La distinction sociale des élites revêt des formes très variées en fonction des lieux et des époques, contrairement à ce que l’on pourrait croire.

Après deux volumes à la fois théoriques et méthodologiques (The Sociology of Elite Distinction en 2010, puis Rethinking Social Distinction en 2013, tous deux publiés en anglais par Palgrave Macmillan), Jean-Pascal Daloz, directeur de recherche au CNRS (UMR SAGE Strasbourg) et Faculty Fellow à l’Université de Yale, nous offre avec Expressions de supériorité. Petite encyclopédie des distinctions élitistes un large aperçu empirique de la question. Dans cet entretien, il revient sur ses précédents travaux relatifs à ce thème et présente quelques exemples révélateurs de la diversité des manifestations distinctives à travers le temps et l’espace.

 

Nonfiction : Votre nouveau livre peut se lire comme le dernier volume, empirique, d’une trilogie autour de la distinction élitiste, dont les deux premiers volets étaient consacrés à des questions théoriques et méthodologiques. Pourriez-vous revenir sur l’articulation entre ces trois ouvrages ?

Jean-Pascal Daloz : A l’époque où j’étais en poste à Oxford, j’ai publié un premier volume sur le sujet, intitulé The Sociology of Elite Distinction: From Theoretical to Comparative Perspectives. Son objectif était tout d’abord de réunir et de présenter l’ensemble des théorisations disponibles. Cela n’avait jamais été fait. Mais pour le comparatiste que je suis, ayant des connaissances disons « étendues » sur les modalités et les logiques de distinction sociale à travers le monde et les siècles, l’ambition était surtout d’évaluer les mérites comme les limites de ces grilles d’analyse lorsqu’elles se trouvent confrontées à toutes sortes d’environnements. Ce premier livre, même s’il souligne précisément les apports de tels ou tels auteurs clés ou écoles de pensée, était assez critique, pointant du doigt beaucoup de généralisations discutables, ethnocentriques. Il faut dire que la plupart des analystes sont partis du cas de leur propre société, en leur époque, et ont souvent cru pouvoir en tirer de grandes leçons par extrapolation. L’exercice favori du comparatiste est alors de fournir des contre-exemples signalant le caractère contestable de maintes affirmations à prétention globale.

Trois ans plus tard, j’ai publié un second ouvrage, Rethinking Social Distinction, se voulant plus constructif. Mon but n’était nullement d’aboutir à un grand système théorique de substitution (on ne croit plus guère à ce genre d’entreprise) mais à des cadres d’interprétation moins rigides et beaucoup plus sensibles à la variabilité des manifestations repérables, comme des univers de sens dans lesquelles elles s’insèrent. Ceci m’a amené à élaborer des approches originales (par exemple sur les vecteurs prioritaires de distinction au gré des sociétés) et à reconsidérer certains aspects ayant reçu des traitements beaucoup trop dogmatiques à mon goût, ou ne paraissant pas prendre la mesure de scénarios fort dissemblables. C’est ainsi que j’ai complètement réexaminé la problématique du caractère largement inconscient ou éminemment stratégique des pratiques distinctives, parmi une dizaine d’autres thèmes importants.

Le nouvel ouvrage qui paraîtra en anglais l’an prochain chez mon éditeur attitré, mais que j’ai tenu à rédiger et à publier d’abord en français cette fois-ci, est lui de nature empirique. Au fil des années, j’ai accumulé énormément de données à travers mes observations dans de nombreux pays et des milliers de lectures. Encouragé en cela par des amis et collègues des deux côtés de l’Atlantique, j’ai fini par me dire qu’il serait pertinent de convier le lecteur intéressé à une sorte de promenade savante à travers les sociétés. En écrivant ce troisième livre, j’ai parfois pensé qu’il aurait été plus aisé, paradoxalement, de produire une demi-douzaine de tomes reprenant l’ensemble des éléments que j’ai réunis. Ce que je propose ici en constitue une sélection, visant surtout à mettre en évidence à quel point la symbolique de l’éminence peut revêtir des formes variées, voire opposées, quoiqu’ayant généralement leur rationalité.

 

En France, la distinction est immédiatement associée à la sociologie de Pierre Bourdieu et à son ouvrage éponyme. Pour autant, il est loin d’être le seul sociologue s’étant intéressé à ce phénomène. Qui sont les principaux auteurs sur le sujet et quelles sont les limites de leurs théories respectives ?

