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Histoire

Après-guerre. Une histoire de l'Europe depuis 1945

Couverture ouvrage

Tony Judt
Armand Colin , 1024 pages

Tony Judt, l'Europe et l'Allemagne
[jeudi 25 octobre 2007]
Maxime Lefebvre a lu ‘Après-Guerre’ pour nonfiction.fr en s'attachant aux propos de Tony Judt sur l'Allemagne et la construction européenne

L’Allemagne est le "noyau même du cœur de l’Europe", écrit Tony Judt. En effet, voici un pays dont la défaite est au point de départ de l’histoire européenne d’après-guerre, dont la division a exprimé et accompagné la guerre froide, et dont la réunification symbolise celle du continent. Nul ne s’étonnera donc que l’Allemagne irrigue le livre de Tony Judt – à côté bien sûr de la France, de la Grande-Bretagne, de l’Italie ou de l’Europe sous domination soviétique.

Comme le "renard" évoqué par Isaiah Berlin, Tony Judt explore l’après-guerre européen dans toutes ses dimensions. Son livre est un essai d’histoire totale : à la fois économique, sociale, culturelle, intellectuelle, politique, diplomatique, religieuse, démographique. C’est un ouvrage colossal, précis et remarquablement documenté, tout en étant rédigé à l’agréable manière anglo-saxonne, qui privilégie le récit linéaire, voire littéraire, plutôt que le découpage cartésien à la française.

Toute l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre défile peu à peu. Dans son tableau du pays en 1945, Tony Judt n’oublie pas les victimes allemandes de la guerre, les destructions, les viols et les pillages de l’Armée Rouge. Il raconte l’expulsion massive des Allemands d’Europe centrale et orientale, sans mentionner toutefois les pertes humaines qu’a provoqué cet exode (un à deux millions de victimes, sur un total de 13 à 14 millions d’expulsés, selon les estimations faites outre-Rhin). Il nous rappelle que ce repli des Allemands au sein de frontières rabougries, accompagné d’un nivellement social provoqué par la guerre, a été au fondement des deux nouveaux Etats. L’imparfaite dénazification – tant le nazisme avait imprégné la société allemande –, à l’Ouest comme à l’Est, est également évoquée.

Alors que les Allemands de l’Ouest reconstruisent rapidement et énergiquement leur prospérité sous protection américaine (en faisant "de leurs défauts des vertus", selon les termes de l’écrivain Hans Magnus Enzensberger), les Allemands de l’Est sont enfermés dans le modèle communiste. La République Démocratique Allemande (RDA) subit la comparaison de plus en plus défavorable avec la République Fédérale Allemande (RFA), et la construction du mur en 1961 – pour tarir l’exode de la population est-allemande – est déjà, pour le communisme, un aveu d’échec, huit ans après la répression des manifestations de Berlin-Est, et cinq ans après l’écrasement des insurgés de Budapest. Comme le note judicieusement Tony Judt, le paradoxe de l’Ostpolitik est que, en stabilisant l’équilibre des fronts entre l’Ouest et l’Est, elle a accrédité la croyance en la stabilité du régime est-allemand. Pratiquement jusqu’aux derniers moments de la RDA, les responsables sociaux-démocrates ou chrétiens-démocrates de la République de Bonn ont courtisé les dirigeants de Berlin Est. La chute du mur de Berlin, juste retour de l’Histoire après les premières fissures du communisme en Hongrie, balaya plus vite que nul ne pouvait le penser ce régime gangrené et provoqua la réunification de l’Allemagne à travers "la seule révolte populaire de l’histoire allemande qui ait réussi".

Tony Judt nous décrit longuement aussi les transformations de la société ouest-allemande, de l’amnésie d’après-guerre jusqu’aux révoltes gauchistes, en passant par les procès de Francfort qui firent œuvre de pédagogie sur les crimes nazis. L’historien est critique sur les excès de l’extrême gauche allemande – et notamment sur sa rhétorique confuse et douteuse assimilant nazisme, démocratie ouest-allemande et capitalisme américain, dans laquelle il voit une tentation nationaliste. De même pointe t-il son "évidente insensibilité (…) à la question des Juifs". On peut regretter que cette critique ne soit pas contrebalancée par la mention de l’effort considérable fait par la grande majorité de la société allemande pour assumer le passé (la Vergangenheitsbewältigung), et pour reconstruire une démocratie inflexible sur la défense des droits fondamentaux.

Faute peut-être d’avoir suffisamment creusé l’histoire des Allemands de l’Est, Tony Judt mentionne à peine le handicap qu’ont eu ces derniers pour renaître à la démocratie. Dans une vision par trop idyllique, il affirme qu’ils ont "eu de la chance" d’avoir été rachetés par l’économie ouest-allemande, sans s’attarder sur l’échec économique de la réunification, sur la désertification de maintes parties de l’ex-RDA, sur le chômage, sur l’exode des jeunes vers l’Ouest. Évolutions qui ne sont pas sans expliquer les succès électoraux de l’extrême-droite et les manifestations de xénophobie à l’Est de l’Allemagne. Il omet aussi de signaler la différence essentielle entre la reconstruction d’après 1945 – réalisée par recyclage des anciens nazis – et la transition post-communiste en RDA – qui fut en réalité une "colonisation" par les élites ouest-allemandes, expurgeant les anciennes élites est-allemandes sur fond de concurrence des mémoires (mémoire de la Stasi contre "Ostalgie").

Tony Judt décrit parfaitement le processus qui, après guerre, fait converger la tension Est-Ouest, la volonté française de mettre sous contrôle la sidérurgie allemande, et l’injection d’argent américain par le plan Marshall qui a évité la répétition des querelles sur les dettes de guerre et les réparations, et qui a ouvert la voie à la réconciliation franco-allemande puis à la construction européenne. Si l’historien britannique nous rappelle les prémices de cette réconciliation dans la collaboration de la France de Vichy avec l’Allemagne nazie, il passe cependant un peu vite sur le ressort profond du tandem franco-allemand au service de l’Europe, dans lequel un partenaire cherche sa "réincarnation" là où l’autre espère sa "rédemption", comme l’a relevé avec clairvoyance Zbigniew Brzezinski. Le tandem Kohl-Mitterrand des 1980 et 1990 y fut alors pour quelque chose, formant même un trio remarquable avec le Président de la Commission européenne, Jacques Delors, dont Tony Judt évoque malheureusement trop vite le rôle essentiel dans l’achèvement du marché intérieur et dans les développements ultérieurs de l’Union (en particulier la monnaie unique).

Tony Judt voit dans la mémoire retrouvée des Juifs morts de l’Europe "la définition et la garantie même de l’humanité restaurée du continent", et dans le "modèle social européen" le lien fondamental entre les Européens. En historien, il n’analyse guère la dialectique entre l’identité européenne et l’identité nationale qui travaille l’Allemagne contemporaine, même s’il prône pour l’Europe un patriotisme idéalisé à la française plutôt que le nationalisme racorni qui a marqué l’histoire allemande. Sa vision d’une Europe modèle de vertu qui marquera le XXI° siècle apparaît somme toute un peu idéalisée, en regard d’autres évolutions comme la concurrence des mémoires, le retour de la géopolitique, et le déclin démographique et économique de l’Europe face à l’émergence rapide des autres continents.


A lire également autour du livre de Tony Judt :

* "Naissance de la Guerre froide" : ici.
* "L'Europe à la sauce britannique" : ici.
* "L'opposé du communisme n'était pas le capitalisme mais l'Europe" : ici.

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