Bernard Lahire réhabilite le réalisme contre le constructivisme radical et interroge ce que cette position change pour les sciences sociales.

Les sociologues sont souvent enclins à adopter une position constructiviste lorsqu’il s’agit de penser les sociétés humaines. Les catégories avec lesquelles nous décrivons le monde social, les institutions qui l’organisent ou les faits que nous tenons pour évidents sont aussi le produit d’une histoire, de pratiques et de rapports sociaux. De là à considérer que la réalité elle-même n’existe qu’à travers les constructions qui permettent de la connaître, il y a pourtant un pas. C’est précisément ce pas que Bernard Lahire nous invite à ne pas franchir.

Dans Pourquoi comprenons-nous le monde ?, il entreprend en effet de réhabiliter le réalisme contre ce qu’il considère comme les formes radicales du constructivisme. Son interrogation est à la fois simple et vertigineuse : si le monde n’était qu’une construction de nos catégories de pensée, comment expliquer que nous parvenions à en comprendre les mécanismes, à anticiper ses propriétés et surtout à agir efficacement sur lui ? Pourquoi les mathématiques les plus abstraites trouvent-elles des applications dans la description du réel ? Pourquoi les techniques humaines reproduisent-elles si souvent des solutions déjà présentes dans le vivant ? Et pourquoi des organismes qui sont eux-mêmes le produit de l’évolution sont-ils capables de découvrir des régularités dans le monde auquel ils appartiennent ?

La réponse de Lahire est ambitieuse : si nous pouvons comprendre le monde, c’est d’abord parce que nous en faisons partie. La connaissance n’est donc pas une construction arbitraire qui viendrait se superposer à une réalité informe ; elle constitue une relation particulière entre des êtres vivants et un environnement dont ils ont eux-mêmes été façonnés. Le sociologue entend ainsi faire dialoguer biologie évolutive, éthologie, histoire des sciences et des techniques, neurosciences, mathématiques et sciences sociales.

Les mêmes causes produisent-elles les mêmes effets ?

Le premier argument de Lahire repose sur les phénomènes de convergence. L’évolution biologique fournit de nombreux exemples d’organismes appartenant à des lignées différentes qui ont développé indépendamment des solutions comparables à des problèmes semblables. L’œil, la forme hydrodynamique de certains animaux ou encore certaines stratégies comportementales ne sont pas nécessairement hérités d’un ancêtre commun : ils peuvent apparaître plusieurs fois parce que les contraintes auxquelles les organismes sont soumis rendent certaines solutions particulièrement efficaces.

Lahire étend ce raisonnement aux sociétés animales et humaines. Il s’intéresse notamment aux formes d’affrontement ritualisé ou aux chasses collectives et cherche, au-delà des différences entre espèces et cultures, des mécanismes susceptibles de produire des comportements analogues. Son idée est que ces convergences constituent un indice précieux : si des solutions semblables apparaissent indépendamment les unes des autres, c’est que les mêmes contraintes peuvent produire des effets comparables. La diversité du vivant ne signifie donc pas que tout est possible ; elle est aussi organisée par les propriétés du monde auquel les êtres vivants doivent s’adapter.

Lahire déplore que ces phénomènes de convergence soient relativement peu pris en compte par les sciences sociales contemporaines. L’observation est stimulante, mais elle appelle une première réserve. Encore faudrait-il montrer que les chercheurs dont parle Lahire ont réellement tendance à négliger ces contraintes dans les domaines où elles sont pertinentes. Les sciences sociales peuvent parfaitement admettre que les sociétés humaines sont constituées d’êtres biologiques soumis à des contraintes physiques et écologiques sans en conclure que ces contraintes suffisent à expliquer leurs formes historiques.

Le problème est peut-être moins celui de l’opposition entre constructivisme et réalisme que celui des niveaux de réalité que l’on cherche à expliquer. Le fait que certaines conduites sociales soient rendues possibles, ou même favorisées, par notre nature biologique ne permet pas nécessairement d’expliquer pourquoi elles prennent telle forme dans une société donnée plutôt qu’une autre.

