L’analyse des pratiques de « distinction » gagne à tenir compte de la grande diversité des cas de figure observables et de sérieux éléments de complexité.

Avec Hors du commun. Impensés de la distinction sociale (Hermann, 2026), Jean-Pascal Daloz prolonge une série de trois ouvrages sur l’analyse comparative des distinctions au sommet des sociétés. Directeur de recherche au CNRS et chercheur associé à l’université de Yale, il a donné en 2021 à Nonfiction un entretien retraçant les principales étapes de sa démarche, que ce quatrième livre poursuit et complète.

 

Les récurrents problèmes de l’ethnocentrisme et du réductionnisme

Spécialiste des élites, Jean-Pascal Daloz s’est d’abord attaché à jauger les mérites et les limites de l’ensemble des grilles de lecture disponibles au sujet des pratiques de distinction (in The Sociology of Elite Distinction: From Theoretical to Comparative Perspectives, 2010). La confrontation d’une quinzaine de modèles théoriques – de celui de Spencer à ceux des postmodernistes, en passant par Veblen et Bourdieu – à toutes sortes de sociétés et cas de figure l’a conduit à formuler une critique très argumentée de ces cadres d’analyse. Constatant que la plupart des théoriciens concernés étaient partis d’observations dans leur propre société, en leur époque, il a notamment mis en question la possibilité d’extrapoler à partir de modèles souvent ethnocentriques.

Dans un second opus plus constructif (Rethinking Social Distinction, 2013), Jean-Pascal Daloz a alors procédé à une reformulation des perspectives qui soit plus sensible aux clivages culturels, et ne tombe ni dans les illusions dogmatiques des grands schémas à prétention universaliste, ni dans un relativisme extrême qui interdirait toute comparaison.

Il a ensuite publié une « Petite encyclopédie des distinctions élitistes » (en version française, Expressions de supériorité, 2021) offrant un large panorama empirique des pratiques distinctives à travers les âges et les continents, non pas sous la forme d’un catalogue, mais d’un exercice de comparaison. Il y a mis en lumière en quoi lesdites pratiques pouvaient parfois être diamétralement opposées, quoiqu’ayant leurs logiques respectives.

Dans ce nouveau volume, il nous soumet des analyses supplémentaires à travers une dizaine de textes inédits. Il précise qu’il ne s’agit pas à proprement parler d’un quatrième tome « mais plutôt d’une sorte d’apostille, au sens de réflexions additionnelles concernant des points importants » qui n’avaient été qu’effleurés.

 

Profusion, raffinement, assortiment

Le chapitre I (relatif aux modalités quantitatives et qualitatives de l’affirmation sociale) entre dans la catégorie des thématiques ayant certes été brièvement abordées dans la littérature sociologique   , mais méritant un traitement plus approfondi. Celui-ci passe par des analyses détaillées des manifestations (parfois extrêmes) de profusion et de surabondance, à grand renfort d’illustrations éclairantes. Il en va de même au sujet des aspects qualitatifs de la distinction sociale et de la problématique du raffinement tel qu’il est pratiqué par différentes élites du monde.

La discussion interroge ensuite la compatibilité des deux logiques et ce qui peut faire prévaloir l’une ou l’autre, en raisonnant tant en termes de dynamiques civilisationnelles que de catégories sociales. Les évolutions mises en évidence vont plutôt dans le sens d’une valorisation de la distinction qualitative au détriment de l’accumulation quantitative, mais l’inverse est également repérable. En l’espèce, Jean-Pascal Daloz estime que sa méthode comparatiste est susceptible d’enrichir considérablement le tableau.

Ce chapitre se clôt sur une section complémentaire autour du thème de l’assortiment, au sens de la variété recherchée, mais aussi de « ce qui va bien ensemble », sans nécessairement correspondre à une combinaison quantitativo-qualitative.

 

Visibilité/invisibilité, ancienneté/nouveauté

Le second chapitre s’intéresse à la dimension visible ou invisible des biens de prestige, étant établi que le caché, tout autant que le montré, est à même d’exprimer l’éminence. Là encore, une démarche érudite met en évidence un éventail diversifié de pratiques, incitant à dissocier non seulement des types de dispositifs de (dé)monstration et de dissimulation, mais bien des logiques d’entre-deux : en passant par la dialectique du montré-caché, une visibilité partielle ou des écrins révélateurs, entre autres.

C’est ensuite la question de la distinction via l’ancienneté et la nouveauté qui est revisitée, afin d’en dégager les complexités. Il s’agit notamment de faire un sort à la thèse selon laquelle les élites bien ancrées joueraient foncièrement la carte du conservatisme, tandis que les groupes en phase d’ascension sociale opteraient plutôt pour celle de la nouveauté. L’étude empirique des phénomènes de « néophobie » comme de « néophilie » atteste en effet qu’il est loin d’en aller toujours ainsi.

Jean-Pascal Daloz revient dans ces pages sur les processus de mode (soulignant que l’initiative n’émane pas forcément des sommets), de même que sur les confusions postmodernes contemporaines. Évoquant ses propres recherches relatives aux plaques d’immatriculation (dans les pays où l’année de mise en circulation du véhicule est indiquée, ou qui peuvent au contraire être transmises depuis le temps des toutes premières automobiles), ainsi qu’aux badges des compagnies aériennes indiquant le statut des voyageurs (silver, gold, platinum, diamond), il attire l’attention sur le caractère potentiellement équivoque de certains signaux.

