La romancière et poétesse italienne Edith Bruck revient sur ses difficultés à obtenir une « réparation » (Wiedergutmachung – faire à nouveau le bien) de la part de l’Allemagne.

Dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, Hitler, scandalisé qu’en Hongrie, puissance de l’Axe, partenaire du «  Reich de mille ans  », un îlot juif puisse subsister, mobilise ses forces aux abois sur tous les fronts pour exterminer la dernière communauté juive d’Europe, presque intacte. Depuis son bunker de la Chancellerie à Belin, le Führer ordonne la liquidation – Endlösung – des Juifs de Hongrie. Au mois de mars 1944, leur acheminement vers les centres de mise à mort va commencer.

Les fours des crématoires de Birkenau ont été améliorés, d’immenses fosses d’incinération ont été creusées tout autour, afin de compléter le dispositif. Des milliers de wagons sont réquisitionnés dans le seul but d’acheminer 400 000 Juifs jusqu’aux chambres à gaz. Tout se poursuit au grand jour, sans que les Alliés, sur le chemin de la victoire, se préoccupent d’intervenir. Eichmann s’enorgueillit de gazer et brûler 12 000 Juifs par jour.

Cependant, dès 1938, les 725 000 Juifs de Hongrie ont été en proie aux mesures les excluant de la société. Encouragés par la gendarmerie fasciste, des pogroms éclatèrent dans les villes et les villages. Les Juifs furent regroupés dans des ghettos.

Edith Bruck, déportée hongroise et survivante des camps, témoigne dans Lettre de Francfort du parcours interminable pour tenter d'obtenir réparation.

Edith Bruck : Un shtetl en Hongrie, Auschwitz Birkenau, Bergen Belsen, Rome

Le 8 mai 1941, Edith Steinschreiber, aux tresses blondes enrubannées, qui vit dans le sthetl de Tiszabercel, entend pour la première fois le maître d’école et le médecin se saluer par un Heil Hitler ! C’est ce même médecin qui refusera de soigner parce qu’il est juif, l’un de ses frères souffrant d’une crise d’appendicite. Avant leur déportation, les Juifs du village sont torturés, expropriés, voire massacrés par leurs voisins. Les gendarmes hongrois venus récupérer « l’or des Juifs », participent aux exactions.

Au mois d’avril 1944, les Juifs des Carpates, que les nazis ont désignés comme ceux de la zone 1, sont déportés à Auschwitz. Édith Bruck, 12 ans, avec ses tresses blondes et ses rubans, dont sa mère a pris soin pendant le transfert, descend d’un wagon à bestiaux sur la Judenrampe. Lors de la sélection, opérée par Mengele, les parents et l’un des frères d’Edith disparaissent dans la file de droite en quelques instants. Avec sa sœur Adele, Edith est tatouée dans le camp de quarantaine, puis est transférée aux camps d’anéantissement par la faim, les coups, l’absence totale d’hygiène et le travail, aux camps de Kaufering, Landsberg, Dachau et Christianstadt.

Edith qui n’a pas encore quatorze ans et sa sœur sont libérées par les Anglais au camp de Bergen Belsen, le 15 avril 1945. Dans les bois, la boue, les baraques dévastées par le typhus, les Anglais et les Américains découvrent plus de 20 000 cadavres nus. Soignées à l’hôpital par les Alliés et rétablies, Edith et sa sœur retournent dans leur village. Devant leur maison en ruine, où les photos de famille ont été jetées par leurs voisins dans les excréments, elles sont insultées. Elles quittent la Hongrie pour toujours.

En 1948, après avoir séjourné pendant quelques mois à Budapest, puis en Tchécoslovaquie chez une de leurs sœurs, qui les reçoit froidement, Edith retrouve deux de ses sœurs et son frère Laci, partis faire leur aliyah dans le jeune État d’Israël. Edith a passé quelques années spartiates et difficiles au kibboutz. En Israël, elle a épousé deux maris violents, et divorcé deux fois. Son troisième mariage est « blanc », suivi d’un divorce, lui permettant d’échapper au service militaire. Elle adopte le nom Bruck, celui de ce mari qui ne lui a fait aucun mal. Elle quitte Israël. Commence alors une sidérante vie d’aventures.

Edith, aussi belle que désirable, est engagée comme danseuse et chanteuse de cabaret dans des tournées qui la conduisent dans toute l’Europe et en Turquie. Elle déserte sa compagnie à Naples, ville pour laquelle elle ressent une immédiate et profonde attirance. Elle travaille pendant deux ans dans un institut de beauté luxueux. Son employeur qui l’exploite brutalement, ignore qu’elle a commencé à écrire des poèmes et des récits, parus sous un pseudonyme.

