Pour dépasser le dualisme qui oppose réalisme et constructivisme, Bernard Lahire interroge tout l'éventail des sciences et des techniques.
Pourquoi et comment se fait-il que nous comprenions si bien le monde ? Est-ce nous qui le construisons ainsi ? Dans la thèse réaliste, le réel existe indépendamment des observateurs : il est objectivement structuré par des processus, des mécanismes ou des lois scientifiques. Pour les constructivistes, au contraire, le réel dépend des constructions culturelles à partir desquelles nous l'interrogeons et n'a pas de véritable existence en dehors d'elles. Le fait scientifique résulte d'une activité, c'est un « fait social construit » plutôt qu'un « fait de nature ».
Face à cette conception, l'auteur veut fonder en raison le réalisme en rappelant comment s'effectuent les avancées scientifiques, comment se combinent l'ingéniosité technique et l'ingéniosité naturelle et comment le réel s'articule avec le langage. Le sujet connaissant (percevant et comprenant) fait partie de ce même réel au sein duquel les humains (qui ne sont pas les seuls à disposer de facultés sensorielles et cognitives) ont émergé, ont évolué et se sont adaptés : ils sont donc soumis aux mêmes propriétés et aux mêmes lois générales que ce qu'on appelle leur « environnement ». Cette coévolution et cette coexistence permanente expliquent que leur système nerveux, leur cerveau, leur savoir et même leur posture culturelle soient, en grande partie, adaptés à la perception et à la compréhension de la réalité.
Convergences biologiques, sociales, culturelles
Les organismes vivants, dans des contextes humains très différents, affrontent des contraintes similaires auxquelles ils apportent souvent des réponses semblables. Cette convergence se manifeste dans les sciences du vivant comme dans les sciences de l'homme. Encore faut-il pour l'apercevoir sortir ces dernières du cadre disciplinaire où elles sont trop souvent enfermées pour les ouvrir à d'autres domaines du savoir. On retrouve là une insistance souvent manifestée par Bernard Lahire, dans ses ouvrages comme dans la collection qu'il dirige, au nom significatif (sciences sociales du vivant). Dans le domaine biologique, les exemples ne manquent pas : similitude de l'anatomie de l’œil chez la pieuvre et chez l'ensemble des vertébrés (comme l'appareil photo), écholocalisation par la chauve souris (comme le sonar), etc. L'observation des mêmes mécanismes chez des espèces totalement indépendantes les unes des autres permet ainsi de formuler des principes universellement valables.
Ces convergences inter-espèces peuvent aussi porter sur des comportements ou des structures sociales comme les affrontements, les rituels de soumission, l’instinct de groupe, la lutte pour la survie, la protection de la progéniture... Comme le montrent bien les anthropologues, l'humanité a été acquise par des voies presque uniformes et les besoins des êtres humains, placés dans des conditions identiques, ont été fondamentalement les mêmes. On peut aussi observer cette convergence dans de nombreux artefacts culturels : outils, ustensiles, armes, moyens de transport sur terre ou sur l'eau, habitats, systèmes d'écriture, savoirs astronomiques, médecine ou mathématiques, agriculture, élevage, État, systèmes de parenté, etc., et cela dans des sociétés ou des contextes civilisationnels différents. C'est une preuve éclatante, pour notre auteur, d'une existence de lois générales ou de principes structurants du réel. « Aller au-delà des apparences, ne pas rester à la surface des choses, chercher les invariants et traquer les convergences, c'est se donner la possibilité de mettre au jour les structures, les processus et les mécanismes qui trament la réalité sociale, et de trouver les lois qui gouvernent son fonctionnement ». Ainsi seulement pourra-ton donner toute sa place à cette nouvelle science sociale évoquée précédemment, une « science sociale du vivant ».
La réalité est partout
Comme le dit Marx dans les Manuscrits de 1844, « dire que la vie physique et intellectuelle de l'homme est indissolublement liée à la nature ne signifie pas autre chose sinon que la nature est liée à elle-même, car l'homme est une partie de la nature ». L'hypothèse de Bernard Lahire, le réalisme intégral, énonce une sorte d'« identité de structuration du réel », d'« isomorphisme » à tous les niveaux (comportements, artefacts, techniques, théories scientifiques), des principes « analogues » se manifestant dans le vivant et dans la technique. De même, des problèmes profondément « analogues » sont développés indépendamment sous des formes différentes, par des mathématiciens ou des physiciens qui n'en ont pas conscience au départ. L'humain n'aurait fait, tout au long de son histoire et avec ses moyens propres, que traduire pratiquement, techniquement, ou mettre au jour et nommer théoriquement ces propriétés et ces lois silencieuses.
