Comment le diocèse est-il devenu un territoire ? Treize études y répondent dans une perspective d’histoire sociale. Une référence incontournable.

Que la globalisation aboutisse à la "la fin des territoires"  comme on le croyait, il y a une dizaine d’années, ou qu’elle génère plutôt la réinvention de nouvelles territorialités comme il est devenu préférable de le penser aujourd’hui, elle a toutefois permis de lever un impensé qui a longtemps dominé les recherches historiques : l’espace comme donné a priori. Les interrogations sur l’espace et le territoire en tant que constructions sociales ne se sont pas limitées aux domaines de la sociologie politique ou de la géographie mais ont imprégné nombre de recherches historiques, y compris chez les médiévistes. L’ouvrage collectif dirigé par Florian Mazel peut être considéré à cet égard dans la continuité des réflexions sur l’espace sacré en Occident commencées depuis la fin des années 1990 autour des processus de spatialisation et de territorialisation de l’organisation sociale.

Dans l’introduction qui offre un cadre d’interprétation pour la lecture des treize contributions qui constituent le volume, Florian Mazel revient en premier lieu sur la définition du mot territoire, d’une part pour l’opposer à celui d’espace et justifier le titre de l’ouvrage, et d’autre part pour l’ancrer dans une sociologie politique emprunté à Max Weber. "Pour Max Weber, explique-t-il, le territoire est essentiellement l’espace de projection d’une institution"  et remarque qu’une telle définition se révèle très proche de celle fournie par le droit romain classique. La problématique de l’ouvrage s’organise donc moins autour du territoire en lui-même  qu’à travers le processus de territorialisation de l’institution épiscopale entre le Ve et XIIIe siècle. Comment la notion de diocèse et de territoire ont-elles fini par coïncider ? Pour un haut médiéviste en effet, "l’association des termes diocèse et territoire ne va pas de soi" car c’est seulement à partir des XIIe et XIIIe siècles, que s’impose la définition du diocèse comme "structure territoriale fondamentale de l’encadrement des fidèles" .

Cet ouvrage a également pour ambition d’en finir définitivement avec l’historiographie d’Auguste Longnon et de sa démarche régressive qui avait construit à la fin du XIXe siècle une géographie historique de la France exprimant, dans la lignée des conceptions "lavisienne"  de la nation française, la continuité des structures territoriales de la Gaule romaine à la France contemporaine. Pour les auteurs, il s’agit désormais de faire une histoire sociale à travers l’étude des "modalités et des conséquences de la territorialisation de l’Ecclesia". . S’il y est surtout question de l’institution ecclésiale, la perspective d’histoire sociale que se sont donnée les auteurs les amène toutefois à côtoyer d’autres acteurs territoriaux. La relation entre les évêques et les comtes y trouve ainsi une place centrale notamment au travers des interférences entre les différents espaces ou de leurs articulations. Le conflit se révèle alors comme un élément moteur des processus de territorialisation. Selon Florian Mazel, en effet "la multiplications des conflits territoriaux au XIe et XIIe siècles traduit indéniablement une conscience croissante des enjeux que représente l’emprise territoriale dans une période de concurrence et de fragmentation des pouvoirs" . Que ce soit des conflits d’interface qui contribuent à déterminer les frontières diocésaines (Steffen Patzold, Yann Codou) ou des conflits de superpositions vis-à-vis de structures préexistantes (Patrick Henriet Pierre-Vincent Claverie), il s’agit de réalités bien documentées puisque les tentatives de résolutions des conflits vont engager une production textuelle qui constitue le principal corpus des sources disponibles sur ce thème. Florian Mazel souligne en effet les "rapports étroits entre les conflits territoriaux et les premières "mises en texte" des territoires diocésains" .

