Marlène Benquet enquête sur les gestionnaires d’actifs qui se portent à la conquête de l’État et sur leur rôle dans l'avènement d'un capitalisme autoritaire.
Marlène Benquet a montré, dans le livre qu'elle a écrit avec Théo Bourgeron, La finance autoritaire. Vers la fin du néo-libéralisme (Raisons d'agir, 2021), comment un nouveau pôle de la finance, structuré autour des gestionnaires d’actifs, a œuvré en faveur du Brexit. Dans ce nouvel ouvrage, La finance aux extrêmes. Enquête sur le capitalisme autoritaire en France (La Découverte, 2026), elle analyse la montée en puissance de ce second pôle de la finance au cours des dernières décennies et la manière dont il a entrepris de coloniser l’État. Elle montre qu'il promeut désormais un capitalisme autoritaire, soutenant l'extrême droite dans de nombreux pays, dont la France.
Nonfiction : Une partie des élites économiques soutiennent aujourd'hui l'extrême droite. C'est le cas des Big Tech comme on l'a vu récemment, mais aussi de tout un pôle de la finance qui tourne autour de la gestion d'actifs ou de l'investissement pour autrui. Pourriez-vous expliquer, pour commencer, en quoi ce pôle consiste et quelle place il a dans l'économie aujourd'hui ?
Marlène Benquet : Depuis les années 1990, un nouveau type d’acteurs financiers s’est développé dans les pays du Nord : les gestionnaires d’actifs. Il s’agit aussi bien de grands fonds de gestion d’actifs traditionnels (tels BlackRock ou Vanguard) que de fonds de capital-investissement, de fonds immobiliers, de hedge funds, ou encore de fonds dits « à impact social ou environnemental ». Ils ont en commun d’être des « investisseurs pour autrui » : leur activité consiste à investir des capitaux qu’ils ne possèdent pas.
Ces grands fonds d'investissement sont restés marginaux jusqu’aux années 2000, alors que le monde financier était encore largement dominé par les grandes banques, les assurances et les fonds de pension. Mais ils se sont imposés comme des acteurs centraux au début du XXIe siècle. En 2023, la valeur des investissements gérés dans le monde par les gestionnaires d’actifs a dépassé les 120 000 milliards de dollars. En Europe, les actifs sous gestion sont passés de 13 200 milliards d’euros en 2011 à 32 200 milliards à la fin de 2021. Avec 4 589 milliards d’euros d’actifs sous gestion, la France constitue le premier marché d’Europe continentale. Depuis les années 2010, cette nouvelle finance permet de consolider les patrimoines constitués dans d’autres secteurs économiques, voire d’en créer de nouveaux. En 2000, aucune des dix personnalités les plus riches au monde n’était issue de ce secteur ni ne détenait de parts dans un fonds de gestion d’actifs ; par contraste, treize ans plus tard, la situation s’est inversée : parmi les dix plus grandes fortunes mondiales, toutes gèrent au moins un fonds d’investissement, qu’il soit ou non à l’origine de leur richesse.
Ce pôle d’accumulation n’a pu se développer qu’en convainquant les gouvernements des principaux pays de l’intérêt d’autoriser et de favoriser l’installation d’intermédiaires entre les acteurs disposant de capitaux et les activités qui en ont besoin. Pourriez-vous rappeler comment cet effort de conviction a pu être réalisé et comment le cadre en question s’est alors mis en place ?
Ces financiers sont en effet des intermédiaires entre les firmes financières qui collectent l’épargne des ménages (c’est-à-dire principalement les banques, les assurances et les fonds de pension) et les actifs dans lesquels ils les investissent (des entreprises, de l’immobilier, des infrastructures, des actifs naturels, des produits financiers dérivés). Ils gèrent des capitaux qui leur sont confiés par d’autres sociétés financières, lesquelles ont, contrairement à eux, un accès direct à l’épargne. Je propose de les appeler « seconde finance », par distinction d’avec la première, dominante depuis les années 1970 jusqu'aux années 2000 et constituée par les collecteurs d’épargne. Ces financiers sont parvenus à devenir en quarante ans des interlocuteurs pour les États, capables de peser sur l’agenda politique, de participer à la production des lois qui encadrent leur activité et d’influer sur les orientations économiques générales. Lors de la conférence annuelle de l’organisation patronale du capital-investissement en 2017, l’un d’entre eux a résumé l’histoire ainsi : « Dans les années 1980, vous étiez les barbares à la porte de l’économie, vous êtes aujourd’hui au cœur de l’économie. »
Et en effet, la gestion d’actif a été soutenue par une coalition d’acteurs aux intérêts convergents : des pouvoirs publics soucieux de liquider leur participation au sein des firmes françaises, des industriels en quête de renouvellement de leur mode de financement des entreprises, et des collecteurs d’épargne cherchant à externaliser leurs activités de gestion de capitaux pour accroître leurs rendements financiers.
