Que désigne-t-on quand on parle de « travail » ? Marie-Anne Dujarier distingue activité, production et emploi pour repenser ce que nous voulons produire.

Publié aux éditions Anamosa dans la collection « Le mot est faible », Travail de la sociologue clinicienne Marie-Anne Dujarier s'inscrit dans un projet éditorial singulier : prendre, à chaque volume, un mot différent et l'interroger parce qu'il recouvre des enjeux politiques et sociaux forts. La collection, souvent excellente, part ainsi de l'idée que certains mots, précisément parce qu'ils semblent aller de soi, méritent d'être déconstruits et réexaminés. On pourra ainsi lire sur Nonfiction des recensions ou des entretiens consacrés aux volumes « Constitution  », « Décolonial  », « Public  » ou encore « Chiffre  ».   

Un mot qui n'est pas si simple

Le choix du terme « travail » est particulièrement fécond dans cette perspective. Il s'agit d'un mot omniprésent dans le langage courant, politique et économique, mais dont les contours et la signification sont loin d'être évidents. Que désigne-t-on exactement lorsque l'on parle de travail ? Une activité ? Une production ? Un emploi rémunéré ? Et que laisse-t-on de côté lorsque l'on réduit le travail à l'emploi ?

L'ouvrage s'inscrit par ailleurs dans le prolongement de Troubles dans le travail (PUF, 2021), qui avait fait l'objet d'un entretien avec l'autrice sur Nonfiction, dont il reprend et resserre plusieurs des analyses. Là où Troubles dans le travail développait plus largement les tensions et les contradictions qui traversent le monde contemporain du travail, Travail en propose une forme beaucoup plus courte et synthétique. Il en reprend largement les questionnements et les analyses, avant d'ouvrir la réflexion sur les futurs possibles du travail. Le livre peut ainsi être lu comme une synthèse accessible et resserrée d'une pensée déjà développée, dont l'ambition est ici de mettre à nu les différentes dimensions d'un mot devenu central dans l'organisation de nos sociétés.

Activité, production, emploi : trois dimensions à distinguer

Une première manière de comprendre l'argumentation de l'autrice consiste à distinguer trois grandes catégories de travail : l'activité, la production et l'emploi. L'activité renvoie à ce que les individus font concrètement, aux efforts qu'ils accomplissent et à la manière dont ils s'engagent dans le monde. La production désigne ce qui est fabriqué ou réalisé à travers cette activité et qui répond, ou non, à des besoins considérés comme légitimes ou utiles. Enfin, l'emploi correspond à la forme institutionnelle et économique dans laquelle certaines activités sont reconnues, organisées et rémunérées.

Marie-Anne Dujarier résume cette distinction en soulignant que « l'activité est un processus sociopsychique vital au fil duquel se construit ou pas du sens, la santé, et offre une participation ordinaire à la vie politique, au “vivre ensemble” ; la production, elle, est indispensable à notre subsistance, mais se présente aussi aujourd'hui comme ce qui menace sa possibilité même ; quant à l'emploi, il est devenu le grand organisateur matériel et symbolique des sociétés, obsède les trajectoires de vie, irrigue la sociabilité et les subjectivités »   .

Ces trois dimensions sont souvent confondues dans notre représentation ordinaire du travail, alors qu'elles peuvent être largement dissociées. C'est précisément dans les écarts entre elles que se logent certaines des principales tensions contemporaines.

Quand l'emploi ne fait plus sens

La première tension concerne le sens de ce que l'on fait et de ce que l'on fabrique dans le cadre de l'emploi. Le fait d'occuper un emploi ne garantit en effet ni que l'activité réalisée ait du sens pour celui qui l'exerce, ni que le produit ou le service auquel elle contribue soit perçu comme utile. Il peut ainsi exister un écart entre le travail que l'on accomplit, les objectifs qui nous sont assignés et la finalité réelle de la production. Cet écart peut devenir une source de malaise lorsque les individus ne parviennent plus à comprendre l'utilité de leur activité ou lorsqu'ils ont le sentiment de contribuer à une production qu'ils ne jugent ni nécessaire ni souhaitable.