 

Divers impensés de la distinction

On en arrive alors à une réflexion épistémologique. Partant des classiques controverses autour des démarches « etic » (s’appuyant déductivement sur des grilles de lecture préconstituées) et « emic » (s’efforçant d’aborder les perceptions d’une population donnée sans a priori), l’auteur glisse vers la question sensible de la conceptualisation de la distinction sociale. Il évoque des notions vernaculaires hautement significatives culturellement (en suédois, en arabe…). Jean-Pascal Daloz fait remarquer que des termes locaux mobilisés dans la littérature académique sont restés limités à leur environnement d’origine (comme l’italien « sprezzatura » évoquant l’aisance désinvolte), tandis que d’autres connaissaient une relative divulgation mais avec des désaccords persistants (à l’instar de l’anglais « snob »), ou étaient transposés en toutes sortes de contextes (ainsi du « potlatch »), voire érigés au rang de concept tout en conservant une certaine pertinence dans les parlers populaires (« Big Man »).

Le chapitre suivant, intitulé « L’incomparable et le parangon », renvoie à ce qui est présenté comme l’un des « angles morts » de la pensée sur la distinction sociale : les gens au sommet sont-ils avant tout animés par la volonté de se démarquer de ceux qu’ils perçoivent comme leurs inférieurs, ou par l’ambition de faire figure de modèle de référence et d’être imités ? A cet égard, les pratiques qui se laissent comprendre en termes de « précellence », sur fond ou non de transcendance religieuse, contrastent avec celles d’émulation, possiblement en rapport avec des logiques communautaires, par exemple en situation de concurrence coloniale...

La perspective comparatiste interroge aussi les vecteurs prioritaires de distinction. Il s’agit de saisir ce qui compte énormément ou pas du tout, et pourquoi, au gré des sociétés. Il est ici moins question de style de vie, de « je-ne-sais-quoi », que d’indices privilégiés du statut, de « check-lists ». Aux yeux de Jean-Pascal Daloz, il importe surtout de s’interroger sur des distinctions « partielles » pour des raisons culturelles, sans omettre les raisonnements de nature plus psycho-sociologique autour de possibles points forts et de rejet concomitant de ce qui vous dessert.

 

Revisiter les goûts

Les chapitres suivants poursuivent leur investigation en examinant des manifestations particulièrement affirmées de distinction sociale. L’analyse du cosmopolitisme élitiste – qui dissèque les modalités des positionnements « xénocentrés », se définissant par une préférence marquée pour divers ingrédients d’autres cultures que la sienne – ne relève pas d’une sorte de version « soft » de la distinction s’appuyant sur les prédilections inconsciemment partagées de toute une classe supérieure, mais de sérieux efforts de démarquage liés à des expériences (ou pour le moins de solides connaissances) exotiques. Ce texte est assez représentatif de la volonté de clarification analytique de l’auteur au sein du livre, aboutissant à des typologies et à des problématisations très claires.

Un septième chapitre entend rouvrir la question de la distinction par le goût, au-delà du dialogue de sourds entre partisans du modèle bourdieusien (fût-il retouché à la marge pour mieux le sauvegarder) et adversaires postmodernistes selon lesquels il serait irrémédiablement dépassé. Jean-Pascal Daloz avait déjà tenté de proposer une autre voie, à la fois comparative et non alignée, dans un des chapitres du second volume de sa trilogie. Il va peut-être plus loin ici en mettant l’accent sur « la distinction de l’acteur qualifiant », c’est-à-dire celui qui met en avant, arguments à l’appui, des qualités insoupçonnées : soit une vision davantage saillante de l’affirmation par le goût. Il revient par ailleurs sur la différentiation entre deux types d’appréciations, l’une de l’ordre du « ressenti extrêmement puissant » et l’autre découlant plutôt de « l’ardeur cognitive », en s’appuyant ici sur les notions barthésiennes de « punctum » (l’infiniment poignant) et de « studium » (mobilisant un engouement général).

 

La démarche comparative de Jean-Pascal Daloz reposant sur la consultation de milliers d’études (qui relèvent d’une douzaine de disciplines académiques), mais aussi sur un important corpus littéraire, un chapitre explicite son utilisation de ce dernier, spécialement quand il donne à observer des modalités de distinction apparemment inédites. Il consacre également une section à des va-et-vient étonnants entre réalité et œuvres de fiction : des modèles impressionnants étant tirés de la première, traduits en personnages romanesques encore rehaussés, et appelés à devenir eux-mêmes sources d’inspiration pour certains lecteurs.

Un chapitre de clôture envisage enfin l’élitisme comme un ensemble de pratiques ne se réduisant pas forcément à des intentions de prépondérance au plan sociétal. Ainsi la fascination pour des quêtes « hors du commun » peut être vue de manière positive, voire salutaire, d’une manière qui ne ramène pas toute l’activité des élites aux luttes (symboliques) entre classes.

Au total, ce livre sur « les impensés de la distinction sociale » offre un complément aux discussions théoriques, illustrations et comparaisons que proposaient les trois volumes précédents dans l’intention de complexifier notre compréhension des phénomènes concernés. Plus court, il peut aussi constituer une bonne porte d’entrée à l’entreprise de Jean-Pascal Daloz, et se prête à une circulation libre entre les chapitres, au gré des centres d’intérêt de chacun.