L’anthropologue Aline Cateux revient sur les mutations de la ville bosnienne de Mostar, à la suite des conflits et destructions engendrés par la guerre.
La nouvelle collection « Les Routes de l’après » des éditions Actes Sud se penche sur le devenir d’anciennes zones de conflit, une fois l’actualité de la guerre retombée. Le premier volume est consacré à la ville de Mostar en Bosnie-Herzégovine, souvent symbolisée par son pont, et tiré de la thèse d’Aline Cateux. Anthropologue, chercheuse postdoctorale à l’Université d’Ottawa et chercheuse invitée à l’Institut des Sciences sociales de la Faculté de sciences politiques de Sarajevo, Aline Cateux offre un récit et une analyse permettant de dépasser les clichés touristiques et de lever le voile sur la vie des habitants de Mostar, confrontés à de nombreuses difficultés. Aline Cateux est également l’autrice d’un documentaire sur France Culture : « Bosnie-Herzégovine, 1995-2025 : la solitude des Bosniens ».
Nonfiction : Pouvez-vous revenir sur l'histoire de Mostar avant la guerre et expliquer en quoi le conflit a constitué une rupture déterminante pour celle-ci ?
Aline Cateux : Avant la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995), Mostar était une ville industrielle, militaire, ouvrière, une ville rouge, on l’appelait la Petite Moscou. Mostar a toujours eu cette réputation de ville rebelle, particulièrement depuis la Seconde Guerre mondiale pendant laquelle une très large part de la population a rejoint les Partisans de Tito ou participé à des actions d’aide aux clandestins. C’était une ville où l’on cherchait à se faire muter, où il était agréable de vivre. Mostar était également connue pour être la ville où il y avait le plus haut taux de mariages mixtes dans la République Socialiste de Bosnie-Herzégovine. Lorsque la violence est arrivée à Mostar, il a fallu soumettre la ville, il a fallu détricoter cette mixité des communautés, il a fallu effacer le passé commun, les références communes, l’identité mostarienne.
C’est en partie une guerre de voisins qui s’engage. Le Conseil de Défense croate a entamé une vaste opération très brutale dite de « nettoyage ethnique », ouvert des camps de concentration dans la périphérie de la ville, procédé à des exécutions, des viols, des actes de torture. Ces responsables militaires ont par la suite été jugés au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie de La Haye et pour la plupart reconnus coupables de crimes contre l’humanité et crimes de guerre.
Pendant et après la guerre, 60 % de la population est parti de gré ou de force et est remplacé par des réfugiés venant d’autres villes notamment d’Herzégovine de l’Est, mais aussi par toute une population croate venue souvent par l’intermédiaire de l’Église catholique et des pouvoirs ethno-nationalistes croates pour coloniser différentes parties de l’Herzégovine et de Mostar. Ainsi, les repères humains sont bouleversés. La partie Est de la ville est détruite à 80 % donc le paysage, les repères spatiaux, urbains et quotidiens sont bouleversés. Il n’y a plus d’emplois. Les usines ont été démantelées, rasées, celles qui fonctionnaient encore sont vite mises en faillite et vendues. La reconstruction de la ville est prise en main par l’Union européenne qui reformule le destin de la ville ainsi que son histoire, et la transforme en ville dédiée au tourisme afin de soi-disant lui assurer la stabilité, la sécurité, et des revenus.
La division de la ville par les ethno-nationalistes bosniaques musulmans et croates bouleverse le quotidien des habitants et la réapparition du Vieux Pont détruit par l’artillerie croate le 9 novembre 1993 ne change rien à la donne. Les « tensions » sont essentiellement créées par les politiques pour se maintenir au pouvoir et continuer à tirer des revenus des territoires qu’ils se sont partagés. C’est la même chose partout en Bosnie-Herzégovine.
Pourquoi peut-on dire que Mostar « n'est plus une ville » ?
On peut dire que Mostar n’est plus une ville ; c'est en tout cas ce que les Mostariens en disent car il leur est difficile de lui (re)trouver un sens commun. Si chacun sait donner une définition de ce qu’est une ville, Mostar ne rentre dans aucune des définitions données par mes interlocuteurs. Les institutions ne fonctionnent pas, la ville est sale, les ruines subsistent à l’est. Mostar est reconstruite sans stratégie, sans autre plan que d’effacer le passé mostarien commun et d’imposer une nouvelle réalité dictée par les identités ethniques et une économie capitaliste qui a dévasté la ville. De « ville » Mostar est devenue, comme le disent beaucoup de ses habitants, une « kasaba », un trou paumé, de seconde zone. Ce qui faisait la fierté des Mostariens avant la dernière guerre n’existe plus : de la ville la plus fleurie du pays aux usines qui fonctionnent à plein, de la rivière Neretva, joyau vert bouteille et limpide à la rivière désormais polluée et mourante, étouffée par un barrage illégal, de la ville où il faisait si bon vivre à la ville à laquelle on tente de survivre, cet espace qu’était autrefois Mostar ne fait plus sens pour ses habitants et n’existe donc plus.
