Une enquête ethnographique qui s’intéresse à la « mise au travail » des abeilles domestiques afin de polliniser les champs pour la production de semences.
Le développement de l’agroécologie est l’une des solutions les plus souvent avancées à la crise du monde agricole et à la perte de biodiversité. Pour autant, ce terme, « agroécologie », peut être détourné, voire dévoyé par certains acteurs en réponse à des injonctions à évoluer, à l’instar d’autres concepts victimes de greenwashing. C’est notamment le cas des pratiques de l’industrie semencière mobilisant des abeilles, qu’étudie l’anthropologue et apiculteur Robin Mugnier dans son enquête Des abeilles au travail. Productivisme agroécologique et précarisation du vivant.
Dans le droit fil de l’œuvre de Donna Haraway, qui explore les relations inter-espèces, Robin Mugnier envisage les abeilles domestiques comme des travailleuses. Il s’intéresse en conséquence aux effets de leur « mise au travail » comme pollinisatrices ou, autrement dit, en tant que facteur de production. Que nous révèlent-elles de l’agriculture intensive contemporaine et de ses effets sur l’environnement ? La dépendance de nombreuses cultures à la pollinisation par les insectes est souvent mise en avant, et leur contribution économique régulièrement chiffrée.
Polliniser : une activité guidée par l’homme
Cette contribution des abeilles, qui peut sembler aller de soi et être gratuite, est en réalité strictement organisée. Robin Mugnier retrace brièvement l’histoire de cette relation de plus en plus forte et ambivalente entre agriculture et pollinisateurs. Dans les années 1920, les propriétaires de vergers californiens font appel à des abeilles domestiques pour compenser la perte des pollinisateurs sauvages, décimés par l’emploi de pesticides. Les abeilles ne viennent pas spontanément se nourrir et polliniser, mais sont déplacées volontairement par l’homme. Ces techniques sont ensuite importées en Algérie française dans l’entre-deux-guerres avant de se diffuser en France, en particulier dans la vallée du Rhône, où Mugnier a mené son enquête.
Environ un tiers des 2 500 apiculteurs français pratiquent la pollinisation avec leurs ruches. Cette location leur apporte un complément de revenu par rapport à la vente de miel, qui demeure leur activité principale et s’avère plus lucrative. Ils se mettent alors au service de firmes productrices de semences, la France étant le premier exportateur mondial de graines de tournesol. Dans ce cadre, et malgré les conflits autour de l’utilisation des pesticides, ces industriels doivent trouver des arrangements avec les apiculteurs. Si beaucoup sont réticents à prêter leurs ruches du fait des menaces qui pèsent sur leurs abeilles, certains poursuivent leurs collaborations, estimant qu’il s’agit là d’une occasion de sensibiliser les acteurs agricoles et de négocier la protection des pollinisateurs.
Un révélateur du changement de paradigme de l’agriculture productiviste ?
L’étude du rôle des abeilles dans le productivisme agricole permet de dépasser une vision simplement destructrice de l’environnement. Elle montre que ce modèle reste dépendant de phénomènes naturels, mais qu’il doit intensifier son recours à ces derniers pour lutter contre les effets déstabilisateurs qu’il a lui-même engendrés. De plus en plus, les actifs vivants ne sont plus perçus comme des éléments à dominer mais comme des « outils de la performance ». Ils deviennent ainsi l’objet d’une nouvelle attention.
Cette conception neuve du productivisme agricole permet de « saisir les transformations en cours de ce modèle, qui tente de perdurer et de continuer d’accroître la productivité des cultures malgré la crise écologique ». L’imaginaire de la « modernité agroécologique », promue par de nombreux acteurs, dont la puissance publique, prétend réconcilier nature et productivité, comme en témoigne l’idée de « services écosystémiques ». Pour l’anthropologue, tout cela ne va pas de soi et nécessite des processus de mise au travail souvent invisibilisés, mais que son enquête s’attache à dévoiler.
Pour ce faire, Mugnier a suivi des apiculteurs louant leurs ruches, ainsi que des agriculteurs et des entreprises bénéficiant de ce service. Ces derniers visent à canaliser voire à pacifier la relation parfois contestataire avec les premiers. Ainsi, pour l’anthropologue, cette forme d’agroécologie, au lieu de préserver le vivant, tend à intensifier son usage et en poursuit la dégradation. Au lieu de sa transformation attendue, le modèle s’adapte. Robin Mugnier se penche également sur les effets de ce nouveau paradigme sur les abeilles : « les colonies sont davantage exposées aux écosystèmes agricoles, elles deviennent plus vulnérables, sont marquées par une forme d’insécurité et finalement, sont un peu plus dépendantes encore des apiculteurs pour vivre. »
Au croisement des sciences sociales et des sciences du vivant, Des abeilles au travail propose un récit et une analyse passionnants des relations interespèces, de l’activité d’apiculteur professionnel et des manœuvres de l’industrie agroalimentaire pour poursuivre sa fuite en avant.