La vie d’Edith Bruck se stabilise en 1957 quand elle rencontre à Rome le poète, traducteur et cinéaste Nelo Risi, de onze ans son aîné, qui deviendra son mari bien-aimé, en dépit de ses infidélités. Edith et Nelo, inséparables, malgré une relation amoureuse pour elle si douloureuse, ont traduit des livres, écrit des adaptations pour la télévision et le cinéma. Edith consacrera un livre sans mièvrerie, Je te laisse dormir, à son amour contrarié pour son mari, qu’elle accompagna dans sa déchéance neurologique jusqu’à sa mort, en 2015.

En 1999, Edith publie Signora Auschwitz, un récit dont la tonalité est proche du désarroi de son ami Primo Levi, lassé de témoigner devant des assemblées de jeunes, aussi indifférents qu’ignorants. Comme Primo, dont elle réprouve le suicide, elle se dit effarée devant l’expansion exponentielle de l’antisémitisme, partout dans le monde.

Traité de réparations entre l’Allemagne et Israël

En 1950, au terme de longues négociations, Nahum Goldman, président du Congrès Juif mondial et Konrad Adenauer, chancelier de l’Allemagne fédérale, signent un traité de réparations, selon lequel les survivants de la Shoah pourront obtenir des dédommagements, après l’examen méticuleux, semé d’embûches, de leur dossier.

Ma chronique prend brièvement une tournure personnelle car, comme Edith Bruck, j’ai suivi un chemin bureaucratique tortueux, insensé, cependant beaucoup moins long qu’elle. La réalité des conditions dans lesquelles les crimes monstrueux furent commis à l’encontre de six millions de Juifs sont totalement ignorées des bureaucrates de Francfort, qui demandent aux survivants d’apporter non seulement les preuves matérielles des horreurs qu’ils ont subies, mais également celles des séquelles qu’elles ont engendrées.

Je n’ai pas vécu le destin atroce d’Edith Bruck, mais on me somma d’apporter la preuve du jour, si ce n’est de l’heure de ma conception, dans les conditions de clandestinité où mes parents vivaient à Lyon en 1942. C’est inouï, absurde et grossier. Le but de cette exigence, sans base scientifique, était de refuser ma demande, au motif que ma mère aurait dû attendre deux semaines de plus, avant de fuir la France, afin que sa grossesse correspondît aux normes des fonctionnaires de Francfort. Or à Lyon, les rafles avaient commencé.

Pour Edith Bruck, ce fut mille fois pire. Comment aurait-elle pu solliciter des témoignages prouvant les actes de son martyre, alors que précisément, les nazis firent tout ce qui était en leur pouvoir, afin qu’il ne restât personne pour témoigner de la Shoah. Sur les sites d’extermination de Sobibor, Treblinka, Belzec, les centaines de milliers de corps furent exhumés des fosses et brûlés. Les exécutants juifs de cette tâche étaient, à la fin, liquidés. Himmler avait dit à des déportés que si, d’aventure, l’un d’entre eux survivrait, personne ne croirait ce qu’il raconterait. On le prendrait pour un fou. On doit à Vassili Grossman, premier correspondant de guerre à pénétrer sur le site du camp d’extermination de Treblinka, l’extraordinaire témoignage L’Enfer de Treblinka, qui fut distribué sous forme de fascicule au Procès International de Nuremberg.

Edith Bruck demande réparation

Edith envoya sa première requête en 1993, qui fut refusée en 1995, à ce qu’elle nomme dans son récit, l’Institution, mais dont le nom réel est la Claims Conference. La demande la plus scandaleuse et insultante porte le numéro 7 sur le formulaire : « Preuves documentées des souffrances endurées lors de la persécution. Les témoignages sont insuffisants. » Tous les documents attestant la déportation d’Edith et des siens à Auschwitz sont, au prix d’épuisantes démarches, envoyés sous pli recommandé à « l’Institution ». Edith a été libérée, à l’âge de 14 ans, au camp de Bergen Belsen, au terme d’une interminable « marche de la mort » à travers l’Allemagne. Mais cela n’était pas considéré suffisant.

Pendant sept ans, Edith et l’Institution, sise à Francfort, vont échanger des correspondances erratiques, dont ne sortiront que des réponses aussi évasives que négatives. Attend-t-on, à Francfort, se demande-t-elle, qu’elle meure, afin que ses demandes deviennent caduques ?

Nelo Risi, pessimiste, lui conseille d’abandonner chaque fois qu’Edith ouvre une nouvelle lettre, rédigée dans le style bureaucratique, l’informant que sa requête ne peut pas être prise en considération. Ses envois sont parfois égarés. Elle doit repartir de zéro. Obtenir à nouveau les pièces, les faire traduire par un traducteur assermenté. Ce qui n’est pas gratuit. Son témoignage est estimé « non documentable ».