Les treize contributions, toutes de qualité, sont suivies des principaux textes sur lesquelles elles s’appuient. La volonté de mettre à disposition des historiens les principales sources sur ce thème, en rassemblant, en éditant et en traduisant des textes parfois inédits contribue à faire de cet ouvrage une référence incontournable. Ces treize études ont été réparties selon trois axes "chrono-thématiques", à l’exception de la première contribution, le long et dense article de Michel Lauwers, sur les représentations du diocèse comme territoire dans l’Occident médiéval, qui pose d’emblée l’essentiel des problèmes ensuite développés dans les autres textes consacrés à des études régionales.

Alors qu’il existait dans la Rome antique une forte idéologie territoriale, Michel Lauwers constate que s’opère, dans les premiers siècles du Moyen Âge, une "déterritorialisation" par rapport aux structures et aux institutions, mais surtout aux idéaux et aux discours du monde romain. Ce processus résulterait d’un glissement des enjeux du pouvoir, au cours du Ve siècle, se déplaçant sur le contrôle des personnes, dans un contexte où l’intégrité des territoires ne pouvait plus être assurée par les autorités. À la territorialité du pouvoir, fut substituée une autre logique, supérieure, fondée sur la réalité des liens de dépendance personnels. Désormais ce n’est plus le territoire qui fait le diocèse mais la convergence d’un peuple de fidèles. Cette conception perdura jusqu’au XIe siècle, où la réforme grégorienne, la création de nouveaux diocèses accompagnant la croissance démographique et la fixation de leurs limites selon des réalités de terrain très précises contribuèrent à la "retérerritorialisation" de l’organisation ecclésiastique.


L’ouvrage s’articule donc autour de ces charnières chronologiques. Dans, la première partie qui recouvre le tournant entre la fin de l’Antiquité et le début du Moyen Âge, temps de fragilisation des cadres territoriaux diocésains. Le texte de Laurent Schneider remet ainsi en cause l’idée d’une stabilité de l’armature urbaine antique en Gaule Narbonnaise tout au long du Moyen Âge, sur laquelle se serait simplement superposée la carte épiscopale. Au contraire, il montre qu’au cours des Ve et VIe siècles le réseau des villes antiques a été profondément modifié par la création des comtés, qui dédoublent désormais le maillage territorial, et qui s’imposeront sous l’empire carolingien. Les processus par lesquels les pouvoirs diocésains s’enracinent dans l’espace sont ensuite décortiqués – culte des saints (Charles Mériaux), toponymie ou alliances politiques (Bernard Merdrignac et Louisa Plouchard) – ainsi que leurs conséquences sur la formation des paysages médiévaux (Laurent Feller).

Le deuxième axe souligne le processus de polarisation et de hiérarchisation entre le Xe et le XIIe siècle : à cette période, en effet, "l’enjeu principal ne fut pas tant la territorialisation du diocèse que la fixation des sièges, leur avènement en tant que pôles rayonnant sur l’espace et la société environnants" . Enfin le troisième axe s’attache aux nouvelles formes de gestion territoriale des diocèses au XIIe et XIIIe siècle. La mise en place de cadres administratifs, de stratégies d’écriture et de mise en archive, dans un contexte d’essor du droit au XIIe siècle, contribue à produire une géographie administrative et l’émergence de nouvelles représentations spatiales.

À n’en pas en douter, L'Espace du diocèse s'adresse aux spécialistes. La rigueur et la précision de l'ouvrage auront sans doute pour conséquence d’en rendre l’accès plus difficile pour les lecteurs non avertis. L’intérêt de ces problématiques pour éclairer le monde contemporain n’est cependant pas totalement inutile et il serait fructueux que la pensée critique ne renonce pas à se construire en tenant compte de la longue durée. Les outils sont là ! À l’heure où les territoires départementaux sont plus que jamais remis en question et que la construction européenne se renforce dans la crise, la compréhension des processus de formation et de déformation des territoires, sur plusieurs siècles d’affilée et à l’échelle régionale, ne saurait être plus longtemps négligée#nf#