<p>Un ouvrage essentiel sur l&rsquo;arriv&eacute;e des r&eacute;fugi&eacute;s juifs d&rsquo;Allemagne en France entre 1933 et 1942.</p>

Poursuivant ses recherches sur les sociétés juives en France, l’historienne nord-américaine Vicki Caron signe un ouvrage essentiel qui éclaire la période des années 1930. L’Asile Incertain (paru en anglais sous le titre Uneasy Asylum), impressionne à la fois par ses références mais aussi par la clarté du propos de son auteure qui le situe dans son contexte historiographique. Vicki Caron analyse en détail les politiques mises en œuvre en direction des réfugiés d’Allemagne arrivés en France entre 1933 et 1942. L’arrivée d’Hitler au pouvoir le 30 janvier 1933 et l’édiction de mesures antisémites dans les mois suivants entrainent le départ de près de 65 000 personnes. Il est difficile d’établir avec précision le nombre de réfugiés d’Allemagne présents en France ; on évalue à 25 000 le nombre de ceux arrivés en 1933 et à 30 000 le nombre de ceux arrivés en 1939 auxquels il convient d’ajouter 15 000 à 20 000 réfugiés illégaux d’Europe centrale et orientale. Pour effectuer cette recherche Vicki Caron s’est appuyée sur l’étude d’archives administratives mais aussi de journaux ou encore de documents provenant des organisations juives. Cette pluralité de points de vue donne sa richesse et son intérêt à l’ouvrage qui est structuré de manière chronologique : les quatre premiers chapitres concernent la période comprise entre 1933 et 1936, les chapitres V et VI rendent compte des expériences menées par le Front populaire ; les chapitres VII à XII reviennent sur les années de 1936 à 1940 et le dernier chapitre analyse la politique du régime de Vichy concernant les réfugiés.

 

"Des lois de Nuremberg au Front populaire"

L’auteure revient sur les différentes dimensions de l’accueil des réfugiés d’Allemagne en 1933 : l’évolution de l’attitude des responsables politiques et l’hostilité des organisations professionnelles ou encore l’action des associations juives françaises. Dans un premier temps, les lois de Nuremberg et l’arrivée des juifs d’Allemagne entraînent un élan de solidarité de la part de responsables politiques ; des instructions sont transmises aux consulats pour favoriser l’arrivée de ces victimes du régime nazi et à la Chambre des députés, le ministre de l’Intérieur, Camille Chautemps rappelle le soutien de la France à celles-ci. À la fin 1933, cette bienveillance a vécu, et les mesures favorables aux réfugiés ont été remisées pour d’autres qui restreignent leur accès au marché du travail. Comment expliquer cette évolution et le durcissement des mesures prises en direction des nouveaux arrivés d’Allemagne ? Pour Vicki Caron la mise en place d’une politique hostile aux immigrés est une réponse aux pressions exercées par les organisations professionnelles. Inquiets face à la crise économique et à l’arrivée de réfugiés urbains appartenant à la classe moyenne, les groupes de commerçants, d’avocats ou de médecins se mobilisent. Aux mesures prises pour limiter l’accès au marché du travail aux étrangers s’ajoutent des lois discriminant les nouveaux naturalisés français .

Devant cette situation, le rôle des dirigeants des organisations juives officielles comme le Consistoire central ou le Comité national de secours créé pour prendre en charge ces nouveaux arrivants, a été critiqué par les associations de réfugiés. Le débat entre historiens concerne la marge de manœuvre dont disposaient ces responsables d’organisations juives comme Robert de Rothschild ou Jacques Helbronner. À cette question, Vicki Caron répond que ces responsables ont ouvertement mené une action visant à restreindre l’accès au territoire français à ces victimes du nazisme. En effet, ils craignaient d’attiser le sentiment antisémite avec l’arrivée de nouveaux venus qui étaient vus comme "trop bruyants, convaincus de la supériorité de la civilisation allemande"  et qui plus est, trop marqué par l’idéologique communiste.

L’analyse de la politique menée par le Front populaire s’inscrit dans une controverse concernant le bilan des gouvernements Blum et Chautemps ; en effet, pour certains comme l’historienne Rita Thalmann, le bilan du Front populaire apparait bien maigre si on le compare aux engagements pris avant l’accession au pouvoir de Léon Blum concernant les exilés d’Allemagne. Pour répondre à ce débat, l’auteure distingue l’attitude du pouvoir vis-à-vis des éventuels nouveaux arrivants qui n’ont pas encore franchi la frontière de celle menée en direction des réfugiés qui se trouvent déjà sur le territoire français. Dans le premier cas, les mesures prises par le Front populaire visaient effectivement à empêcher l’arrivée de réfugiés supplémentaires. Dans ce domaine, l’idée selon laquelle la France avait déjà fait plus que tout autre pays et qu’elle ne pouvait plus accueillir davantage de réfugiés est mise en avant. Dans le second cas, le Front populaire a mené une politique favorable aux réfugiés déjà installés en France et qui étaient fragilisés par les mesures prises par les exécutifs précédents ; ces mesures concernent l’obtention d’un statut légal, les conditions de naturalisation ou encore le droit de travailler. Mais comment permettre aux réfugiés d’accéder à un travail sans entrer en conflit avec les organisations professionnelles soucieuses de réserver le marché du travail à des Français ? Les projets d’implantation des réfugiés à Madagascar et dans le sud-ouest de la France constituent des tentatives de réponses à cette question. Les deux projets, le premier porté par le ministre des Colonies Marius Moutet et le second par Philippe Serre, sont abandonnés avec le remplacement de leurs promoteurs. Néanmoins, pour Vicki Caron, ces tentatives de "sortir de l’impasse" sont des exemples de la volonté des dirigeants du Front populaire de mettre en place une politique généreuse en composant avec les éléments hostiles aux réfugiés.


