Les femmes florentines de la fin du Moyen Âge, loin d’être uniquement passives, pouvaient lire, écrire et compter, comme en témoignent leurs livres de comptes.
Comment analyser les livres comptables des femmes florentines de la fin du Moyen Âge ? Que révèlent-ils de leurs activités, de leurs capacités d’écriture et de comptage ? Comment même les trouver, les traquer dans les archives, alors que l’on a pendant longtemps pensé qu’ils n’existaient pas vraiment ? C’est à ces questions épineuses que répond avec brio Serena Galasso, aujourd’hui chercheuse post-doctorante à Padoue, dans ce beau livre issu de sa thèse. En s’appuyant aussi bien sur la paléographie que sur l’anthropologie historique, l’ouvrage propose une étude totale des livres de compte des Florentines des XVe et XVIe siècles, dans une société particulièrement restrictive à l’égard des femmes.
Sortir de l’exceptionnalité
L’un des nombreux mérites du livre est de questionner à nouveaux frais la relation entre les femmes et l’écrit. Serena Galasso a identifié plus de 200 livres de compte (ayant appartenu à un peu plus de 100 femmes différentes) dans les archives toscanes des XVe et XVIe siècles, balayant définitivement l’idée que seuls les hommes, chefs de famille, pouvaient tenir des comptes. Il convient donc de sortir d’une idée ancienne selon laquelle les femmes écriraient peu, voire pas du tout, au Moyen Âge : l’accès des femmes à l’écrit, s’il est différent de celui des hommes, n’est pas exceptionnel. En outre, on ne peut comprendre ces documents que dans une étroite comparaison avec les pratiques des hommes pour comprendre ce qui ressort – ou non – du genre.
Cette démarche s’avère particulièrement fructueuse pour inscrire les femmes dans la culture de l’écrit de leur période. Il en ressort que, dans l’ensemble, les hommes et les femmes adhèrent à des « codes formels et linguistiques partagés » : au plan matériel, rien ne permet au premier abord de différencier un livre de compte tenu par un homme d’un livre de compte tenu par une femme. En revanche, il semblerait que les femmes aient une préférence pour des carnets de plus petite taille que les hommes, ce qui s’explique par la nature des enregistrements qu’elles y consignent : il s’agit d'une comptabilité du quotidien, qui suppose bien souvent d’avoir un carnet dans sa poche.
L’approche par le genre permet aussi de réfléchir aux articulations au sein même des livres : on connaît des femmes qui reprennent le support des comptes de leur ancien mari, ou bien qui collaborent avec leur fils dans un même carnet pour former ce dernier à tenir des comptes. Le genre doit donc être articulé avec le statut et les phases de la vie, qui sont des données centrales au Moyen Âge : 69 % des femmes qui tiennent ces comptes dans la Florence de la fin du Moyen Âge sont des veuves, alors que la prise en main des livres de compte constitue pour les hommes un rite de passage à l’âge adulte. Le rapport à l’écrit est donc différent selon le genre mais aussi selon l’âge de la vie. La présentation de soi présente aussi des caractéristiques genrées : 60 % des femmes qui tiennent des comptes mettent en avant le nom de leur époux ; quand cela leur permet de montrer leur statut, elles mentionnent aussi leur père.
La tenue de compte par les femmes dépend aussi de l’évolution des structures sociales : à partir de 1550, la mutation des modèles pédagogiques et la valorisation du rôle de la mère de famille se traduit par une intensification des pratiques comptables des femmes. Par ailleurs, des logiques familiales, voire individuelles, peuvent influencer la possibilité pour les femmes de prendre la plume : les milieux opposés aux Médicis, dont certains membres sont bannis, donnent un rôle important aux épouses qui, en l’absence du mari exilé, en viennent à assurer des fonctions administratives supposant la tenue de comptabilité.
Qui écrit ?
La comparaison entre pratiques féminines et masculines permet aussi de nuancer un a priori tenace, selon lequel les femmes ne sauraient pas écrire et auraient besoin de faire appel à des secrétaires. En réalité, au Moyen Âge, les phénomènes de délégation de l’écriture sont courants : pour le dire autrement, la personne qui tient les comptes ou produit un texte n’est pas toujours, voire pas souvent, celle qui manie la plume ou le stylet. Cela suppose donc de réfléchir aux liens unissant la personne qui écrit, que l’on appelle le scripteur et qui est, dans la Florence étudiée par Serena Galasso, toujours un homme, avec la personne qui contrôle l’écrit.
