Une plongée dans le trafic de drogue entre organisation du travail et vies sous contraintes, dans les quartiers populaires de Marseille.

Avec Les prolétaires du bizness, publié à La Découverte, Khadidja Sahraoui-Chapuis propose une enquête sociologique au long cours consacrée au trafic de drogue – et plus particulièrement à sa vente – dans les quartiers populaires de Marseille. L’ouvrage opère un déplacement du regard porté sur ces activités qu’il invite à considérer non comme de simples marges criminelles, mais comme un système de travail structuré, traversé par des rapports de hiérarchie, de contrainte et d’exploitation.

L’analyse s’organise autour de trois dimensions : les transformations historiques du trafic et leurs effets sur les territoires, l’étude fine des positions occupées dans les réseaux (guetteurs, vendeurs, gérants) et l’exploration des trajectoires individuelles. Cette triple entrée permet de saisir le trafic à la fois comme organisation productive, comme espace de socialisation et comme force de recomposition des quartiers populaires. L’autrice rappelle à ce propos que, dans les années 1990, les inquiétudes – des familles, mais aussi des pouvoirs publics – portaient moins sur les trafics eux-mêmes que sur la consommation, dans le contexte de l’épidémie de sida.

L’un des apports majeurs du livre réside dans la mise en évidence d’une division du travail fortement hiérarchisée. Les tâches les plus visibles et les plus risquées sont assumées par les plus jeunes et les plus précaires, tandis que les niveaux supérieurs concentrent les profits en se tenant à distance des risques. Le concept de « prolétaires du bizness » prend ici tout son sens : les acteurs subalternes apparaissent comme des travailleurs dominés, pris dans des rapports d’exploitation, qui, bien que situés dans une économie illégale, présentent de fortes analogies avec ceux observés dans d’autres secteurs. L’économie du trafic apparaît ainsi comme une forme exacerbée de logiques plus générales : précarité, absence de protection, intensité du contrôle et exposition permanente aux risques. L’enquête ne se limite toutefois pas aux seuls réseaux. Elle montre également les effets du trafic sur les habitants et les usages de l’espace : appropriation de certains lieux, reconfiguration des circulations, tensions quotidiennes. Le trafic s’impose comme une présence structurante suscitant des formes ambivalentes de rejet, d’accommodation, voire de dépendance économique.

L’analyse de l’action policière souligne quant à elle une forme de paradoxe : omniprésente, elle contribue à perturber les organisations sans pour autant les faire disparaître. Elle participe ainsi davantage d’une logique de gestion que d’éradication, laissant largement intactes les conditions sociales qui nourrissent ces économies.

La profondeur temporelle de l’enquête permet enfin de dégager des évolutions significatives : professionnalisation des réseaux, intensification de la concurrence, éloignement des commanditaires. Ces transformations s’accompagnent d’un recours accru à la violence, à la fois interne – comme instrument de discipline – et externe, dans les luttes pour le contrôle des territoires. Loin d’être un simple débordement, cette violence apparaît comme un mode de régulation des rapports économiques, révélateur de la dureté des rapports sociaux à l’œuvre.

Mais la force du livre réside aussi dans son refus du déterminisme. En donnant la parole aux différents acteurs – trafiquants, familles, travailleurs sociaux, habitants – l’autrice restitue la complexité des trajectoires. L’entrée dans le trafic n’est ni un choix purement rationnel, ni une fatalité, mais le produit d’enchaînements de situations, souvent marquées par des expériences d’humiliation, de déclassement ou de marginalisation. Par son ancrage empirique et la précision de ses analyses, l’ouvrage évite à la fois la moralisation et le misérabilisme. Il restitue des trajectoires contraintes sans effacer les marges d’action des individus, et met en lumière le rôle souvent éprouvant des familles dans ces contextes.

Nonfiction : Votre livre repose sur une enquête au long cours. Depuis quelle position avez-vous mené ce travail et avec quels objectifs ?