J’ai identifié une quinzaine de traditions (sans parler des écrits normatifs qui abondent). On peut notamment citer Spencer, Tarde, Veblen, Simmel, Weber, Sombart, Elias, Goffman, Bourdieu, Baudrillard, les écoles (néo-)marxistes, fonctionnaliste, les analystes de la postmodernité mais encore des approches psychosociologiques et socio-économiques souvent passionnantes. L’un des travers assez gênant de cette littérature est qu’elle ne s’est aucunement constituée par apports successifs. Il s’avère que la plupart des auteurs ignorent (dans l’un ou l’autre sens du terme) ce que leurs prédécesseurs ont avancé. Pour qui connaît bien l’ensemble des écrits théoriques, ceux-ci regorgent de pseudo-découvertes, de redites, fréquemment masquées par le fait d’employer un vocabulaire distinct. J’en donne de nombreuses illustrations, tout en admettant volontiers que certains ténors auront considérablement développé des sujets cruciaux et vont plus loin que leurs devanciers passés sous silence. Au bilan, aucune contribution classique ou récente ne m’apparaît foncièrement à rejeter et j’en fais pour ma part un usage assez éclectique quand il s’agit d’interpréter tel ou tel contexte. Par exemple, Thorstein Veblen, le théoricien de la « classe de loisir » et un très fin observateur du Gilded Age aux Etats-Unis, estime que la consommation ostentatoire est une absolue nécessité pour s’affirmer socialement, tandis que Pierre Bourdieu propose l’oxymore « ostentation de la discrétion » quand il entend caractériser la distinction bourgeoise. L’une et l’autre grille de lecture font assurément sens pour les pays étudiés et peuvent se révéler plus ou moins applicables ici ou là. Mais il convient de ne surtout pas en faire des sortes de sésames passe-partout et d’œuvrer à des cadres de réflexion beaucoup plus ouverts et nuancés.

La difficulté est que nous évoluons dans un monde universitaire souvent très dogmatique, imprégné de concepts qui servent de signes de connivence, sans parler de toutes ces revues, de ces colloques en circuit fermé ou interviennent des continuateurs persuadés de la toute-supériorité de leur schéma de prédilection et de son père fondateur. Or, il ne s’agit pas d’estimer systématiquement que tels ou tels théoriciens seraient davantage convaincants que d’autres mais de comprendre en quoi leurs modèles respectifs se révèlent plus ou moins opératoires au gré des contextes. Je dois dire que lorsque mes deux premiers ouvrages ont reçu des commentaires très élogieux (sans doute trop) de la part de grands noms de Cambridge, de Yale, etc. estimant que mes études comparatives permettaient d’aller au-delà de l’approche bourdieusienne, ou que j’avais poussé l’analyse de la distinction sociale à un niveau de sophistication jamais atteint jusqu’ici, cela a heureusement contribué à attirer l’attention sur mes travaux comparatifs mais aussi les foudres des tenants de cette obédience, singulièrement.

 

En quoi votre approche du sujet, qui se veut à la fois pluridisciplinaire et très sensibles aux clivages culturels, se démarque des précédentes et que nous apprend-elle sur l’analyse de la distinction sociale ?

Mon optique se veut résolument inductive et sans arrière-pensée dénonciatrice. Je pars de ce que j’ai observé ou de ce qui l’a été et ne recours éventuellement à des théories préexistantes que si cela se révèle véritablement éclairant. De ma toute première expérience de recherche de terrain, à l’époque où je travaillais sur le cas assez complexe des « Big Men » nigérians dans les années 1980, ou plus tard en Scandinavie, en Chine, j’ai retenu deux choses essentielles : l’importance de pénétrer les logiques de sens qui prévalent et une certaine méfiance à l’égard du prêt-à-penser, des modèles adoptés a priori alors qu’ils ont souvent été élaborés sous et pour d’autres cieux.

Par ailleurs, le genre de démarche que je privilégie, relevant d’une sorte de comparaison érudite, suppose en effet une perspective résolument pluridisciplinaire. Dans Expressions de supériorité, je fonde mon propos sur une douzaine de spécialités académiques, y compris les études littéraires ou l’histoire de l’art, par exemple. L’intention n’est évidemment pas de prétendre se substituer aux chercheurs œuvrant dans tel ou tel secteur mais de prendre en considération tous les savoirs disponibles, quelle que soit leur provenance. Je me suis assez tôt rendu compte que plutôt que de m’efforcer à devenir un généraliste au sein de mes disciplines de formation, la science politique et la sociologie, et à creuser inlassablement un champ élu, il me fallait opter pour un parcours « omniscient ». J’ai pris énormément de plaisir et un immense intérêt à parcourir tant les écrits ethnologiques sur la Polynésie, les travaux d’archéologie relatifs à l’Amérique centrale (très concernés par les élites précolombiennes) que, mettons, à suivre les récentes polémiques au sein de l’historiographie anglaise à propos de l’image des châteaux forts médiévaux.

J’ajoute que, d’un point de vue plus épistémologique, je me reconnais particulièrement dans les sous-disciplines qui mettent l’accent sur le relativisme culturel, ou plutôt le perspectivisme comme je préfère dire, et non pas sur des structures soi-disant omniprésentes. A cet égard, les apports de l’anthropologie interprétativiste (à la Clifford Geertz, dans la lignée de l’approche compréhensive wéberienne), de l’histoire culturelle (à la Peter Burke, à la Pascal Ory), de la sociologie abordant les cultures comme des variables indépendantes (à la Jeffrey Alexander) m’ont beaucoup stimulé, de même que les travaux de politique comparée ne réduisant pas tout au seul lexique occidental, et auxquels j’ai contribué de mon côté.