"Une mentalité d’assiégés"

Après le Front populaire et alors que l’intensité des persécutions augmente en Allemagne et en Autriche, la politique concernant d’asile évolue ; les réfugiés sont désormais considérés comme un obstacle à "l’apaisement" dans les relations franco-allemandes tel qu’il est voulu par le ministre des Affaires étrangères Georges Bonnet. L’édiction de décrets-lois rend la situation des réfugiés critique lorsque l’un d’entre eux prévoit l’ouverture de centres d’internement pour les réfugiés . Deux facteurs viennent assouplir ces restrictions : l’exigence de peuplement qui pousse certains responsables à promouvoir l’installation de réfugiés dans les zones rurales et surtout l’impératif militaire. En effet, l’intégration d’étrangers est considérée par les militaires comme un élément important pour faire face à l’Allemagne en cas de conflit armé. Ces mesures restent modestes et pour l’auteure la situation des réfugiés lors l’entrée en guerre contre l’Allemagne constitue une "occasion manquée". En effet, la décision d’interner les ressortissants du Reich prive la France de ressources qui pourraient être utiles en temps de guerre tandis que l’enrôlement des réfugiés est stoppé au moment où la situation est critique sur le plan militaire. En effet, la crainte quant à l’existence d’une "cinquième colonne" allemande pro-nazie paralyse les efforts pour la reconnaissance des réfugiés ; elle est par ailleurs renforcée par la signature du pacte germano-soviétique qui a créé un "nuage de soupçon" qui touche tous les étrangers, coupables d’être proches du communisme. Mais pour Vicki Caron, cette occasion manquée s’explique davantage par une "ineptie bureaucratique" que par une politique ouvertement malveillante comme c’est le cas sous le régime de Vichy.

L’attitude des responsables de la communauté juive entre 1936 et 1940 diffère de celle adoptée pendant les premiers temps de l’arrivée des juifs d’Allemagne. En effet, les responsables ne sont plus les mêmes et le Comité d’assistance aux réfugiés créé en juillet 1936 est dirigé par des modérés qui sont plus sensibles à la situation des immigrés que les notables aux commandes au début des années 1930. Des actions d’aide aux réfugiés sont menées ainsi qu’une démarche auprès des pouvoirs publics notamment pour assouplir les restrictions qui touchaient les réfugiés.

L’armistice, au grand dam des responsables de régime de Vichy, ne règle pas la question des réfugiés ; ainsi, la "zone libre" voit affluer des personnes expulsées par les allemands. Pour remédier à ce problème, les autorités mettent en œuvre une politique d’émigration dont les résultats sont modestes, en particulier en raison de la "réticence des autres pays à absorber les réfugiés" . Selon Vicki Caron, c’est l’échec de cette politique d’émigration qui explique le choix de la collaboration des autorités françaises dans la déportation.

Par ses références et sa clarté, L’Asile Incertain est un ouvrage central dans l’étude de la France d’avant la Seconde Guerre mondiale et du début de la période de Vichy. Il éclaire les caractéristiques et l’évolution d’une politique d’immigration en analysant les ressorts de la "mentalité d’assiégés" qui dicte les mesures discriminatoires prises en direction des réfugiés d’Allemagne avant l’instauration de l’État français. Enfin, l’ouvrage est une précieuse analyse de la communauté juive d’avant guerre ; si elle aborde peu le point de vue des sociétés composées des réfugiées, les organisations "d’originaires" , elle met en lumière la situation des juifs piégés par le régime de Vichy ; il s’agit à la fois des juifs étrangers mais aussi de ces juifs français dont, pour reprendre la formule de Dominique Schnapper, "l’affirmation juive restait discrète et la référence à la République était fervente"  qui n’ont pas cru être touchés par l’antisémitisme du régime de Vichy. L’ouvrage permet par ailleurs de "réhabiliter" Raymond-Raoul Lambert, dirigeant de la communauté juive déporté en 1943 qui a été considéré comme le principal représentant de l’élite juive française hostile aux réfugiés ; tel n’est pas le cas pour Vicki Caron qui voit en lui un dirigeant modéré soucieux de protéger les intérêts de la France et conscient du sort des victimes du nazisme.

Le souvenir de l’accueil des différentes vagues de juifs en provenance d’Europe de l’Est a marqué non seulement la mémoire des réfugiés mais aussi celle de la communauté d’accueil ; ainsi en 1958 et face aux arrivées des juifs en provenance d’Afrique du Nord, Alain de Rothschild   interpellait les membres du Consistoire de Paris avec ces propos "Avez-vous oublié le drame émotionnel de nos frères d’Europe centrale devant l’accueil réservé de certains de leur coreligionnaires déjà implantés en France ?" #nf#

 

Ouvrage publié avec l'aide du Centre national du livre.

 

 

 

* À lire également sur nonfiction.fr :

- la critique du livre de Saul Friedländer, Les années d'extermination. L'Allemagne nazie et les Juifs (1939-1945) (Seuil), par Jérôme Segal.


- la critique du livre de Peter Longerich, Nous ne savions pas. Les Allemands et la Solution finale(Héloïse d'Ormesson), par Anne Pédron.

- la critique du Journal d'Hélène Berr (Tallandier), par François Quinton.


- la critique du livre dirigé par Michel Cullin et Primavera Driessen-Gruber, Douce France? Musik-Exil in Frankreich / Musiciens en Exil en France 1933-1945 (Böhlau), par Jérôme Segal.