On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

La doctrine de la guerre juste a d’abord été l’œuvre des théologiens avant d’être celle des théoriciens du politique ou du droit. Ce n’est donc pas dans le droit mais dans la sphère de la morale et de la religion qu’elle s’est initialement élaborée. De Saint Paul à Suarez, en passant par Saint Augustin, Saint Thomas d’Aquin et Vitoria, les critères de la guerre juste se sont petit à petit conceptualisés, pour parvenir principalement au nombre de six : 1°) une autorité légitime ; 2°) une juste cause ; 3°) une intention droite ; 4°) un dernier recours ; 5°) un moyen proportionnel ; 6°) une chance raisonnable de succès. Il est évident alors que les guerres modernes, alors même qu’elles se revendiquent "propres" et du "zéro mort", ont sensiblement fait voler en éclats ces principes. L’autorité légitime (souveraineté du prince) est mise à mal par l’autorité onusienne, multilatérale, si bien que la souveraineté d’État doit parfois s’effacer devant la gouvernance et la souveraineté des États membres de l’ONU. L’intention droite est mise à mal par la controverse sur l’universel et la réalité amère de la "sélection" dont font preuve les démocraties lorsqu’elles décident de privilégier tel conflit plutôt qu’un autre. La cause juste renvoie au délicat problème des conflits des intérêts. Quant aux questions de l’ultima ratio, de la juste proportionnalité ou de celle de l’espérance de victoire, l’avènement de la guerre préventive (prima ratio), des armes de destruction massive et de la stratégie du chaos achève de démontrer toute l’ambivalence dont font preuve les nouvelles guerres du XXIe siècle.
Cette question de la guerre préventive, Ariel Colonomos la reprend dans son dernier ouvrage, pour tenter d’interroger ses prétendues légitimité et illégitimité et mettre l’accent sur la place de la prévention dans l’évolution des doctrines politiques, militaires et morales soulignant le tournant du 11-septembre . Est-il si sûr que la prévention soit la fille de l’unipolarité et de la toute puissance des États ? Ou faut-il au contraire dissocier ce qui serait une "action préventive conciliatrice" d’une "action préventive agressive", pur avatar d’une stratégie de conquête classique ?
Ariel Colonomos rappelle tout d’abord l’ambivalence même qui teinte la notion de prévention : "le terme même de prévention est chargé de sens politiquement et moralement contradictoire. En matière de sécurité intérieure, la prévention est opposée à la répression, elle est une démarche progressiste. En vue d’une meilleure santé et par analogie bien au-delà des hôpitaux, ne vaut-il mieux prévenir plutôt que guérir ? Et puis la prévention des conflits est aussi une forme bienveillante de puissance : intervenir quand il est encore temps de désarmer les probables futurs belligérants. La guerre préventive pourtant brouille les cartes. Sur elle ne place pas l’auréole de la sainteté, elle n’est pas pour autant et a priori synonyme d’iniquité. Que dire d’emblée ? Elle remet en question une vieille opposition, la différence et la symétrie entre guerre offensive et défensive. Elle absorbe aussi un air du temps qui a sa propre complexité" .
Comment définir alors la guerre préventive ? "La guerre préventive est menée par un État qui craint de ne plus pouvoir se maintenir dans une situation de prédominance ou, surtout dans le cas d’une guerre préemptive, de ne pas pouvoir survivre s’il ne prend pas les devants face à un ennemi, qui dans un futur quasiment immédiat, proche ou lointain, l’attaquera s’il n’agit pas" . Pour illustration, la guerre de 1967. Israël n’est pas sans savoir que son armée est bien plus puissante que celle de Nasser et que par conséquence celui-ci n’est pas en mesure d’attaquer. Pour autant, les signaux qu’envoie régulièrement Nasser obligent Israël à anticiper et à mobiliser systématiquement ses troupes. Partant, ses dépenses militaires pèsent sur son économie et la perpétuelle mobilisation de ses troupes épuise son armée. Par là même Israël peut voir de la part de l’Égypte une stratégie d’usure ou d’érosion qui lui permettra à terme de l’attaquer plus sûrement. "Si l’on suit cette interprétation, Israël a été forcé de rentrer en guerre. […] Les intentions cachées des Égyptiens font de ce conflit une fausse guerre préemptive et une guerre préventive forcée dont la responsabilité incombe à l’attaqué qui compte sur l’indécision et la faiblesse de son ennemi" .
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