En France, la seconde finance a été soutenue des années 1980 à 2020 par des équipes gouvernementales de tous les bords politiques — du Parti socialiste, des Républicains (anciennement UMP et RPR) et, plus tard, du « centre » (LREM). À la notable exception des fonds de pension qui, en dépit des pressions exercées par le secteur en France, sont restés marginaux, l’État a accédé à la quasi-totalité des revendications de la seconde finance.
Un point sur lequel vous insistez est que le fonctionnement de ce pôle s’est, très vite, largement autonomisé des marchés, et en particulier que l’idée que ceux-ci seraient nécessaires pour déterminer une valeur d’actif fonctionne comme une fiction. C’est le montage seul, montrez-vous, qui détermine une rente, qui peut être partagée entre les différents acteurs. Pourriez-vous en dire un mot ?
Je définis ici la financiarisation comme un certain type de circulation du capital qui bénéficie à des pôles d’accumulation financiers plutôt qu’industriels ou publics, par exemple, et je propose d’en distinguer deux moments. Le premier s’est développé à partir des années 1970 au sein des marchés actions, où de grandes entreprises étaient transformées en actifs financiers dans lesquels investissaient les collecteurs d’épargne eux-mêmes privatisés. Les bénéficiaires de cette période sont les pôles d’accumulation ayant un accès direct à l’épargne : les banques, les assurances et les fonds de pension. Le second moment s’est déployé partiellement sur les marchés, mais surtout hors des marchés organisés, dans des opérations dites « de gré à gré », où des biens qui jusqu’ici échappaient à la financiarisation ont été transformés en actifs : les petites et moyennes entreprises, l’immobilier, la vie quotidienne et finalement le vivant humain et non-humain, ainsi que les infrastructures.
Le pôle d’accumulation de la première finance était organisé autour de la recherche de profit, de l’intensification de la valeur actionnariale, de la défense de la concurrence et de la corrélation des rendements et des risques. Dans ce monde-là, la référence centrale, c’est le marché, et l’économie néoclassique est le paradigme structurant. Dans l’univers de la seconde finance, les acteurs tentent d’étendre le plus loin possible le champ des investissements possibles, ils s’organisent pour externaliser les risques, garantir des mécanismes d’appropriation de rente et maximiser les plus-values réalisables par la spéculation sur les prix. Ces pratiques d’accumulation relèvent finalement d’une logique de rente et d’extension du champ des actifs. Elles sont conduites de manière à maximiser les rendements et externaliser les risques vers les salariés et les usagers, d’un côté, et les investisseurs institutionnels, de l’autre — c’est-à-dire, en dernière instance, les ménages.
Son développement requiert à la fois l’extension des actifs susceptibles d’être acquis ou rachetés, l’augmentation de l’épargne disponible pour y investir, et la possibilité de transférer les risques sur d’autres acteurs (États, ménages…). Comment ces objectifs structurent-ils les attentes de cette deuxième finance vis-à-vis de l’État ?
Les gestionnaires d’actifs partagent un projet d’extension de ce qui peut, dans le monde, être transformé en actifs. Comme on l’a dit, la seconde finance a acquis et acquiert encore des droits de tirage financier sur un nombre croissant de biens nécessaires aux existences contemporaines : les logements, l’immobilier de bureaux, les cliniques, les maisons de soins et de repos, les infrastructures énergétiques, d’approvisionnement, de transport, de télécommunication, mais aussi des infrastructures sociales, comme les écoles ou les hôpitaux, ou des infrastructures de production alimentaires comme les terres agricoles.
En possédant une part croissante des infrastructures de nos sociétés, ces acteurs façonnent nos vies quotidiennes et nous rendent dépendants d’eux pour satisfaire des besoins élémentaires. Ils n’accumulent plus, comme les acteurs de la première finance, en se plaçant en concurrence avec d’autres acteurs sur les marchés financiers pour s’approprier des dividendes, mais en occupant des positions quasi monopolistiques dans la fourniture de produits ou de services nécessaires à la vie sociale. Ces acteurs cherchent à obtenir de l’État des situations de monopole dans certains domaines, ainsi que la prise en charge d’une partie des risques liés à leurs opérations.
Le secteur de la santé en offre un exemple éclairant. À partir des années 2000, on observe un mouvement de concentration des cliniques privées : des fonds d’investissement constituent progressivement des oligopoles se partageant le territoire. Or, les cliniques privées participent, sous conditions d’agrément par l’État, à des missions de service public et sont largement financées par la puissance publique via l’assurance maladie notamment. Plusieurs fonds ont pris position dans ce secteur : Blackstone (Vitalia), LBO France (Médi-Partenaires), Apax Partners (Capio), Bridgepoint (Médipôle Sud Santé) et CVC Capital Partners (Vedici). Cela crée une configuration dans laquelle l’État se dessaisit d’une partie du pouvoir de décision et de gestion, tout en restant le principal payeur. L’Etat devient dérisqueur, c'est-à-dire qu’il assume une part importante des risques financiers liés aux opérations de gestion d’actif.
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Un entretien avec Cyprien Boganda à propos de son livre L'empire du cash. Comment les fonds d'investissement rachètent le monde (Editions de l'Atelier, 2022).