La question du travail rejoint alors directement celle du sens, de la reconnaissance et de la possibilité de se sentir utile. Elle invite aussi à interroger la place considérable prise par l'emploi dans nos sociétés. Celui-ci procure un revenu, mais il contribue également à définir une identité, un statut et une place sociale. Pourtant, comme le montre l'autrice, tout ce qui est utile n'est pas nécessairement reconnu comme du travail, et tout ce qui est reconnu comme du travail n'est pas nécessairement perçu comme utile.

Cette dissociation conduit à questionner le périmètre même du travail. Les activités domestiques, le soin apporté aux proches, certaines activités bénévoles ou encore les nombreuses tâches réalisées par les consommateurs eux-mêmes peuvent être indispensables au fonctionnement de la société sans bénéficier de la même reconnaissance que l'emploi salarié. À l'inverse, certains emplois peuvent participer à des activités dont l'utilité sociale ou écologique apparaît discutable.

Reconnaître le travail, repenser ce qui est utile

Le deuxième enjeu majeur de l'ouvrage concerne ainsi la reconnaissance du travail. En distinguant activité, production et emploi, Dujarier montre que la définition dominante du travail est historiquement et socialement construite. Ce qui compte comme « vrai travail » dépend en grande partie de ce qui est rémunéré, institutionnalisé et reconnu par les organisations et par la société.

Cette situation conduit à invisibiliser une partie des activités pourtant nécessaires à la vie collective. Elle conduit également à interroger la place centrale occupée par l'emploi : faut-il nécessairement avoir un emploi pour être considéré comme un travailleur ? La valeur d'une activité doit-elle dépendre de sa rémunération ? Et comment reconnaître socialement les activités qui contribuent au bien-être collectif sans entrer dans les catégories traditionnelles de l'emploi ?

La réflexion de Dujarier prend ici une dimension profondément politique. Si l'on considère séparément l'activité, la production et l'emploi, il devient possible de poser autrement la question de ce que nous voulons collectivement valoriser. Il ne s'agit plus seulement de chercher à créer davantage d'emplois, mais de se demander quels emplois, pour quelles activités, au service de quelles productions et de quels besoins. La question n'est donc pas uniquement celle de la quantité d'emplois disponibles, mais celle de leur finalité, de leur utilité sociale et de leur compatibilité avec les limites écologiques.

Cette réflexion prend une dimension supplémentaire lorsqu'elle est rapportée à la question environnementale. La production contemporaine repose en effet sur une organisation du travail qui transforme profondément le monde matériel et les conditions d'habitabilité de la planète. Dès lors, la question « quel travail voulons-nous ? » ne peut plus être séparée de la question « que voulons-nous produire ? ».

La défense de l'emploi ne suffit plus à déterminer ce qui devrait être considéré comme souhaitable. Certains emplois peuvent être socialement nécessaires à court terme tout en étant liés à des activités qui aggravent les dérèglements écologiques. À l'inverse, certaines activités indispensables à la transition écologique peuvent être insuffisamment reconnues ou valorisées. Le travail apparaît donc pris dans une tension entre la nécessité de préserver les emplois, la recherche d'une production utile et la préservation des conditions de vie sur Terre.

Quels futurs pour le travail ?

Dans la dernière partie de son ouvrage, Marie-Anne Dujarier ouvre ainsi la réflexion sur les possibles futurs du travail. Plutôt que de considérer les transformations du travail comme un processus inéluctable auquel il faudrait simplement s'adapter, elle invite à réfléchir aux choix collectifs susceptibles d'orienter son évolution.

Les mutations technologiques, l'automatisation, la transformation des organisations et la crise écologique peuvent être l'occasion de repenser la place du travail dans nos sociétés. Mais elles soulèvent également une question fondamentale : voulons-nous simplement préserver le système actuel de production et d'emploi en le transformant à la marge, ou sommes-nous capables de redéfinir ce que nous considérons comme utile, désirable et digne d'être reconnu ?

En resserrant des analyses déjà développées dans Troubles dans le travail, Travail invite ainsi à déplacer le regard : moins que l'avenir de l'emploi, c'est finalement l'avenir du travail lui-même qu'il nous faut interroger.