Un nouvel opus du Séminaire de Lacan explore, à travers le prisme de l’art et de la perspective, l’énigme de « l’objet a », objet de la psychanalyse.

Avec ce treizième livre, intitulé L’objet de la psychanalyse, se poursuit la publication des séminaires que Jacques Lacan a donné dans différentes institutions parisiennes entre 1950 et 1980. Ce cours, prononcé à l’École normale supérieure en 1965-1966, a pour objectif de former des psychanalystes, comme Lacan le rappelle à plusieurs reprises. En interrogeant « l’objet » de la psychanalyse, Lacan entend plus particulièrement opérer un changement radical dans la conception de l’inconscient.

On ne saurait aborder ce séminaire sans garder à l’esprit certains acquis des années antérieures. En particulier ceux qui insistent sur le champ du langage et la fonction de la parole, ainsi que sur l’idée que le « sens » du langage et des rapports interhumains n’est qu’un effet de surface. Ce qui traverse les humains, d’après Lacan, c’est la structure : l’ensemble des relations qui se maintiennent indépendamment des choses qu’elles relient. À ce niveau, Lacan a montré comment, à travers le discours du malade et les symptômes de la névrose, ce sont les structures mêmes du langage qui parlent, et non le sujet. C’est précisément la question du sujet et de l’objet de la psychanalyse qui donne toute sa saveur aux propos tenus tout au long de ces pages.

L’art et la perspective

Ce séminaire est notamment célèbre pour les développements que Lacan consacre aux Ménines de Velázquez. On y entend aisément, compte tenu de l’époque, le dialogue implicite avec Michel Foucault — présent lors d’une séance — et avec le premier chapitre des Mots et les Choses (« Les Suivantes », 1966).

Un jeu de redoublement se manifeste encore dans cette édition, dont la couverture présente également un tableau, mais non celui de Velázquez : un Balthus, Thérèse rêvant (1938). Ce choix iconographique n’est pas anodin. Il prolonge, dans l’objet même du livre, la manière propre à Lacan de faire des tableaux de véritables objets de pensée, et plus précisément des objets-regards. « De l’art, disait Lacan, nous avons à prendre de la graine. » En un mot, l’artiste précède le psychanalyste et lui fraie la voie, comme il le souligne notamment à propos de Marguerite Duras.

On lira avec profit, de ce point de vue, les pages célèbres où il est question de la perspective comme mode sous lequel le sujet — ici, le peintre — se fait présent dans le tableau. Il convient en effet, d’après Lacan, de ne pas confondre le statut de représentation de la peinture perspectiviste et le fait, pour des personnages, d’être « en représentation ».

Ainsi, si l’art précède la théorie, on comprend que l’enseignement de la psychanalyse ne puisse se réduire à la répétition indéfinie de notions dont on se contenterait de traduire le sens. Le rapport entre disciplines — ici entre les arts et ce que l’on appelle les « sciences humaines » — demeure une source incontournable d’ouverture d’esprit pour les analystes, tant dans leur formation que dans leur pratique.

L’« objet a » et son savoir

De ces analyses de l’art et de la perspective, Lacan ne tire pas un excursus marginal, mais l’un des accès privilégiés à la question centrale du séminaire : celle de l’objet de la psychanalyse et du sujet qui s’y institue. Le détour par la peinture prépare en ce sens l’introduction de ce que Lacan nomme l’« objet a ». On notera que, malgré la complexité des réflexions menées, nourries de culture classique, et du vocabulaire technique employé, le texte demeure accessible : il est en effet issu des séances dites « ouvertes » du séminaire — par opposition aux séances réservées aux spécialistes et accessibles uniquement sur invitation.

À propos de cet « objet », Lacan est d’une grande clarté, à condition de ne pas méconnaître ce qu’il entend par là. Il n’est nullement question de laisser croire que la psychanalyse aurait pour objet un savoir positif sur l’objet a. Ce dernier est lié à l’émergence du sujet et à sa structuration comme sujet divisé, et est abordé sous la figure de l’« objet regard » : non pas la vision comme fonction perceptive, mais le regard comme point où le sujet se découvre lui-même comme pris dans le champ de l’Autre, vu plutôt que voyant. En ce sens, l’objet a est présent partout, mais personne ne sait le voir, parce que chacun confond le regard en tant que fonction structurale avec le monde de la vision — ce qui nous renvoie, d’une certaine manière, à la spécificité de la peinture. Or il n’en relève pas, et il ne disparaît pas, même si certains l’enferment dans le prégénital en croyant le voir s’évanouir avec la maturité.

Un vaste espace de pensée

La lecture patiente de ce séminaire confronte le lecteur ou la lectrice à un vaste espace de pensée qui englobe non seulement la pensée grecque et la pensée médiévale, mais aussi la période classique. La théologie médiévale surgit fréquemment au fil du propos, et l’on devine que la structure de la Trinité chrétienne n’est pas pour rien dans certaines des tripartitions qui organisent ici la réflexion.

Plus proche de la modernité, René Descartes fait l’objet de nombreuses pages : à la fois pour être dégagé des lectures caricaturales dont souffrent ses écrits, et pour certaines spécificités, notamment ses réflexions sur l’espace. Pascal intervient également dans les démonstrations, au titre de sa manière d’introduire la division entre l’être et l’existence, à l’encontre de la pensée grecque de l’être.

Plus proche encore des auditeurs et des lecteurs de l’époque se trouve la réflexion épistémologique autour du terme de « science ». Lacan souligne le travail d’Alexandre Koyré, mais aussi les enjeux prétendument « scientifiques » de la psychologie, en suivant de près l’humour de Georges Canguilhem, dont il rappelle la célèbre formule selon laquelle cette « science » ne cesse de glisser du Panthéon à la Préfecture de police.

Jean-Paul Sartre occupe enfin une place particulière à la surface du propos : en voulant mettre l’homme à la place de Dieu, il n’a, selon Lacan, en rien fait progresser les connaissances souhaitées.

Autant dire que ce volume méritait pleinement d’être publié, et qu’il constitue, par ailleurs, un signe supplémentaire de l’avancée de la mise au jour des archives lacaniennes.