 

Dans votre livre, vous offrez de nombreuses entrées sur le phénomène, soulignant à chaque fois sa diversité dans ses manifestations et logiques selon les époques et les espaces. Pourriez-vous nous en dire quelques mots ?

Cette Petite encyclopédie comprend 17 chapitres thématiques répartis en 4 sections, chacune précédée d’une introduction. La première concerne les signes extérieurs de distinction, autrement dit les biens de prestige. La seconde a trait aux signes incorporés qui sont à la fois moins concrets et plus ancrés. J’ai consacré la troisième à la distinction par l’intermédiaire de l’entourage. Enfin la dernière porte sur l’analyse des confrontations directes, des face-à-face symboliques.

Plus encore que mes précédents livres, cette somme empirique fourmille nécessairement d’illustrations. Elles visent notamment à faire prendre conscience de la profusion des formes que peut prendre la distinction. M’intéresse tout particulièrement la mise en évidence de codes antinomiques d’une société à l’autre. Par exemple, on sait que pendant des siècles en Occident, les robes à traîne ont constitué un indice d’appartenance aux milieux privilégiés. Il s’agissait bien sûr de démontrer son opulence à travers cette profusion de tissu mais aussi de sous-entendre que l’on n’était nullement astreinte à des tâches manuelles. De leur côté, les servantes revêtaient parfois des robes un rien plus courtes, ce qui facilitait leur besogne et renseignait sur leur condition subalterne, comme dans les Pays-Bas du XVIIe siècle. Or, à la même période, dans la Chine des Ming, une robe touchant le sol était au contraire dévalorisante. C’était là le sort des veuves de la haute société qui n’avaient le droit de les ajuster avec un ourlet qu’après un an de deuil. Autrement dit, un même indice est-il passible de renvoyer à des significations complètement opposées, dans le cas chinois la distinction étant culturellement liée à la distance par rapport au sol perçu comme impur.

Une autre illustration : je mets l’accent sur le fait que la supériorité sociale peut s’exprimer tant par l’affichage d’un ostensible confort que par des contraintes élitistes. Ainsi, dans un grand nombre de civilisations, les dais, les parasols, les grandes ombrelles ont été monopolisés par celles et ceux qui occupaient des positions éminentes. Assez souvent toutefois, les élites ont pu au contraire s’assujettir à des dispositifs redoutablement astreignants. C’est notamment le cas des tenues extrêmement amples (songez à la largeur des jupes des Ménines de Velasquez), ou très serrés (comme les kimonos, les robes étroites de la Belle Epoque), ou demeurant difficilement en place (comme les toges). Cependant, parvenir à surmonter l’épreuve avec une apparente aisance sera d’autant plus distinctif.

Pour prendre un exemple d’une autre nature, dans la chapitre sur les préséances, je me suis penché sur le sens des processions. Les personnages majeurs apparaissent souvent en tête de cortège, parfois au milieu, ou tout à la fin. Au Moyen Age, les recteurs, les docteurs en droit et en théologie ouvraient les parades publiques de l’université. En revanche, s’agissant des triomphes romains, le général vainqueur se tenait sur son char au milieu du défilé, précédé du butin amassé, des dignitaires ennemis faits prisonniers, et suivi de ses troupes. Il arrive au contraire que les figures prédominantes se situent en queue de cortège, selon une sorte d’apothéose finale, à l’instar de l’empereur de Chine. Chaque scénario a sa raison d’être. Le premier relève d’une stricte logique de préséance, les protagonistes se tenant à l’avant-plan. Le second repose sur la centralité tandis que le troisième s’appuie sur une gradation ascendante, consistant à se faire attendre, ceux qui précèdent jouant le rôle d’introducteurs, d’annonciateurs.

Le livre contient pléthore d’exemples de ce genre. Au rebours d’une approche à la Michel Foucault, qui estimait que les logiques de sens sont superficielles et qu’il importe de s’intéresser surtout aux structures sous-jacentes, mon travail en tant que comparatiste consiste à attacher la plus grande attention à ce genre de clivages éminemment révélateurs.

 

La couverture de votre livre n’est pas sans rappeler celle de l’ouvrage de Bourdieu sur la distinction, paru en 1979, avec son fond gris-noir et son titre orange.

A vrai dire, il s’agit d’une coïncidence. J’avais proposé la photo du lévrier car elle renvoyait à ce qui constitue peut-être l’un des chapitres les plus originaux de l’ouvrage : celui sur la distinction sociale par l’intermédiaire des animaux. L’orange est la couleur fétiche de mon éditeur, qui l’utilise souvent pour les titres. Mais j’ai trouvé que c’était là un clin d’œil amusant.