son contenu. Pourquoi et comment juger en tenant compte d’une explication des phénomènes sur lesquels porte le jugement.


Nonfiction.fr- Les guerres modernes sont-elles justes ?

Ariel Colonomos - Il est difficile de donner une réponse générale à cette question. Les guerres les plus meurtrières sont, de très loin, les guerres civiles qui donnent lieu à des massacres de masse et des génocides, comme parfois au cours des ces quinze dernières années en Afrique. Point de justice ici.

Ensuite, il y a pu avoir certaines avancées. La guerre du Kosovo est en exemple, elle a fait progresser l’idée d’intervention militaire humanitaire, elle n’était pas légale mais a été morale à bien des égards. Puis, se pose la question du respect des critères de traditionnels de la guerre juste. C’est une tradition imparfaite, voir critiquable, mais ces critères sont aussi une protection contre les abus les plus monstrueux, un garde fou. Lorsque des démocraties partent en guerre, elles tendent à respecter ces critères, tout du moins elles sont fidèles à leur logique interne. Pour de nombreuses raisons et notamment l’avancée de la technologie qui rend les armes plus précises, les règles du droit international humanitaire (inspirée du jus in bello, le droit de la guerre) sont davantage prises en compte qu’elles ne l’étaient par le passé (Seconde Guerre mondiale bien évidemment, mais aussi la guerre de Corée, du Vietnam). Les frappes dans la première phase du combat pendant la dernière guerre du Golfe ont aussi été plus précises qu’elles ne l’ont été pendant la première guerre contre Saddam Hussein en 1991.

Enfin se pose la question de la guerre préventive et d’une manière plus générale l’usage de la force préventive (dans le cas des assassinats ciblés par exemple). Il est ici difficile, insatisfaisant à mes yeux de se référer aux seuls critères de la guerre juste. C’est le propos de mon livre. Les quatre fortunes militaire, politique, morale, normative que j’introduis dans le débat sont des correctifs à l'usage des critères déjà existants.



Nonfiction.fr- On dit l’Europe en paix. Mais l’Europe est surtout un territoire qui, à l’instar des Etats-Unis exporte désormais ses guerres et préserve à tout prix son territoire de ce traumatisme. L’exportation de la guerre, comme la guerre préventive, sont-elles les nouveaux paramètres de la guerre occidentale ?

Ariel Colonomos - La guerre préventive est un phénomène qui fait écho et suit des évolutions propres aux sociétés occidentales. Elle reflète l'aversion au risque et la demande sociale de protection adressée à l'Etat qui s'adresse dans de nombreux domaines (l'environnement, la santé). Elle est aussi le prolongement de la face cachée de la tradition de la guerre juste qui est, in fine, assez tolérante vis-à-vis de l'usage de la force à titre préventif. Enfin, elle est activée par les peurs liées au terrorisme. Face à celui qui se protège le moins, le terroriste, et qui n'a rien à perdre, le Prince décide de payer le prix fort de sa propre protection, car il estime qu'il a tout à perdre (la rupture de l'obligation de donner protection à ses citoyens et la peur de se voir reproché l'inaction).

 

Nonfiction.fr- Le danger de la guerre préventive n’est-il pas de produire une guerre sans fin, perpétuelle, dans la mesure où le déficit de légitimation et la stratégie du chaos (dont elle peut parfois faire preuve) peuvent conduire les peuples et les États qui la subissent à se murer dans une histoire de haine et de revanche ? Ce problème est-il celui que vous distinguez quand vous différenciez par exemple "action préventive agressive" et "action préventive conciliatrice" ?

Ariel Colonomos - Oui, d’une part les dangers de la guerre préventive sont évidents et graves, sa généralisation aurait pour conséquence d’accroître l’instabilité internationale et de multiplier les guerres. Par ailleurs, il existe des cas de figure, notamment pour la guerre préemptive lorsque la menace est imminente, où politiquement mais aussi moralement il est difficile de se murer dans l’inaction. L'action préventive conciliatrice produirait des nouvelles règles, qui pourraient, sous l'effet des fortunes, être bénéfiques. Tandis que l'action préventive agressive a peu de chances d'être moralement chanceuses (mais cela n'est pas exclu). L'une, la première, vise un minimum de consentement, l'autre est une politique du cavalier seul. L'action préventive conciliatrice est à la recherche d'une trajectoire certes hasardeuse et pleine d'imprévus mais tout de même potentiellement en mesure d'agréger des partenaires autour d'un projet de réforme du droit, de la morale et de la politique. En d’autres termes, lorsque un de ces éléments – le politique, le militaire, la morale, le droit – change il a des répercussions sur l’autre. Mener une guerre préventive est une décision politique qui dépend de certaines conditions stratégiques et dont les conséquences militaires sont difficiles à évaluer par avance. Sa justification morale en dépendra en partie et cela a aussi des conséquences sur le droit. Ce droit peut-être changera sans que pour autant nous ne soyons en mesure de prévoir son évolution. Déjà est mise en débat la possibilité d’une règle de l’intervention militaire humanitaire à titre préventif.

* Propos recueillis par Cynthia Fleury. 


 * A lire sur nonfiction.fr :

- La critique du dernier livre d'Ariel Colonomos, Le Pari de la guerre. Guerre préventive, guerre juste ? , par Cynthia Fleury.


 
 

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