L’économiste analyse avec humour et humilité la faillite des indicateurs et incitations issus de la théorie managériale, pour proposer une théorie par l’exemple.

Le point commun entre l’usine automobile, la crèche israélienne, l’hôpital new-yorkais, la charcuterie italienne, la privatisation des prisons ou la gouvernance de la recherche ? Tous sont pilotés par des indicateurs et des incitations qui ont tourné en fiascos, analysés dans ce réjouissant livre de Maya Beauvallet.

Pour certains, l’"empire du management"  commence à la Renaissance et explique en large part les succès de l’Occident, comme ses difficultés d’aujourd’hui. Pour la plupart, c’est simplement une réalité quotidienne, qui se durcit dans le monde de l’entreprise et gagne insensiblement d’autres sphères de la réalité sociale. Avec Tony Blair, il a acquis d’incroyables lettres de noblesses en matière de politiques publiques… On apprend ainsi dans ce livre que la privatisation des prisons américaines est encadrée par une liste de 464 standards, tous dûment notés par une agence… ce qui n’empêche pas de trouver dix fois plus de blessés dans les prisons privées… Partout, en effet, se développe ce "gouvernement par le consentement", c’est-à-dire, selon Maya Beauvallet, cette tentative "d’encourager les individus à adopter tel ou tel comportement, ou au contraire de les en dissuader, en jouant sur leur intérêt bien compris. Le mécanisme le plus élémentaire repose sur la récompense ou la pénalité : si vous faites ceci, vous gagnerez cela ; si vous ne faites pas ceci, vous n’aurez pas cela."

Cette pratique de gouvernance repose sur des présupposés qui méritent analyse. Elle a sa logique, qui s’écarte, par exemple, de la logique de l’honneur, et privilégie la représentation d’un acteur rationnel optimisant son intérêt… Mais surtout, bien souvent, elle ne fonctionne pas.

Maya Beauvallet est économiste et a le sens de l’humour. Elle travaille depuis des années sur les indicateurs de performance et livre ici une ample synthèse de l’approche économique de cette question… Mais elle le fait, et c’est ce qui rend son livre si joyeux, à travers douze exemples d’échecs inattendus et parfois très réjouissants, de tentatives de management par l’indicateur et l’incitation… Une crèche israélienne se désole de ce que les parents ne reviennent pas chercher leurs enfants à l’heure convenue. Que fait-elle ? Elle instaure une amende de retard, qu’elle fixe au prix d’une heure de baby-sitting. Que se passe-t-il ? Les retards augmentent. On vient de chiffrer aux yeux des parents la (faible) gravité de leur retard : on les a décomplexés. Et on leur suggère une démarche très rationnelle : pourquoi payer un baby-sitter puisque la garderie fait le même service pour le même prix ? Et lorsque la crèche, en désespoir de cause, revient au système antérieur, les pratiques des parents ne se modifient pas à rebours : la faute a été chiffrée, le chiffre n’est pas dissuasif : les habitudes perdurent…



Un hôpital constate que certains chirurgiens ont un taux de décès en cours d’opération supérieur à celui de leurs confrères. Comment les incite-t-on à s’améliorer ? Et ces joueurs de football qui ratent leur passe ? Et ces donneurs de sang que l’on décide de payer ? L’ouvrage frappe par cette sorte d’humilité : pas de théorie générale de la bonne gouvernance. Ne comptez pas sur Maya Beauvallet pour vous présenter une nouvelle théorie générale du management, immédiatement exploitable dans les écoles de commerce. Ne comptez pas sur elle, non plus, pour voler au secours de l’autonomie irréductible du sujet et pour plaider pour le rejet, non plus, de toute forme d’incitation, ni de théorie du caractère insaisissable de l’âme humaine. Au contraire : une analyse précise et scientifique de chacun des exemples (qui permet à l’auteur de nous distiller quelques résultats importants de recherches en économie, comme le rapport entre les incitations internes et les incitations externes).

Simplement, méthodiquement, en décryptant ces exemples, l’auteur met à jour un ensemble de règles qui s’appliquent à tous ces efforts de management par incitations : a-t-on choisi le bon paramètre ? Ne va-t-on pas affaiblir d’autres incitations ? Que se passe-t-il si les sujets se mettent à négliger les autres dimensions de leur activité ? Encourage-t-on l’égoïsme ou le free rider ? Existe-t-il des moyens de feindre de respecter les indicateurs ? Ne risque-t-on pas de pousser les services publics à se concentrer sur les "meilleurs" clients, c’est-à-dire ceux qui vont améliorer la probabilité de réussite ? Avec l’avant-dernier chapitre, consacré à l’évaluation de la recherche, l’analyse de cette question que l’actualité rend brûlante devient sophistiquée. L’auteur démonte avec malice, mais de manière probante, combien tous les standards actuellement disponibles échouent à répondre clairement à la simple question de savoir ce qu’est un "bon" chercheur.

Une sorte d’humilité donc, mais en refermant cet ouvrage, on ne l’oublie plus. Une petite graine de doute et de méthode a été semée, qui fait regarder bien différemment les différentes évaluations et incitations qui sont produites par dizaines tous les jours dans tous les champs de la vie sociale…#nf#

 

À lire également sur nonfiction.fr :

- Maya Beauvallet, Les stratégies absurdes (Seuil), par Virginie Mandaroux.