Quels sont les obstacles à la reprise d'une vie « normale » pour les différentes catégories d'habitants de la ville ?
La corruption est probablement le plus gros obstacle à la reprise d’une vie « normale » pour les habitants de Mostar (mais aussi pour les Bosniens dans leur ensemble), quelle que soit leur communauté, leur religion, la façon dont ils se définissent. La corruption est présente dans tous les aspects du quotidien, à l’école, à l’hôpital, à la mairie, dans tous les niveaux de l’administration, pour obtenir un permis de construire, une création d’entreprise. Si l’on n’est pas encarté dans un parti ou un autre on aura beaucoup de mal à trouver un emploi dans l’administration publique qui est le plus gros employeur du pays et dans le secteur privé, c’est souvent le même problème puisque ce sont les proches des élites politiques qui dirigent les entreprises importantes. Il faut comprendre que l’impunité totale dans laquelle évoluent ces élites écrase les Mostariens et l’ensemble des Bosniens depuis 30 ans sans aucune possibilité d’imposer un changement par le bas. C’est structurellement impossible car la capture de l’État par les cercles politico-mafieux est désormais quasi complète. On a beaucoup trop tendance à interpréter les problèmes et obstacles des Mostariens comme étant liés aux questions ethniques alors que les problèmes sont placés bien plus haut dans la structure de la société.
Enfin, il est évident que la communauté internationale, en légitimant sans cesse le pouvoir des ethno-nationalistes et en ne prenant jamais aucune mesure pour contrer les malversations, a largement participé à la normalisation de ce pouvoir corrompu à tous les niveaux.
Quelles stratégies de résistance au nouvel « ordre ethno-nationaliste » avez-vous pu néanmoins observer ?
Ces stratégies se retrouvent tout d’abord dans le quotidien des Mostariens et des Bosniens qui ont développé des compétences extraordinaires pour tenir le coup, subir le moins possible et avancer jusqu’au lendemain tout en gardant leur dignité. C’est avant tout grâce à eux que la société bosnienne tient ensemble malgré la division administrative et les peurs entretenues par les partis politiques depuis 30 ans. C’est donc d’abord au niveau individuel que les stratégies de résistance existent et sont observables.
À Mostar, il convient d’évoquer le centre culturel Abrašević, né d’une initiative mostarienne lancée en 2003 pour se débarrasser des divisions et des catégories dans lesquelles tout le monde devait accepter d’être rangé. Cette jeunesse d’après-guerre a refusé ce monde-là, s’est créé un lieu où chacun était libre de venir quelle que soit son identité et s’est mise au travail pour proposer une culture non communautaire, indépendante et plurielle mais aussi pour accueillir différentes campagnes sociales.
En fait, on pourrait décliner à l’infini des multiples stratégies, projets, initiatives, micro-collectifs, associations qui existent partout dans le pays et qui font fi de l’ordre ethno-national à leur échelle. Simplement, nous avons trop tendance à attendre un « mouvement », une manifestation d’« ampleur » du refus de la division sans jamais chercher à un niveau plus local. Si l’on reliait toutes ces initiatives entre elles, on s’apercevrait que partout dans le pays et depuis longtemps, les Bosniens se sont organisés pour progresser, apprendre, être solidaires.
Ces stratégies se font parfois discrètes par peur de la répression politique qui s’exerce sur les contre-pouvoirs, quelle que soit leur taille : menaces, perte d’emploi. Elles sont parfois très publiques et d’ampleur comme on a pu l’observer par exemple en février 2014 lors des révoltes sociales qui ont secoué tout le pays lors de grandes manifestations et de l’expression d’une violence politique inédite depuis la guerre : incendie des institutions, des tribunaux, à Mostar, les manifestants ont incendié les sièges des partis ethnonationalistes, c’est la seule ville bosnienne où cela s’est d’ailleurs produit. La répression qui s’en est suivis a été féroce, et à Mostar plus que partout ailleurs : pertes d’emploi, agressions physiques graves dans l’espace public ou au sein de l’Université croate de la ville, menaces, descentes d’hommes cagoulés aux domiciles de ceux qui leur semblaient être les leaders des manifestations et des plénums citoyens qui ont suivi. Après février 2014, l’émigration déjà massive s’est accélérée. Les Bosniens ont compris que rien ne changerait.
Aujourd’hui, ce sont les luttes environnementales qui offrent le plus d’espoir d’un changement ou en tous cas d’un contre-pouvoir efficace qui se bat contre les sociétés minières étrangères qui font affaire avec les pouvoirs locaux corrompus, extraient les ressources vendues à des prix ridicules et dévastent les forêts, les rivières et pour finir, la santé des Bosniens comme dans la ville de Vareš où la population est empoisonnée de façon significative au plomb. À Mostar, ce sont les éoliennes et les panneaux solaires qui dévastent les collines et les montagnes et sont installées illégalement. Dans un contexte où même des entreprises de l’Union Européenne participent à ce pillage, il est impossible d’envisager un quelconque changement soutenu de l’extérieur. Les Bosniens sont seuls.