Dans la même perspective, le terme de « biomimétisme », remis récemment à l'ordre du jour, désigne des inventions technologiques (formes, structures, mécanismes, comportements) qui sont fondées sur l’observation et l'imitation de la nature ou inspirées d'elle. Citons quelques exemples puisés dans une liste impressionnante dressée par l'auteur : l’étude des oiseaux et des chauves-souris aurait inspiré à Léonard de Vinci ses dessins de machines volantes ; la peau rugueuse des requins et ses sillons auraient inspiré les combinaisons des nageurs, certains revêtements d’avions, ou encore les revêtements antimicrobiens dans les hôpitaux ; le profil du TGV japonais aurait été conçu sur le modèle du bec du martin-pêcheur, afin de réduire le bruit lors du passage dans les tunnels ; les seringues coniques – plutôt que cylindriques – s’inspireraient de la forme de la trompe des moustiques, etc.
Le biomimétisme se nourrit de nombreuses imitations puisées dans la géométrie du vivant, les propriétés mécaniques des organes, les procédés d'obtention de certaines matières, les rapports inter-espèces... Cette « ingéniosité sans ingénieurs » dans laquelle n'intervient aucune subjectivité, aucune intention consciente, aucune intelligence humaine, ni aucun savoir extérieur ne peut que susciter l'admiration. Cela n'enlève rien au mérite de la technique et des productions humaines qui peuvent être alors pensées – tout au moins dans un premier temps – comme un prolongement de la nature, comme une « forme du vivant objectivée et intentionnellement créée ». Les savoirs produits par l'humanité sont d'abord pratiques (ou objectivés dans des pratiques) avant de devenir des connaissances scientifiques et des « savoirs explicites conscients » de nature physique, chimique ou biologique. Ceux-ci, projetés sur le réel, permettent à leur tour, dans une démarche dialectique, de décrypter son fonctionnement « inintentionnel » (abiotique ou biotique) : par exemple, l'invention de la pompe hydraulique va éclairer la façon dont, grâce au cœur, s'effectue la circulation sanguine.
Traiter les obstacles
Les convergences évoquées, le biomimétisme, le réalisme involontaire des théories pures, les analogies au sein de la mathématique devraient donc nous convaincre que les mêmes principes structurent en permanence tous les phénomènes concernés. Pourquoi faut-il en ce cas tant de peine et d'efforts, demande Bernard Lahire, pour mettre à jour ces cohérences, ces analogies, ces isomorphismes et pour réussir à produire des technologies bio-inspirées ? Ce qui fait d'abord obstacle, c'est que nous créons des techniques ou des théories sans nous en rendre compte car nous sommes rarement conscients des principes sous-jacents que nous y engageons. Il faut parfois des mois d'impasse alors que la solution était sous les yeux du chercheur. Le second obstacle serait « l’illusion de la toute-puissance et de l'arbitrarité du langage ». En croyant que la culture est à l'origine de tout et que le langage serait la solution à tous les problèmes sociaux, les théories constructivistes ne voient pas que l'évitement de l'inceste, la domination masculine, la division du travail, la hiérarchie, les coalitions, les réconciliations, les affrontements ritualisés, les relations d'amitié, les émotions ont existé ailleurs dans le monde vivant sans être nommés. L'intelligence sociale, collective, n'a pas attendu l'apparition de la culture symbolique et technique pour advenir.
Bernard Lahire termine par une dénonciation surprenante d'auteurs comme Bourdieu ou Foucault en leur reprochant de ne voir dans la culture qu'un mode de domination de classe sans liaison avec aucun principe universel, physique ou biologique. À aucun moment, regrette-t-il, n'est abordée l'idée que les savoirs transmis à l'école ou dans la famille peuvent appeler une autre lecture : ils auraient aussi une fonction vitale renvoyant aux moyens de la survie collective. Sa critique touche même toutes les sciences sociales et humaines qui accorderaient trop d'importance « au besoin de divertissement ou d'apaisement de nos passions tristes ».
Bernard Lahire est sans aucun doute un scientifique convaincu qui veut donner aux sciences de la vie et de la terre une place privilégiée dans notre quête de vérité et notre puissance d'agir ou de comprendre. Son argumentation interroge nos certitudes et le panorama qu'il dresse de l'histoire humaine est magnifiquement illustré par des exemples éloquents. Est-il pour autant nécessaire de manifester une telle agressivité envers les sciences humaines ? Et n'est-ce pas là courir le risque de se voir traité de scientiste ?
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