La socioéconomiste Isabelle Guérin montre à partir de nombreux exemples en quoi le poids de la dette et de son remboursement pèsent de façon disproportionnée sur les femmes.

Le monde de la (haute) finance est dépeint dans les médias comme un monde d’hommes. Pourtant, comme le démontre la socioéconomiste Isabelle Guérin, les femmes en sont pleinement parties prenantes. En effet, les dettes domestiques représentent à l’échelle mondiale des montants importants et sont principalement gérées par des femmes.

Dans La Femme endettée, et à travers l’étude de plusieurs terrains hétérogènes (France, Inde, Maroc, Sénégal) sur plus d’une vingtaine d’années, Isabelle Guérin met à jour une « même figure dans tous ces espaces : une femme qui, inlassablement, veille sur la survie familiale, s’endette, rembourse, négocie, quémande, se prive et parfois met son corps et sa sexualité en gage pour honorer ses dettes  ». Le livre est la version remaniée et traduite par ses soins d’un ouvrage co-écrit en anglais avec Santosh Kumar et G. Venkatasubramanian.

S’endetter pour survivre

Loin des discussions sur les dettes des États, des entreprises ou des emprunts immobiliers, les dettes évoquées sont contractées pour assurer le quotidien : se nourrir, se chauffer ou encore éduquer les enfants. Elles viennent le plus souvent compenser des revenus trop faibles. Leurs taux d’intérêt sont exorbitants et s’apparentent à une forme d’usure moderne. Si à l’échelle individuelle, ces emprunts représentent des sommes faibles – du point de vue de pays riches –, cumulés, ils ne sont pas négligeables pour l’économie globale, même s'ils représentent une pourcentage très faible des flux financiers.

L’investissement dans la dette des populations du Sud, via en particulier les microcrédits, est un débouché des économies financiarisées du Nord. En 2022, les investissements dans le domaine représentaient 74 milliards de dollars. Certaines institutions du microcrédit sont cotées en bourse et leurs taux de profits peuvent dépasser ceux de banques classiques. La socioéconomiste se montre d’ailleurs très critique du principe des microcrédits, qui ne servent pas tant à entreprendre qu’à survivre – à ce stade une discussion des travaux d’Esther Duflo, plus positifs sur le sujet et que Guérin a questionnés ailleurs, aurait été la bienvenue.

Les effets de ces dettes dépassent d’ailleurs la simple relation de crédit. Si elles soutiennent la consommation, elles subventionnent – à leur manière – des salaires indécents. Ces dettes peuvent aussi s’interpréter comme des substituts de protections sociales, insuffisantes, voire inexistantes. Comme l’écrit Isabelle Guérin : « Le capitalisme financier se nourrit ainsi de l’endettement quotidien et trouve dans les dettes des plus pauvres – et des femmes en particulier – un ressort essentiel pour soutenir sa dynamique de croissance. » 

Une solvabilité reposant sur l’obligation, la honte et la culpabilité

Cette centralité – longtemps ignorée par la recherche dans le domaine et relativement absente des statistiques – est paradoxale : ces femmes devraient incarner par excellence la figure de l’insolvabilité. Pour autant, c’est leur sens de l’obligation, leur sentiment de honte et de culpabilité qui en font des emprunteuses dignes de confiance. Le remboursement de cette dette se paie bien souvent en fatigue morale, physique et en sacrifices. Le corps féminin se transforme de fait en « collatéral » du crédit, qui entre en conflit avec l’exigence de respectabilité qui leur incombe. Isabelle Guérin qualifie de « dette patriarcale ce tressage d’obligation, de honte et de culpabilité. Être femme, dans bien des contextes, c’est devoir soin, loyauté, respectabilité  ».

Prendre en compte cette dimension, grâce au recours à des enquêtes ethnographiques fines, permet de mieux comprendre les interactions entre émotions et économie, souvent absentes des réflexions d’une discipline encore trop attachée à la figure d’un homo economicus calculateur. Elle permet aussi d’incarner l’économie au quotidien et de souligner la part déterminante du genre dans son entretien. Loin d’être inactives, comme elles le sont aux yeux des statistiques, les femmes du Sud consacrent une bonne partie de leur temps et de leurs compétences à trouver les moyens de rembourser les dettes de leur famille, que cela soit en mobilisant leur dot, en amadouant ou en payant de leurs corps les prêteurs… ou en réempruntant pour rembourser de précédentes dettes. Bien souvent, et même si la plupart des microcrédits finissent par être remboursés, « un unique emprunt déclenche un enchaînement circulaire d’endettement, où la dette se multiplie au lieu de s’éteindre  ». Derrière ces dettes domestiques, que l’économie classique analyserait comme une simple relation de crédit, il existe donc tout un travail de la dette, qui incombe majoritairement aux femmes.

Ambivalences de l’endettement au féminin

La socioéconomiste pointe aussi l’ambivalence de cette dette féminine à travers de nombreux exemples issus de ses enquêtes : les femmes « ne sont pas seulement captives : elles négocient, rêvent, calculent, séduisent, échangent. Parfois, le crédit devient levier, fissure, possibilité. Loin d’être uniquement un mécanisme de domination, la dette devient aussi un espace d’invention pour tenir face à la contrainte. Le genre lui-même s’y rejoue : rembourser, supplier, séduire, se taire, recommencer […] Dans ces reprises, ces ruses, ces replis, se tissent des formes fragiles de pouvoir. » Plusieurs enquêtées sont ainsi devenues les amantes de leurs prêteurs, qui leur apportent autre chose qu’une aide financière, mais de manière surprenante, un soutien moral ou une reconnaissance qu’elles ne trouvent pas auprès de leur mari ou famille. Dans d’autres cas, ces crédits contribuent à élargir leurs horizons.

La chercheuse en appelle finalement à une prise en compte des différentes interdépendances qui nous lient, qu’elles soient sociales, entre pays ou avec la nature. Elle invite à « retrouver dans la dette ce qu’elle pourrait être – non pas un outil de domination, mais une forme de responsabilisation réciproque. […] Il faut donc la réinscrire du côté de ce qui fait exister et tenir ensemble : le soin, la solidarité et les obligations réciproques – et non du côté de la honte et de l’exploitation. »

Dans une démonstration très riche, mais parfois un peu répétitive, Isabelle Guérin revisite, compare et noue ensemble ses différents terrains, mobilise plusieurs disciplines des sciences sociales et enrichit sa réflexion de références historiques et culturelles (cinéma, littérature). Son livre permet d’incarner le poids et le travail de la dette dans des existences quotidiennes féminines.