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Société

Un monde vulnérable. Pour une politique du care.

Couverture ouvrage

Joan Tronto
La Découverte , 280 pages

Société

La société vue du don. Manuel de sociologie anti-utilitariste appliquée

Couverture ouvrage

Philippe Chanial dir.
La Découverte

Société

Revue française de socio-économie. Le care : entre transactions familiales et économie des services

Couverture ouvrage

Collectif
La Découverte , 240 pages

Care, don, services : pour une nouvelle morale politique
[vendredi 10 avril 2009]


Trois publications récentes analysent avec pertinence la notion de care et ses implications sociales, morales, politiques, économiques.

Une vision alternative de la vie, centrée sur le souci des autres et l’interdépendance humaine, reposant non pas sur une soi-disant “morale des femmes” mais bien sur une nécessité universaliste et démocratique, voici l’énorme pari engagé et tenu par Joan Tronto dans cette (tardive) traduction de l’ouvrage de la sociologue américaine, parue quatorze ans après l’édition originale. En 2004, un ouvrage collectif, sous la direction de Patricia Paperman et de Sandra Laugier, sortait sous un titre programmatique : Le souci des autres. Éthique et politique du care. Là encore, le politique est au centre. Avançons que l’intérêt majeur de la question du care tient à ce que, loin de ne s’adresser qu’aux faibles, il postule une interdépendance positive qui impose, sur le double plan éthique et politique, une responsabilité collective de tout un chacun. Il y a aussi une valeur ajoutée dans les croisements féconds entre les disciplines des sciences sociales que les études du care provoquent, anthropologie, sociologie et économie. C’est ce que veut illustrer le choix des trois publications récentes : Un monde vulnérable. Pour une politique du care de Joan Tronto, La société vue du don. Manuel de sociologie anti-utilitariste appliquée, dirigé par Philippe Chanial, et la Revue française de socio-économie (second semestre 2008), intitulée "Le care : entre transactions familiales et économie des services".

Il n’est pas indifférent qu’en ce début troublé du XXIe siècle, la question du soin pour autrui, à travers le care, le don ou le service, soit portée au premier plan. Il y a d’ailleurs une nécessité à ce qu’elle le soit. Les protections sociales ont profondément muté. Quel que soit l’angle adopté, l’exclusion, la désaffiliation, la précarisation, manifestent des mises en vulnérabilité tous azimuts qui se développent même là où on ne les attendait pas. Les principes politiques de ces protections sont à l’épreuve et leurs acteurs souvent eux-mêmes démunis.

Dans les mailles du filet et l’impensé de protections universelles et démocratiques, le lien social se refonde à côté de l’institution, voire en dehors, cherchant de nouvelles voies. Des pratiques fondées sur d’autres paradigmes se développent. Les trois publications récentes (entre autres) en rendent compte chacune à leur manière : le livre fondateur de Joan Tronto, qui pose, du siècle des Lumières à nos jours, les fondements d’une nouvelle philosophie politique ; l’ouvrage collectif dirigé par Philippe Chanial, portant ce sous-titre joliment engagé : “manuel de sociologie anti-utilitariste appliquée”, qui revisite les formes du lien social au risque du don ; le dernier numéro de la Revue française de socio-économie de 2008, enfin, dont les articles plongent le lecteur dans le care en action en l’attrapant, si l’on peut dire, par les deux bouts : celui des relations sociales et celui de l’économie, trop souvent opposées.


Care, dites-vous ? Comme le rappelle Liliane Mozère dans la préface du livre de Tronto, le parti pris est, jusqu’à présent, de ne pas traduire le terme. Sollicitude peut-être ? Ou soin ? Les deux sans doute. Selon le Trésor de la langue française, cette notion évoque d’abord “la préoccupation, le soin inquiet et le souci”, et, en second lieu, “les soins attentifs et affectueux, constants, prodigués envers une personne et une collectivité”. On comprend alors, d’emblée, ce que peut avoir de novatrice une analyse qui sépare radicalement le care de sa nature soit disant féminine, pour le porter au plus haut degré de conscience sociale, c’est-à-dire au plan politique.

Il faut mesurer la portée d’une telle posture. À la question qu’elle entraîne : “est-il moyen de faire que l’éthique soit prise au sérieux par le politique ?”, Joan Tronto et Bérénice Fisher ont répondu par l’affirmative. Reprenons ici la définition qu’elles en donnent en 1990 : “Au niveau le plus général, nous suggérons que le care soit considéré comme une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer, et réparer notre “monde”, de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe, en soutien à la vie” (Circles of Care, Abel and Nelson dir., 1990) : une manière intelligente, en somme, de penser le “durable”.

L’espoir ainsi suscité n’est pas mince : il s’agit de rien moins que de refonder le pacte entre morale et politique. Pour cela, Joan Tronto propose une morale non pas féministe, mais universaliste, et s’attache à déconstruire les frontières morales qui contribuent à exclure les femmes, les noirs, les immigrés, les domestiques, les pauvres, les handicapés, de la pleine appartenance aux sociétés contemporaines : toutes personnes ou groupes déclarés inaptes parce que prodiguant des soins ou dépendant des soins. Tronto identifie les frontières morales qui fondent leur rejet : la séparation entre l’éthique et le politique, repoussant la morale dans une fonction abstraite et soi-disant “désintéressée”, et la séparation entre vie privée et vie publique. Un peu comme le "stigmate" de Goffman, le care de Tronto trace, à partir du rejet, une perspective d’appartenance universelle et de politique inclusive fondée sur une conscience collective au cœur de laquelle se trouve le soin (ou l’attention portée à) d’autrui.