Or le livre montre bien que la délégation n’est pas synonyme de dépossession et la personne responsable du compte le contrôle, et que le phénomène concerne aussi bien les hommes que les femmes. Si l’on ne regardait que les livres de compte des femmes, on pourrait se dire qu’elles délèguent parce qu’elles ne savent pas écrire – et c’est parfois le cas – mais les hommes délèguent aussi largement l’écriture des comptes à des scripteurs. En outre, les comptes ne sont pas toujours délégués et il y a sans doute des logiques individuelles, qui là aussi recoupent différents facteurs. Ainsi, on voit parfois les femmes écrire de leur main mais dans une graphie malhabile, mais il ne faut pas en conclure à leur incompétence totale : « le manque de dextérité des mains féminines n’est pas tant le symptôme d’une lacune formative que celui d’un exercice inconstant de l’écriture. En d’autres termes, si les femmes affichent une faible maîtrise du trait, c’est aussi parce qu’elles ont souffert d’une pratique irrégulière de la technique. » C’est notamment le cas pour les femmes qui ne viennent à ces comptes qu’au moment du veuvage, soit bien longtemps après avoir appris à écrire et sans avoir beaucoup pratiqué depuis.
Il faut aussi rappeler qu’au Moyen Âge, on peut savoir lire ou compter sans savoir écrire et toutes les femmes, même celles qui n’écrivent pas de leur main, « ont dû être capables de lire et d’interpréter des écrits dont elles étaient tenues personnellement pour responsables. » Il faut savoir lire et compter pour vérifier la validité des comptes dont on est tenu responsable, même si on ne les écrit pas soi-même.
Le livre propose donc une conception dynamique du genre et des variables qui en dépendent, mais aussi de l’écrit en tant que tel, ce qui conduit Serena Galasso à nuancer les distinctions genrées que l’on perçoit et parfois à les attribuer à des facteurs complexes (les femmes apprennent souvent à lire et à écrire, mais pratiquent moins que les hommes).
En revanche, il y a bien des spécificités genrées dans les activités dont font état les comptes : elles sont le reflet du rôle des femmes dans la maisonnée, et en particulier de leur implication dans la production et l’échange textile, ce qui se traduit par une très grande maîtrise du vocabulaire relatif aux tissus. Les femmes ont aussi la charge de la coordination du personnel domestique, et de la prière pour la famille. Un cas extraordinaire exhumé par Serena Galasso est celui de Ginevra Brancacci, qui tient un compte extrêmement précis des centaines de prières qu’elle fait – et dont elle espère bénéficier en retour du fait de sa peur de la mort. Les livres de compte des femmes en viennent en ce sens à être des récits de soi à caractère autobiographique, bien avant la naissance de l’autobiographie au sens strict, et ils constituent un lieu de fabrication du sujet sexué.
La transmission des archives
Un autre élément central pour percevoir la spécificité des livres de femmes est leur transmission et, si l’on veut, la longue vie de ces comptes de femmes : comment les connaît-on ?
Le petit format de certains livres de femmes amène à supposer qu’ils ont été plus souvent perdus que ceux de leurs homologues masculins dans la transmission des archives. Certains comptes conservés font d’ailleurs référence à d’autres comptes, aujourd’hui perdus, ce qui fait envisager à l’autrice un impossible « inventaire des pertes ». En parallèle de ces pertes, Serena Galasso parvient à identifier des modalités spécifiquement féminines de transmission des archives, masculines comme féminines. Ainsi, certaines femmes entrées par mariage dans la riche famille des Salviati sont les dernières héritières de leur famille d’origine : elles sont donc les dernières dépositaires des archives de leurs ancêtres, et l’on retrouve ainsi les livres de compte d’autres lignées dans les archives Salviati. Ces archives sont donc le signe de transmissions spécifiquement féminines, qui viennent complexifier le récit familial en déjouant les récits généalogiques centrés sur les transmissions masculines. Il faut donc envisager l’écrit dans son support matériel, comme un objet en lien avec d’autres.
Finalement, on peine à cerner ce qui est spécifiquement féminin ou masculin dans les livres de compte : les interactions sont plus que courantes et il peut y avoir du féminin dans les livres tenus par des hommes, notamment lors de la transmission, et du masculin dans les livres des femmes, quand les autrices lèguent leur livre à leurs fils. S’il y a donc des pratiques et des appropriations parfois genrées, la norme est davantage la collaboration que l’opposition stricte et la différenciation nette.
On pourrait dire encore beaucoup de choses sur ce livre magnifique qui, de surcroît, est particulièrement bien écrit et ponctué de très belles formules, presque poétiques. La précision de la langue et des analyses, toujours limpides même dans les parties techniques, permet de restituer toute la complexité des pratiques des femmes de la Florence médiévale et vient renouveler en profondeur notre connaissance de leur littéracie et de leur numératie.