La nature comme réservoir d’ingéniosité

Un deuxième ensemble d’arguments vient du biomimétisme. L’humanité invente parfois des dispositifs dont le vivant avait déjà trouvé l’équivalent, voire une solution plus élégante, depuis des millions d’années. Les techniques humaines peuvent ainsi apparaître comme une forme d’objectivation et de prolongement intentionnel de propriétés déjà présentes dans la nature.

Mais Lahire va plus loin : il voit dans l’histoire des techniques une voie d’accès aux structures du réel. Les objets que nous fabriquons avec succès nous obligent à tenir compte de propriétés qui ne dépendent pas de nos croyances. Une machine qui fonctionne constitue en quelque sorte une preuve matérielle de la résistance du réel à nos représentations.

Issu du monde réel, engendré par lui, l’observateur humain ne cesse ainsi d’explorer l’univers, d’en découvrir les multiples composantes, les relations qui les unissent et les possibilités qui en découlent, grâce à la production technique et à la connaissance scientifique. Ces deux activités sont d’ailleurs difficilement séparables : la science cherche à mettre au jour les relations et les lois qui structurent le monde ; la technique permet de les éprouver et de les exploiter.

L’invention technique constitue ainsi un puissant moyen de compréhension du réel. En fabriquant, nous ne nous contentons pas de transformer le monde : nous découvrons aussi les propriétés auxquelles notre invention doit se conformer pour fonctionner. Une machine qui fonctionne témoigne de quelque chose qui excède nos représentations. Elle suppose que certaines relations entre les phénomènes soient suffisamment stables pour pouvoir être reproduites.

Et cette découverte ouvre souvent la voie à une théorisation plus poussée. L’expérience pratique fait apparaître des régularités, permet d’identifier des relations, soulève de nouvelles questions et conduit à rechercher les principes plus généraux qui permettent de les expliquer. La connaissance progresse ainsi des phénomènes aux mécanismes, des mécanismes aux relations qui les structurent et, lorsque cela est possible, de ces relations à des lois plus générales.

Cette insistance sur les lois est essentielle dans la démonstration de Lahire. Le réalisme qu’il défend ne consiste pas simplement à affirmer qu’il existe un monde extérieur à nos représentations. Il suppose que ce monde est structuré par des processus, des mécanismes, des relations régulières et des lois que la connaissance scientifique peut progressivement mettre au jour.

Le mystérieux accord des mathématiques et du réel

Lahire s’intéresse ensuite au « réalisme involontaire » des théories pures. Certaines constructions mathématiques élaborées sans objectif empirique précis trouvent ultérieurement des applications remarquablement fécondes dans les sciences physiques. Tout se passe comme si les structures mathématiques, du moins une partie d’entre elles, préexistaient dans le monde physique ou, en tout cas, reflétaient fidèlement celui-ci.

Cette aptitude à saisir des relations mathématiques ne commence d’ailleurs pas avec les mathématiques savantes. On peut identifier chez de nombreuses espèces des schèmes pratiques numériques, géométriques ou logiques qui se sont révélés utiles, voire nécessaires, à leur survie. L’usage de symboles qui caractérise l’humanité aurait permis de prolonger ce sens pratique en formalisant et en systématisant des raisonnements qui, même lorsqu’ils semblent s’éloigner de toute considération réaliste, restent reliés par des fils invisibles à des problèmes bien réels.

Le fait que des espèces différentes possèdent des capacités pratiques numériques, géométriques ou logiques analogues aux nôtres fournit ainsi, pour Lahire, un indice supplémentaire de la congruence entre nos connaissances mathématiques abstraites et le réel. Le « réalisme involontaire » et parfois ressenti comme miraculeux des théories pures, en mathématiques comme en physique, ne pourrait s’expliquer que par le lien profond qui relie les organismes humains à la réalité dans laquelle ils évoluent.

L’argument est puissant, mais il n’est pas entièrement décisif. Que les mathématiques décrivent le monde avec une efficacité remarquable constitue assurément un problème pour les formes radicales du constructivisme. Mais faut-il en conclure que les structures mathématiques existent dans le monde physique indépendamment de nous ? On peut aussi penser que l’activité mathématique, développée par des organismes confrontés à un monde régulier, a progressivement sélectionné des structures particulièrement aptes à en saisir certains aspects.

