L’ouvrage collectif Climate Justice Now propose un état des lieux des recherches sur la justice climatique et appelle à un engagement plus affirmé du monde académique.

Le titre Climate Justice Now ressemble à une injonction militante. Son ambition est plus vaste. Il désigne un moment où la question climatique reconfigure des débats plus anciens sur la justice, tout en appelant le monde académique à redéfinir ses modes de production des savoirs. L’ouvrage s’inscrit ainsi à la croisée d’une triple fonction : état des lieux, déplacement intellectuel et injonction à l’action.

Il s’agit d’abord d’une entreprise collective de mise en état des savoirs. Le « now » désigne ici un champ en cours de structuration, à l’intersection de la justice environnementale, des sciences sociales, du droit, de la santé publique et des sciences de l’environnement. L’ouvrage propose ainsi un point d’étape utile et informé sur les usages contemporains de la notion de justice climatique, ses déplacements et ses incertitudes.

Mais ce « now » est aussi performatif. Il signale un basculement dans les priorités académiques : après la justice environnementale, il serait désormais temps de penser la justice à l’échelle du climat. Le terme ne désigne plus seulement un domaine d’étude parmi d’autres, mais un cadre à partir duquel se reconfigurent les inégalités contemporaines.

Enfin, le titre assume une dimension injonctive. Climate Justice Now est aussi un appel : celui d’un engagement du monde académique aux côtés des mobilisations, afin de produire des savoirs utiles et susceptibles d’éclairer l’action publique. C’est dans l’articulation, et parfois la tension, entre ces trois registres – scientifique, programmatique et militant – que l’ouvrage a été conçu.

Qu’est-ce que la justice climatique ?

Plutôt que de stabiliser une définition de la justice climatique, l’ouvrage en explore les usages et les déplacements. La notion varie et se réconfigure selon les contextes, les disciplines et les séquences historiques, sans devenir un cadre unifié. Le livre en propose ainsi une cartographie à la fois disciplinaire et évolutive.

L’indétermination de la justice climatique est rapprochée du moment qu’a connu la notion de justice environnementale dans les années 1980 et 1990. Les catégories et les formes de mobilisation qui ont structuré ce champ se recomposent aujourd’hui à l’échelle du climat. La filiation n’est toutefois ni linéaire ni sans tensions : certaines contributions soulignent que des politiques d’atténuation peuvent entrer en contradiction avec des objectifs de justice environnementale, notamment lorsque des dispositifs techniques (géo-ingénierie) produisent des effets redistributifs inégalement répartis.

Un déplacement plus profond apparaît néanmoins. Au fil des chapitres, la distinction entre justice environnementale et justice climatique semble parfois moins décisive qu’annoncé. Dans les deux cas, c’est une même question qui émerge : celle de la distribution inégale des vulnérabilités et de la capacité différenciée des groupes sociaux à peser sur les décisions publiques. Le climat agit alors moins comme un objet technique nouveau que comme un révélateur et un amplificateur de rapports de domination préexistants. L’ouvrage lui-même suggère d’ailleurs que ces distinctions relèvent du débat académique, alors que les communautés concernées font l’expérience d’injustices imbriquées.

Cette analyse accorde en effet une place centrale aux situations d’intersection. Les populations les plus exposées cumulent plusieurs formes de vulnérabilité : elles sont à la fois les moins responsables des émissions, les plus affectées par leurs conséquences, et les moins représentées dans les arènes décisionnelles. Certaines contributions montrent ainsi, à partir de cas urbains américains, comment les effets du changement climatique – vagues de chaleur ou inondations – se combinent à des héritages de ségrégation et de désinvestissement, produisant une exposition différenciée aux risques et un accès inégal aux infrastructures d’adaptation. L’ouvrage souligne, à juste titre, que cette intersectionnalité constitue aussi un défi de connaissance : l’absence d’outils et de métriques adaptés limite la capacité à en rendre compte et expose les politiques publiques à des effets contre-productifs.