L’ouvrage collectif sous la direction de Philippe Chanial est une belle somme de plus de 570 pages, structurée en chapitres qui coupent dans le vif du monde social, et repèrent les lieux, places et acteurs de l’échange. Dans le monde du travail, dans ceux de la famille et de la parenté, dans les liens affinitaires ou communautaires circulent don et contre don, dettes et réparations, reconnaissance et déni d’humanité. Mais nos sociétés ne sont-elles pas pétries avant tout d’intérêt ? Et si oui, que vient faire le don dans cette galère ? “Ces histoires de cadeaux sont-elles autre chose que des affaires de sauvage ?” se demande Philippe Chanial. La réponse est affirmative, bien sûr, et s’offre, au final, une “esquisse des relations humaines en clé de don”. Les articles font résonner d’une façon très contemporaine la “petite musique” de Marcel Mauss, lui donnant une épaisseur renouvelée. À travers les politiques dites de redistribution, et plus largement à travers les engagements de la société civile et des ”professionnels” (gardiens d’immeubles, travailleurs sociaux, médecins, artistes, etc.) des formes et des circuits de régulations sociales longtemps inexplorées apparaissent.



Traitant sur un pied d’égale dignité l’argent, la loi et les mœurs, déroulant par le menu des études de cas bien choisies ou des analyses à visées plus théoriques, le dossier de la Revue française de socio-économie sur le care présente un grand intérêt. “Il n’y a pas de frontière infranchissable”, affirme l’introduction, “entre les objets de l’économie et de la sociologie (…). Il est indispensable de penser ensemble, dans une vision de double encastrement, ce qui se passe dans la sphère des activités économiques et dans la sphère des relations sociales”. Cette double nature des relations intimes est un postulat fort qui permet d’une part le lien entre les travaux français et anglo-saxons, et d’autre part l’enchevêtrement des disciplines et des angles et lieux d’observation du care : les échanges familiaux, la nature du travail de soin aux personnes, la professionnalisation de l’aide à la dépendance, les cadres juridiques et sociaux de la prise en charge, la division internationale de la production domestique.

À travers les articles dont, comme pour l’ouvrage précédent, il est impossible de rendre compte ici de la richesse, s’offre une contribution à la discussion autour du statut économique et social du care dans les économies et les sociétés contemporaines. L’analyse, entre micro et macro, des “caring arrangements” et des “care packages” vient enrichir l’approche des régimes d’État-providence. Si, comme le disent les anthropologues, les relations sociales sont irréductibles aux seules relations d’intérêt économique et de pouvoir, l’ouverture aux sens multiples des donner-recevoir-rendre constitue un complément essentiel pour penser le lien entre morale et politique, qu’il revient au care d’avoir mis en pleine lumière.

Que, dans la société redessinée par le care, la ressource se trouve dans la vulnérabilité, et réciproquement, entraînant plus de justice et de démocratie, voilà une perspective à présent intellectuellement ouverte. Encore faut-il la faire advenir en politique : d’où la question suivante, posée par Joan Tronto dans sa préface à l’édition française de son livre : quelles sortes de changements souhaiterions-nous entreprendre pour refaire un monde où le care ait plus légitimement sa place ?.

 

A lire sur nonfiction.fr :

- Dossier "Do you care ?"

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2 commentaires

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Benot Pellevoizin

11/04/09 15:00
J'allais justement poster une remarque similaire à la tienne Jacques.
Le care n'est autre qu'un moyen de substituer la société civile à l'Etat.

J'ai l'impression que cette morale politique à la mode se cantonne au modèle américain voire anglo-saxon et qu'elle est inapplicable au modèle Européen de l'Etat Providence.

Et si on parlait de l'Etat social ? Ne serait-il pas le système qui conviendrait le mieux. La crise l'a bien montré, le marché, et le travail ne sont rien sans l'Etat.
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Jacques Bolo

10/04/09 21:29
A l'occasion d'un article à propos de la traductibilité et de l'affaire Faye-Heidegger (http://www.exergue.com/h/2006-08/tt/traductibilite01.html), j'ai eu l'occasion d'écrire sur le "care":

"Qu'en est-il du 'care' lui-même, quand on se donne la peine de l'examiner. (...) La politique du 'care', correspond tout simplement, "plain and simple", à la solidarité, et à l'État providence en ce qui concerne la politique qui la met en oeuvre. Évidement, il y a une cause à cette incompréhension.
"D'une part, ce terme vient du féminisme américain, des valeurs féminines, dont le 'care' serait un échantillon. Là dessus se greffe le souci de ne pas cantonner les femmes à ces valeurs féminines, ce qui suppose naturellement de les généraliser. Or, tout cela a pour cadre le contexte américain, individualiste (en fait, plutôt centré sur la famille, les proches), et sa négation obsessionnelle de prise en charge de l'individu par l'État.
"On peut y ajouter la contamination de ce modèle en Europe, qui fait considérer comme ringard le modèle de l'État providence. Mais, précisément, les mots ont un sens. Une fois institutionnalisé le care aux divers domaines de l'attention à autrui, de la responsabilité réciproque (cf. 'non assistance à personne en danger' en France), de la santé surtout, on obtient assez naturellement une sorte de sécurité sociale, dans un pays (les USA) où beaucoup en sont privés, alors qu'en Europe on finit par la considérer comme naturelle (alors qu'elle est évidemment culturelle). Il s'agit bien, mutatis mutandis, de répondre à des besoins universels et intemporels de solidarité."

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