Cette hypothèse ne réduit nullement les mathématiques à une convention arbitraire. Elle permet simplement de maintenir une distinction entre l’existence d’un réel structuré et la manière nécessairement partielle dont nous en construisons la connaissance. Le succès d’une théorie ne signifie pas davantage que les entités ou les structures qu’elle postule existent exactement sous la forme où elle les décrit. L’histoire des sciences rappelle que des théories extrêmement fécondes peuvent ensuite être abandonnées ou profondément réinterprétées.

L’unification des connaissances

Autre élément qui plaide pour le réalisme selon Lahire : l’unification des connaissances. L’histoire de la physique est aussi celle d’unifications successives. Des phénomènes d’abord étudiés séparément sont progressivement rapportés à des principes communs ; des connaissances acquises à des époques différentes sont mises en relation et intégrées dans des théories plus générales. La même dynamique est à l’œuvre dans les autres secteurs de la science et constitue un moteur essentiel de son progrès.

Lahire reprend ici la notion de consilience. Les savants découvriraient peu à peu, de mise en lien en mise en lien, l’unité profonde du réel derrière l’extraordinaire hétérogénéité des phénomènes observables. Ce travail d’unification est également visible au sein des mathématiques, où l’établissement de ponts entre des domaines apparemment distincts constitue un moteur de progrès particulièrement important.

Pour Lahire, cette capacité de la connaissance à établir des relations entre des phénomènes que l’observation immédiate présente comme hétérogènes indique que ces relations ne sont pas de simples créations de l’esprit. Les scientifiques ne feraient pas seulement entrer artificiellement le monde dans des cadres conceptuels plus simples : ils découvriraient progressivement des liens qui existaient avant qu’ils ne les formulent.

L’ensemble de ces arguments conduit Lahire à défendre une thèse très générale : il existe une convergence des principes de structuration du réel, à l’œuvre aussi bien dans la nature que dans les techniques et dans la culture. La matière, le vivant, les technologies, les théories empiriques et les théories les plus pures seraient structurés objectivement par des propriétés invariantes et des lois générales. L’être humain n’aurait fait, tout au long de son histoire, qu’utiliser ses moyens propres, symboliques et artefactuels, pour traduire pratiquement ces propriétés, les reproduire techniquement ou les mettre au jour et les nommer théoriquement.

Un réalisme intégral

Cette conception conduit Lahire à défendre ce qu’il appelle un « réalisme intégral ». Les sujets agissant, percevant, connaissant ou fabriquant font eux-mêmes partie intégrante du réel. Ils ne constituent pas une instance placée en dehors du monde qu’elle observerait de l’extérieur. Ils sont soumis, comme tout ce qui les entoure, aux mêmes propriétés invariantes et aux mêmes lois.

La connaissance n’est donc pas, dans cette perspective, une activité extérieure au réel. Issu du monde et engendré par lui, l’être humain possède des organes sensoriels, un système nerveux et un cerveau façonnés au cours de l’évolution dans un environnement qui impose des contraintes objectives. Il n’est pas surprenant, dès lors, que ses capacités perceptives et cognitives soient en partie adaptées à la structure de ce monde.

Cette idée permet à Lahire de récuser une conception du sujet connaissant qui ferait de celui-ci le producteur souverain de ses propres catégories. Nous pouvons nous tromper sur le monde, nos théories peuvent être incomplètes et nos catégories historiquement situées ; mais ces erreurs elles-mêmes ne sont possibles que parce qu’il existe quelque chose qui résiste à nos représentations.

On peut toutefois défendre une position intermédiaire entre le constructivisme radical que Lahire combat et son réalisme intégral. Reconnaître l’existence d’un réel indépendant de nous n’oblige pas à penser que nos connaissances en donnent une représentation transparente. Le réel peut être objectivement structuré et demeurer accessible seulement à travers des instruments, des concepts, des expériences et des procédures qui sélectionnent nécessairement certains de ses aspects.

L’intelligence artificielle comprend-elle le monde ?

Le chapitre consacré à l’intelligence artificielle prolonge cette réflexion. L’IA illustre, pour Lahire, la possibilité de faire émerger des régularités à partir d’un ensemble considérable de données. Elle fournit ainsi une nouvelle illustration de l’idée selon laquelle comprendre consiste, pour une part essentielle, à découvrir des relations stables entre les phénomènes.