Le plus souvent, les réponses sont signées par un certain M. Tarshawsky. Edith l’imagine en fonctionnaire typique de l’Allemagne nazie. Blond, grand, aux yeux bleus. « Et si j’allais en Allemagne, se demande-t-elle un jour. » : « Une fois arrivée à Francfort, à l’adresse de la Fondation, je pourrais demander Monsieur Tarshawsky, et dans un endroit discret baisser mes bas et lui montrer les marques de gel sur mes genoux, sur mes chevilles, la fracture sur les vertèbres de ma nuque frappée par la crosse d’un fusil, sans parler des empreintes invisibles qui sont les plus nombreuses et comptent encore plus. »

Avant de prendre une décision, elle écrit une dernière fois à M.Tarshawsky : « Je suis une survivante à douze mois de détention, j’ai marché pieds nus dans la neige, j’ai mangé de la merde séchée, de l’écorce arrachée à un arbre, les épluchures pourries des poubelles, la bouillie des porcs, les bourgeons de fleurs. J’ai traversé à pied la moitié de l’Allemagne, j’ai fait sur moi à cause de la dysenterie, je me suis épouillée pour ne pas mourir du typhus exanthématique comme tant d’autres. J’ai porté des poids plus lourds que moi pour ne pas mourir sous les coups de pieds, je ne me suis pas arrêtée pendant la marche de la mort pour ne pas être transpercée par une balle, j’ai résisté aux coups de pieds, aux sélections, au gel, à la faim, à la mort aux aguets, pour raconter ce qui a été, à travers la peinture et à vous, Monsieur Tarshawsky. »

Après une semaine de vacances à Ischia, au milieu des touristes allemands, Nelo et Edith rentrent à Rome. La boîte aux lettres contient un courrier de l’Institution, dans lequel Tarshawsky, le persécuteur, qui plusieurs fois a exigé la déclaration de revenus, lui permettant d’être éligible, annonce que la dernière requête a été refusée : « Si votre situation financière avait été différente, nous aurions trouvé une solution pour vous concéder environ 500 Marks par mois de la part du Fonds B. Mais pour l’instant, même si nous le désapprouvons, nous sommes soumis à la législation qui nous est imposée. »

Les revenus de la survivante Edith Bruck dépassent de 500 dollars ce qu’a décidé le Gouvernement allemand : sa déclaration de revenus ne doit pas dépasser 21 000 dollars, net par an. Après avoir tripatouillé avec son comptable une nouvelle déclaration, Edith l’envoie à Francfort, comme toujours recommandé, avec avis de réception. Enfin, le 5 octobre 2000, la Fondation écrit : « Votre demande est, pour l’instant, en cours d’acheminement vers une issue positive. Nous vous confirmerons par écrit la décision finale. Amicales salutations, Tarshwasky. »

Alors, Edith, tel l’Arpenteur de Kafka, décide de se présenter à la porte du « Château ». Comme à l’Arpenteur, il lui est interdit d’entrer. Mais elle est pugnace et dit qu’elle ne bougera pas tant qu’elle n’aura pas vu de ses yeux l’effrayant Tarshwasky, son persécuteur depuis sept années, qu’elle imagine « sous les traits d’un fonctionnaire géant avec un cœur et des yeux d’acier  ».

Or, ayant forcé la porte de son bureau, elle se trouve en présence « d’un gringalet minuscule, décharné, anonyme, cacochyme. Il porte un gilet vert délavé, ses manches de chemise jaunâtres, sans doute à cause de la chaleur, sont retournées et retenues par des élastiques noirs comme des brassards de deuil. Je suis désemparée en le dévisageant : il se lève pour prendre sa veste accrochée à un porte-manteau et, dans l’ouverture de ses poignets déboutonnés, je découvre, pétrifiée, son tatouage… c’est un ancien déporté ! »

Elle engueule le pauvre bénévole impavide, l’accuse explicitement de collaboration, telle Hannah Arendt, les membres des Judenräte, lors du procès d’Eichmann, à Jérusalem. Tarshawsky lui explique qu’il n’est qu’un exécutant entre les mains des Allemands, auteurs d’infâmes formulaires, sans doute destinés à décourager les demandeurs. Elle le traite de « pauvre Caïn », avant de claquer la porte, et de retourner à l’aéroport. Mais que sait Edith de ce qu’a enduré pendant la Shoah ce pauvre Juif bénévole, qui œuvre à la Claims Conference en tant que ventriloque des Allemands ? Il lui a tout de même in fine permis de recevoir la très modeste pension à laquelle elle avait droit. Chaque année, elle doit, à l’instar de tout survivant, apporter une « preuve de vie » pour continuer à la percevoir.

D'ailleurs, en quoi ces mensualités minuscules constituent-elles la moindre réparation de ce qui fut commis ? Ne serait-ce que de ce qui fut volé et pillé dans toute l’Europe, et dont seules quelques miettes sont restituées après d’âpres et affligeantes actions en justice près d’un siècle après la Catastrophe ?