Un ouvrage collectif parcourt plusieurs millénaires à travers une succession de documents dont l’analyse met en relief l’histoire des femmes dans les sociétés prémodernes du continent européen.
Paru en 2024, ce livre est l’aboutissement d’une entreprise collective soutenue et coordonnée par l’association Mnémosyne pour le développement de l’histoire des femmes et du genre, qui avait déjà veillé à la publication de La place des femmes dans l’histoire. Une histoire mixte((Geneviève Dermenjian et al. (dir.), La place des femmes dans l’histoire. Une histoire mixte, Paris, Belin, 2010)), et par le labex Hastec qui regroupe vingt-et-une unités de recherches. Cet ouvrage vient clore un cycle entamé avec la parution, en 2017, de L’Europe des femmes (XVIIIe-XXe siècle) , qui associait déjà de nombreux chercheurs et chercheuses pour diffuser les acquis d’un champ de recherches encore largement invisibilisé aussi bien dans le monde de la recherche et les cursus d’enseignement secondaire et supérieur, que dans la société dans son ensemble. Comme son prédécesseur, ce livre entend bousculer cet état de fait en s’adressant à ces deux publics.
Une histoire des femmes par les documents
Ce travail collectif se présente comme une somme de 152 notices qui, partant d’un document, quelle que soit sa nature, proposent en deux ou trois pages une plongée dans les rapports de genre d’une société et d’une époque, de la Préhistoire au XVIIIe siècle, parcourant ce faisant l’ensemble de l’espace considéré aujourd’hui comme européen – d’où les incursions en Espagne islamique ou en Moldavie sous domination ottomane, par exemple. Ces notices sont elles-mêmes réparties entre quatorze chapitres thématiques. Chacun est doté d’une introduction claire et succincte, qui présente le double avantage d’expliciter les principaux concepts et enjeux théoriques qui justifient le regroupement des notices et d’offrir une clef de lecture bienvenue dans des chapitres qui rejouent chacun l’ensemble de la chronologie du livre, soit, au bas mot, deux ou trois millénaires.
Cette structure permet de concilier l’exigence de scientificité d’un projet éditorial qui embrasse une période et un espace très large avec la nécessité d’en permettre une appropriation par le plus grand nombre. La lecture peut ainsi se déployer d’une manière assez classique et linéaire mais aussi faire l’objet d’explorations ponctuelles, en vertu des curiosités de chacun et de chacune. Cela donne à l’ensemble une apparence encyclopédique, au sens étymologique du terme, puisque, où qu’on entre dans le texte, on finit toujours par en faire le tour. En outre, le choix de partir systématiquement des documents, reproduits ou édités, donne à chaque notice une indépendance et une cohérence qui rendent possible et fructueuse cette forme de lecture épisodique — d’autant que, d’un point de vue narratif, cela donne plus de couleur et de chair au discours scientifique.
Ainsi, la notice de Violaine Sébilotte Cuchet consacrée à Artémise, la fameuse amirale grecque du roi perse Xerxès, est introduite par deux extraits concurrents des historiens Hérodote et Pausanias, dont la critique guide la démonstration de l’historienne. Le premier brosse un portrait d’autant plus riche et favorable de cette femme qui illustre le génie grec au sein de la flotte perse, qu’il est lui-même né, selon toute vraisemblance, dans la ville qu’elle a dirigée, Halicarnasse. La fierté civique s’associe à l’honnêteté de principe qui guide la rédaction des Histoires, pour donner de la visibilité à une femme dont les Athéniens auraient préféré que l’on oublie jusqu’au souvenir. Et le second, qui écrit pour les élites romaines qui visitent la Grèce et ses monuments, la mentionne pour expliquer la décoration d’un portique, s’empressant de mettre en doute sa participation à la bataille de Salamine — si inconcevable dans le monde des cités. L’historienne se livre ainsi à un véritable commentaire de documents qui importe autant par son sujet (Artémise) que par ce qu’il dit de la production des sources qui nous permettent de la connaître.
De l’histoire des femmes à l’histoire du genre
Ce dispositif éditorial, pour classique qu’il soit, fait aussi le jeu du propos scientifique, puisqu’en mettant en évidence dès la table des matières la très grande variété des contextes dans lesquels s’expriment les phénomènes étudiés, il souligne à la fois le caractère structurant des assignations de genre pour les sociétés humaines et la diversité des configurations socio-historiques où elles se manifestent, malgré l’universalité de la domination masculine et du patriarcat. Par exemple, le veuvage, en abolissant la tutelle masculine de l’époux, permettait aux femmes du Moyen Âge et de l’époque moderne de gérer leur patrimoine ou celui de leurs enfants en lieu et place des hommes, à l’image de Marthe de Cabannes, une active bourgeoise de Montpellier étudiée par Kathryn Reyerson.
Plus marquante encore que la profusion des exemples et des méthodes est la dimension réflexive des analyses, qui très souvent mettent en relief les préjugés et les préconceptions que le discours historique — longtemps monopole des hommes — a pu engendrer et perpétuer en vertu de l’imposition sur les sociétés passées d’un point de vue masculin historiquement situé et fort peu conscient de lui-même. À titre d’exemple, dans son analyse de la tombe de la guerrière de Birka, Geneviève Bührer-Thierry rappelle que l’identification de la personne défunte comme un homme – ce qui est biologiquement faux – découlait de la projection par les historiens des XIXe et XXe siècles des normes de genre de leur temps sur une époque où elles n’avaient pas cours : il ne fallait pas nécessairement naître homme pour faire métier des armes ou plus simplement être enterré avec, comme autant de symboles de pouvoir. L'historienne va même plus loin en soulignant les limites des outils contemporains et des documents archéologiques, puisqu’aujourd’hui, on ne peut que constater qu’il s’agit d’une personne décédée dotée de gamètes féminins, sans véritablement savoir quelle était son identité de genre dans la société dans laquelle cette personne vécut, ni quel était le lien entre ce dépôt mortuaire et ses occupations dans la vie.
En conclusion, cet ouvrage met à la disposition du grand public et des enseignants et enseignantes une somme d’études documentaires qui ne se résume pas à une addition de curiosités. Par son dispositif éditorial et sa structuration thématique, cette entreprise collective parvient à rendre accessibles, synthétiquement (eu égard à l’ampleur de la chronologie) et pratiquement (grâce à la reproduction des documents), les objets, les concepts et les méthodes qui caractérisent l’histoire des femmes et l’histoire du genre. Cette portion encore trop invisibilisée de l’espace scientifique se trouve ainsi dotée d’un précieux instrument pour participer à sa diffusion et sa reproduction, grâce à sa double nature d’encyclopédie de poche pour le grand public et d’outil de travail pour les enseignants et enseignantes.