Il va de soi que la capacité des systèmes d’intelligence artificielle à détecter des régularités statistiques de toutes sortes repose sur le fait que les données qui leur sont fournies sont elles-mêmes déjà structurées. Les textes, les images, les sons ou les données scientifiques ne sont pas des amas indifférenciés d’informations : ils résultent de phénomènes soumis à des régularités objectives, physiques, biologiques, sociales ou culturelles. Si un modèle peut apprendre que certains mots apparaissent plus souvent ensemble, reconnaître des formes dans une image ou établir des corrélations entre des variables, c’est bien parce que les données qu’il traite contiennent des structures et des régularités qui ne sont pas de simples inventions de l’algorithme.

L’IA peut donc conforter l’intuition centrale de Lahire : il faut qu’il y ait des régularités dans le monde pour qu’un système puisse en découvrir statistiquement les traces. Les performances d’un modèle ne prouvent évidemment pas que les régularités qu’il identifie correspondent à des lois causales. Mais la possibilité même de son apprentissage suppose un monde suffisamment structuré pour que les données produisent des motifs reproductibles.

Une question demeure pourtant : l’intelligence artificielle permet-elle véritablement de mieux comprendre le réel ? Ce n’est pas certain. La capacité d’un modèle à détecter des régularités statistiques, parfois avec une efficacité supérieure à celle d’un chercheur humain, ne signifie pas nécessairement qu’il ait identifié les mécanismes qui les produisent. Une régularité peut être prédictive sans être explicative ; une corrélation peut permettre de prévoir un phénomène sans nous renseigner sur sa cause.

L’exemple de l’IA oblige ainsi à détecter une régularité, prédire un phénomène, l’expliquer et comprendre la loi qui le produit. Si comprendre consiste à découvrir les régularités qui structurent le monde, les modèles statistiques en découvrent indéniablement certaines. Mais s’il faut aussi identifier les mécanismes qui les produisent, leur contribution est moins évidente.

L’analogie entre l’IA et le cerveau humain doit également être maniée avec prudence. Les grands modèles de langage ne sont pas immergés dans le monde physique de la même manière qu’un organisme vivant. Ils apprennent principalement à partir de traces produites par des humains : textes, images, mesures, descriptions. Leur rapport au réel est donc largement médiatisé.

L’IA montre peut-être ainsi moins que nous pouvons reproduire le fonctionnement du cerveau qu’elle ne révèle la richesse des régularités présentes dans les données issues du monde. Le modèle statistique n’invente pas ex nihilo la structure qu’il découvre : il l’extrait de données qui en portent déjà la trace. Mais le fait de pouvoir mieux prédire le réel signifie-t-il nécessairement que nous le comprenons mieux ? La question demeure ouverte.

Que change le réalisme pour les sciences sociales ?

Lahire se demande enfin ce que l’adoption d’un tel réalisme peut changer pour les sciences sociales. Elle devrait, selon lui, permettre de dépasser certaines oppositions qui ont structuré la discipline. Pourquoi opposer systématiquement les perspectives consensualistes et conflictualistes, alors que le monde vivant fournit des exemples de coopération aussi bien que de compétition ? Pourquoi opposer les perspectives structurales et interactionnistes ? Pourquoi enfin concevoir l’action humaine comme si elle pouvait être comprise indépendamment des processus de socialisation qui façonnent les individus et leurs manières d’agir ?

Reconnaître cette dimension ontologique commune permettrait ainsi de dépasser les querelles d’écoles et d’organiser les sciences sociales comme une entreprise collective de connaissance, dans laquelle des perspectives différentes pourraient être rapportées les unes aux autres.

L’intention est séduisante. Mais on peut se demander si un accord sur la nature du réel suffit à résoudre des désaccords qui portent précisément sur la manière de l’expliquer. Reconnaître que les structures et les interactions appartiennent au même monde ne dit pas quel poids respectif il faut leur attribuer pour comprendre une situation donnée. Deux chercheurs peuvent parfaitement partager une même conception réaliste du monde social et diverger profondément sur le poids des structures, des rapports de pouvoir ou des processus de socialisation dans la production des inégalités.