Comment produire les savoirs nécessaires ?

L’un des apports les plus originaux du volume réside dans l’attention portée aux conditions de production des savoirs. Plusieurs contributions insistent sur la nécessité d’éviter des formes de recherche extractives et de développer des démarches scientifiques plus étroitement articulées aux communautés concernées. D’autant plus que les personnes concernées sont structurellement sous-représentées dans le monde de la recherche scientifique. Sans toujours mobiliser explicitement le terme, l’ouvrage s’inscrit dans une réflexion sur la justice épistémique, en appelant à une co-production des connaissances.

Cette ambition est indissociable du contexte dans lequel l’ouvrage a été élaboré. Issu de plusieurs années de travail interdisciplinaire à Columbia University – sous l’égide notamment du Earth Institute et de la Climate School – il reflète la densité d’un écosystème académique historiquement structuré sur ces questions. Cette inscription permet des échanges particulièrement denses entre disciplines, mais elle place aussi l’ouvrage dans un cadre nord-américain, dont les coordinateurs reconnaissent eux-mêmes les limites.

C’est dans le chapitre conclusif que l’ouvrage laisse le lecteur en attente. Après la richesse des contributions, l’appel à l’interdisciplinarité y reste au niveau du constat. Les obstacles institutionnels (modes de financement, logiques de publication, critères de titularisation) sont clairement identifiés, mais sans donner lieu à une analyse approfondie. Des débats pourtant bien établis sur les conditions institutionnelles de l’interdisciplinarité sont ainsi évoqués sans être réellement discutés ni situés.

Freins et questions en suspens

L’ouvrage adopte également une forme d’optimisme institutionnel dont la temporalité interroge. L’idée selon laquelle une recherche plus interdisciplinaire et plus engagée renforcerait à la fois la pertinence sociale des savoirs et la liberté académique est avancée sans que ses conditions de possibilité soient véritablement discutées. Or les évolutions récentes du contexte américain invitent à nuancer cette hypothèse. Depuis 2025, plusieurs décisions fédérales ont directement affecté les universités et les champs de recherche liés aux inégalités et au climat. Les travaux portant sur la justice climatique figurent ainsi parmi les plus exposés aux restrictions budgétaires et aux pressions politiques.

Ce décalage tient sans doute à la genèse même de l’ouvrage, issu de travaux collectifs engagés au début des années 2020. Il révèle plus largement la difficulté pour la production académique à intégrer rapidement des transformations politiques rapides, en particulier lorsque celles-ci affectent directement les conditions d’exercice de la recherche.

Par ailleurs, si l’ouvrage appelle à repenser les formations, il reste discret sur les conditions d’insertion professionnelle susceptibles de soutenir ces orientations. En l’absence de débouchés clairement identifiés, le développement de cursus transdisciplinaires pourrait se heurter aux logiques persistantes de spécialisation du marché du travail académique et extra-académique. 

Enfin, les auteurs mettent fortement l’accent sur le rôle que pourrait jouer le monde académique dans la production de savoirs et l’accompagnement des mobilisations. Ce positionnement coexiste avec la reconnaissance du rôle déterminant des organisations de terrain et des communautés affectées, dont les savoirs et les pratiques structurent déjà, de longue date, l’action en matière de justice environnementale et climatique. Cette tension n’est pas résolue, mais elle est constitutive du projet même de l’ouvrage.

Ainsi, Climate Justice Now constitue une contribution riche et utile, en particulier pour qui souhaite disposer d’un état des lieux des débats en sciences sociales, en santé publique et en sciences de l’environnement sur la justice climatique. Il restitue avec précision la diversité des approches et des questionnements, tout en donnant à voir un moment de recomposition des savoirs et des engagements. En cela, il documente un problème central : celui des conditions concrètes dans lesquelles la recherche peut effectivement contribuer à la justice climatique.