Khadidja Sahraoui-Chapuis : C’est depuis une position à la fois professionnelle et fortement ancrée dans le terrain que j’ai entrepris ce travail. Je dirige en effet depuis plus de vingt ans une association dans les quartiers nord de Marseille, où les acteurs des réseaux de revente font encore aujourd’hui partie du public que nous accompagnons.
En parallèle, mon parcours académique – d’abord en sciences de l’éducation, puis en sociologie – m’a permis de formaliser progressivement des questionnements issus de cette expérience. Ma thèse, soutenue en 2019, a constitué un moment de structuration de cette recherche, que j’ai ensuite pu prolonger et actualiser grâce à mon immersion continue sur le terrain. L’objectif du livre est de déplacer le regard porté sur ces populations, souvent réduites à leur participation aux trafics, en les appréhendant aussi comme des travailleurs pauvres, inscrits dans une économie plus large de la débrouille.

Comment les dispositifs du trafic structurent-ils concrètement la vie et les sociabilités dans les quartiers ?

Ces agencements structurent durablement la vie des quartiers dans la mesure où ils organisent concrètement l’occupation de l’espace et les interactions sociales. Certains lieux deviennent durablement associés au trafic, ce qui reconfigure les usages quotidiens, les déplacements et les formes de cohabitation.

Ils produisent également des formes de sociabilité spécifiques, marquées à la fois par des solidarités, des dépendances économiques et des rapports de pouvoir. Les habitants doivent composer avec cette présence, ce qui transforme les normes locales et les équilibres relationnels. À cela s’ajoute la présence régulière de la police, qui affecte non seulement les réseaux mais aussi la vie ordinaire des habitants.

Enfin, ces dispositifs s’inscrivent dans la durée et finissent par apparaître comme des alternatives crédibles, notamment pour les jeunes confrontés à l’échec scolaire ou au manque de perspectives.

Qu’est-ce qui favorise l’entrée dans le trafic, et qu’est-ce qui rend la sortie si difficile ?

L’entrée dans le trafic résulte souvent de la rencontre entre une opportunité et un moment particulier de la trajectoire individuelle. Elle s’inscrit fréquemment dans des contextes marqués par des expériences d’échec, d’humiliation ou de mise à l’écart, auxquels le trafic peut apparaître comme une réponse – économique mais aussi symbolique. Il est important de souligner que cette implication n’est pas figée : les trajectoires évoluent. La prise de conscience des inégalités internes, l’exposition à la violence ou encore l’évolution des aspirations (relations affectives, désir de stabilité, dimensions spirituelles) peuvent amorcer des processus de sortie.

Ces sorties sont toutefois progressives et fragiles. Elles se heurtent à des obstacles structurels majeurs, en particulier le manque d’alternatives en matière de formation et d’emploi, ce qui rend les trajectoires de désengagement souvent incertaines et réversibles.

Comment comprendre le rôle de la violence dans le trafic, et son intensification récente ?

La violence doit d’abord être replacée dans un cadre plus large : elle n’est pas propre aux trafics, mais traverse l’ensemble de la société. Dans le cas du trafic, elle occupe néanmoins une place centrale. Elle fonctionne comme un mode de régulation interne, permettant de maintenir l’ordre, de sanctionner les écarts et de contrôler les acteurs. Elle est également liée à la concurrence entre groupes, notamment pour le contrôle des points de vente, où elle devient un instrument de défense d’intérêts économiques.

Si ces formes de violence ne sont pas nouvelles, on observe néanmoins une intensification récente, liée notamment à l’augmentation des enjeux économiques et à la concurrence accrue entre réseaux. La violence apparaît ainsi à la fois comme un outil de régulation, un produit de la concurrence et le reflet de dynamiques sociales plus larges.

Quelles évolutions vous sembleraient souhaitables dans l’action de la police et de la justice, notamment vis-à-vis des acteurs subalternes ?

Il me semble d’abord essentiel de rappeler le rôle des acteurs associatifs et le poids des conditions de vie dans les trajectoires.

Du côté de la police, un enjeu important serait de privilégier des logiques d’enquête au long cours, permettant de mieux comprendre les organisations et d’intervenir de manière plus ciblée, plutôt que de s’en tenir à des actions ponctuelles.

Concernant la justice, notamment pour les acteurs subalternes, il serait souhaitable de renforcer le décloisonnement avec les acteurs locaux (associations, travailleurs sociaux), afin de mieux accompagner les trajectoires de sortie.
Cela supposerait de dépasser une approche strictement répressive et binaire, qui tend à opposer victimes et coupables, alors que les situations observées sont beaucoup plus nuancées.

 

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