Le bénéfice de cet éclaircissement épistémologique est-il alors aussi important que Lahire semble le penser ? Le constructivisme social peut certes conduire, dans certaines de ses versions, à relativiser l’excès à la réalité des contraintes matérielles et biologiques ou à accorder une place démesurée aux processus de domination. Mais c’est au cas par cas, en fonction des contextes et selon les procédures ordinaires de l’enquête scientifique, qu’il faut déterminer le poids respectif de ces différents mécanismes. L’épistémologie réaliste peut inciter à davantage de prudence ; elle ne dispense pas pour autant du travail empirique qui permet de savoir, dans chaque cas, ce qui pèse effectivement sur les conduites.

Et surtout, la critique du constructivisme ne saurait conduire à sous-estimer la capacité des institutions, des pratiques et des représentations à produire des effets bien réels. Si la culture ne peut pas tout, elle est aussi capable de fourvoiements dont l’histoire fournit de nombreux exemples. Les choix collectifs peuvent même produire des effets de cliquet : une fois engagées dans une certaine direction, les sociétés rendent parfois de plus en plus difficile tout retour en arrière. Le choix massif des énergies fossiles en fournit aujourd’hui un exemple particulièrement frappant.

Réalisme et scientisme

La crise climatique rappelle ainsi qu’il existe des faits qui ne dépendent pas de nos constructions et auxquels celles-ci doivent finalement se confronter. Mais elle montre aussi que la reconnaissance d’un réel objectif ne suffit pas à déterminer la bonne manière d’y répondre. Si la culture ne peut abolir les contraintes du monde physique, elle peut conduire les sociétés à s’y confronter de manière désastreuse. Certaines pratiques, institutions et manières de comprendre le monde doivent alors être profondément révisées. La science peut établir la réalité du dérèglement climatique, en mesurer les causes et les conséquences ; elle ne décide pas à elle seule des transformations politiques, économiques et sociales qu’il convient d’engager.

C’est peut-être ici que la critique du constructivisme et celle du scientisme doivent être tenues ensemble. Il faut se prémunir à la fois contre ceux qui, comme Donald Trump et certains de ses soutiens, cherchent à délégitimer la connaissance scientifique pour lui substituer une réalité conforme à leurs intérêts ou à leurs croyances, et contre la tentation symétrique de considérer que la science pourrait, à elle seule, dire ce que les sociétés doivent faire. Le premier nie les contraintes du réel ; le second risque de croire qu’il suffit de les connaître pour savoir comment y répondre.

Le scientisme n’a certes plus aujourd’hui la même autorité qu’il a pu avoir. Mais il continue peut-être d’informer les représentations d’une partie des élites politiques et, plus largement, de la population : comme si toute connaissance scientifique devait nécessairement conduire à des décisions rationnelles, et comme si les sociétés n’avaient plus qu’à se conformer aux solutions que la science leur indiquerait.

La difficulté contemporaine est peut-être ailleurs : une partie des connaissances scientifiques qui ont accompagné la transformation du monde doit désormais nous aider à comprendre les conséquences de cette transformation. Le problème n’est évidemment pas de lui substituer une connaissance affranchie des faits, mais de comprendre ce que ces transformations exigent de nos catégories, de nos modèles et de nos manières d’agir.

Penser « out of the box » demanderait alors un effort supplémentaire. Il ne s’agit pas seulement d’accepter, avec Lahire, la résistance du réel à nos représentations. Il faut aussi accepter que nos manières de connaître et d’agir puissent être elles-mêmes prises dans des trajectoires historiques dont il devient nécessaire de sortir. Le choix des énergies fossiles en offre encore une illustration : la connaissance scientifique n’a pas empêché une civilisation de construire sa prospérité autour d’une ressource dont elle connaissait pourtant progressivement les effets.

Le réalisme de Lahire fournit une raison solide de ne pas confondre nos constructions avec le réel. Il est moins certain qu’il fournisse, à lui seul, les critères permettant de déterminer quelles constructions sociales doivent être conservées, lesquelles doivent être transformées et dans quelle direction. Entre la résistance du monde à nos représentations et l’incomplétude de nos savoirs se tient peut-être précisément l’espace dans lequel nous comprenons le monde — mais aussi celui dans lequel nous devons décider de ce que nous voulons en faire.

 

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«  Défense et illustration du réalisme épistémologique  »