Des sociologues étudient la famille comme lieu de domination, de violence et d’inégalités sociales, de genre et de classe.
Si le thème de la famille s’est manifestement imposé dans la rentrée littéraire de septembre 2025, traduisant un besoin renouvelé de ciment social, à une époque de détresse et de dislocation, ce numéro des Actes de la recherche en sciences sociales prend le parti inverse, étudiant le « côté obscur » de la famille. Dans ce dossier conçu et coordonné par Anaïs Albert, Sibylle Gollac et Anne Lambert, il s’agit d’explorer, d’inventorier et d’interroger le saccage que la violence familiale fait subir aux corps et au langage — car, comme il est souligné avec une pointe d’humour, « la vie familiale n’est pas un long fleuve tranquille ».
Dans ce volume, il est donc question, avant tout, de domination. Celle qui se manifeste dans les rapports de genre au sein des familles, dans le cadre des emplois d’aides à domicile, dans les formes de propriété, mais aussi dans les rapports entre parentalité et transitions de genre, ou encore dans les modalités de la migration.
Sociologie de la famille
Ce volume s’ouvre par une page destinée à cadrer le propos d’ensemble. Il s’agit d’y définir la famille, non seulement comme une « catégorie réalisée », selon les termes de Pierre Bourdieu — fondateur de la revue —, mais aussi comme un lieu d’apprentissage, étroitement lié à des fonctions sociales fondamentales. La famille apparaît ainsi comme un fait social déterminant, autant que comme une réalité historique relevant de l’histoire, de la démographie, de l’anthropologie et de la sociologie.
C’est à travers ces différents savoirs que l’on a pu identifier la famille comme un champ de domination, avant d’élaborer les concepts permettant d’en saisir les traits. Pour autant, ces approches demeurent moins diffusées que les lieux communs sur la famille, lesquels dessinent le plus souvent un modèle hérité de la famille bourgeoise : une cellule centrée sur la conjugalité, l’hétérosexualité, etc. ; autrement dit, une sorte de « grand récit » aveugle aux inégalités, comme au travail domestique gratuit.
Longtemps, par ailleurs, le rapport à la famille s’est formulé soit en termes d’émancipation, soit en termes de mécanismes de reproduction. Les évolutions de l’institution familiale ont, de ce fait, souvent donné lieu à des lectures pessimistes.
Au-delà de la famille « liquide »
Dans le sillage du philosophe Zygmunt Bauman, ayant récemment décrit une transformation de la société en « société liquide », la famille a été intégrée à ce schéma, laissant croire à un déploiement de relations intrafamiliales « incertaines » et « labiles ». Or, l’ensemble de ce numéro souligne que de telles descriptions tendent à passer sous silence les rapports de domination qui ont structuré la famille — et, surtout, ceux qui continuent de la structurer. Ne serait-ce que par l’intérêt économique qui lie les membres d’une même famille, bien avant que n’entrent en jeu des liens amoureux.
Dès le premier article, signé par les trois coordinatrices, le numéro rappelle les débats historiographiques les plus centraux, ainsi que le fait que tout le monde ne dispose pas du privilège de pouvoir « faire famille ». Outre l’existence de configurations familiales multiples, nombre de revendications actuelles bouleversent profondément le cadre promu par un modèle théorique trop rapidement imposé. À partir de ces constats, le propos renoue avec les travaux féministes, matérialistes et marxistes, ainsi qu’avec ceux du black feminism, dans la mesure où, selon les rédactrices, ces courants interrogent frontalement les rapports de pouvoir et les rapports sociaux de classe, de genre, de « race » et d’âge qui s’articulent au sein de la famille.
Il est ainsi question, entre autres, des inégalités intrafamiliales, de l’appropriation masculine de l’espace domestique, du creusement des inégalités dans l’usage du temps, de la coprésence physique de divers protagonistes — y compris dans le cadre du service exercé au domicile d’autrui —, des rapports sociaux de sexe, de l’appropriation des corps, des carrières et des trajectoires migratoires.
Ce que la famille fait aux femmes
Au cœur de ces préoccupations, se trouve notamment la question de la prise en charge des personnes âgées, et plus largement celle du vieillissement de la population — sujet particulièrement délicat dans un contexte marqué par la valorisation de l’autonomie. L’article de Marion Gaboriau et Ève Meuret-Campfort s’intéresse aux femmes devenues aides à domicile, qui occupent, par leur rôle d’assistance, une position centrale dans les reconfigurations familiales. Sont analysés à la fois le statut social des personnes concernées et la relation entre les personnes âgées et leurs salariées (parfois conjointes, enfants ou petits-enfants), dans des rôles qui rendent la personne âgée dépendante et peuvent s’apparenter à des formes de dépossession. Le fait que ces emplois soient massivement féminins soulève déjà de nombreuses questions ; mais les autrices mettent également au jour les mécanismes de reproduction qui rendent la relation d’aide acceptable pour les deux parties — la personne âgée et la femme-aide, elle-même souvent mère —, pouvant parfois évoluer vers des relations amicales.
Angèle Jannot et Chloé Pariset rendent compte d’un autre aspect des rapports intrafamiliaux, en étudiant les rapports sociaux de sexe autour du patrimoine. Après un nécessaire rappel du droit en matière de communauté de biens, les autrices s’appuient sur les entretiens qu’elles ont réalisés. Se déploie alors une vaste mise au jour des rapports au patrimoine, différenciés selon les sexes et structurés par la domination : les déclarations, la manière de concevoir ce qui mérite d’être déclaré — le tout accompagné d’une remarquable gravure de Félix Vallotton.
L’article de Sofia Aouani et Julia Descamps porte sur les femmes venues en France dans le cadre du regroupement familial. On y rencontre les visions stéréotypées des migrations féminines, ainsi que la prégnance de l’injonction à l’assimilation.
En somme, ce premier volume s’impose par son importance et appelle, à l’évidence, la lecture du second.