Dans une synthèse richement illustrée, Philippe Depreux revient sur les premiers siècles de l’empire médiéval en Occident.
L’empire est une notion depuis longtemps travaillée par les historiens, et pas seulement les spécialistes de l’empire par excellence, à savoir celui de Rome. Les nombreuses formes d’empires au Moyen Âge ont aussi fait l’objet d’études approfondies, en particulier ces dernières années, en dépassant les empires qui se définissent strictement comme tels. Le programme de l’agrégation d’histoire 2026 entérine d’ailleurs ces tendances, puisqu’il porte précisément sur les « Théories et pratiques du gouvernement impérial du début du VIIIe jusqu’au début du XIe siècle : Empire byzantin, monde islamique, Occident latin ». La lecture de l’ouvrage de Philippe Depreux, professeur à l’université de Hambourg et spécialiste du haut Moyen Âge, pourra d’ailleurs se révéler utile aux préparationnaires.
Une histoire visuelle de l’Empire
L’originalité de l’ouvrage, par rapport à une production pléthorique sur les empires médiévaux, tient à deux éléments.
Tout d’abord, le livre est très richement illustré et l’on pourrait presque parler d’une histoire visuelle des pratiques impériales. L’auteur donne à voir, et commente souvent en détail, de nombreuses reproductions de manuscrits ou d’objets. Certaines pièces sont bien connues, comme le trône dit de Charlemagne à Aix-la-Chapelle (qui date en réalité du Xe siècle, sans doute sous le règne d’Otton Ier), mais d’autres le sont beaucoup moins, comme les deux reproductions du sacramentaire de Warmond d’Ivrée — un riche manuscrit de l’an 1000 que l’on ne voit que rarement. Ce dossier iconographique soutient utilement le propos : ainsi, lors d’un développement sur la différence entre un diplôme et un mandement (un ordre royal), la reproduction des deux exemplaires de chacun de ces documents permet de bien voir la différence. Le mandement est plus petit et ne comporte pas de signe de validation officielle. À l’inverse, le diplôme, du fait de sa solennité, est rédigé dans une écriture différente, censée impressionner ceux qui voient le diplôme, et comporte un sceau, qui gagne en importance au fur et à mesure de la période.
En outre, et c’est là la seconde originalité du livre, le propos ne se limite pas à l’empire carolingien mais inclut aussi l’empire ottonien, et même le début de l’empire salien – adjectifs qui viennent du nom des dynasties régnantes, même si cela n’est pas toujours pertinent. Cette entité politique, que l’on nommera bien plus tard Saint Empire Romain Germanique (terme anachronique pour les Xe et XIe siècles), se présente de bien des manières comme une continuatrice de l’empire carolingien. Elle reste bien souvent mal connue du public français du fait de son tropisme germanique, alors que la distinction entre ce qui deviendra la France et ce qui deviendra l’Allemagne n’apparaît qu’à la fin du Xe siècle, et gagne en importance au XIe seulement. Après une longue vacance, Otton Ier, souverain germanique de 936 à 973, ressuscite le titre impérial en 962 et, dans la lignée de Charlemagne, s’associe étroitement au pape. Ses successeurs continuent son œuvre, au moins jusqu’au milieu du XIe siècle, quand le rapport entre pouvoir impérial et pouvoir pontifical évolue drastiquement.
Qu’est-ce qu’un empire ?
La relation avec le pape est en effet centrale dans la définition de l’empire – et de l’empereur – du premier Moyen Âge. Le couronnement impérial de Charlemagne en 800, longuement préparé, n’inaugure pas vraiment de coutume : c’est la cérémonie de 816, au cours de laquelle Louis le Pieux est célébré empereur à Reims, qui fonde la tradition d’un sacre impérial célébré par le pape. À partir de 875, l’impétrant doit se rendre à Rome puisque « le couronnement d’un empereur sert à sceller le lien d’un homme avec Rome, qu’il doit veiller à protéger ». C’est pour cela que le sacre s’accompagne souvent de la confirmation de privilèges à l’Église, comme en 962, lorsqu’Otton Ier confirme les possessions du pape tout en lui imposant un serment de fidélité. L’alliance du pape et de l’empereur est aussi perceptible dans la frappe d’une monnaie commune, qui existe de Charlemagne jusqu’au Xe siècle.
Mais l’empire, ce n’est pas que le pape et les termes ne sont pas toujours clairs. Le terme même d’imperium, comme le français « empire », est polysémique : il désigne un pouvoir, en particulier un pouvoir de commandement, sa qualité (l’empire comme supérieur à la royauté) ainsi que le territoire sur lequel s’exerce ce pouvoir. L’empereur est donc celui qui détient l’imperium et doit le mettre au service du salut de son peuple : « en régnant et en exerçant victorieusement le pouvoir de commandement, le roi se montrait un véritable imitateur du Christ ». Cette définition a des contours parfois flous : Charlemagne dispose ainsi d’un empire de fait avant d’être reconnu empereur officiellement en 800. Il n’y a en théorie pas de pouvoir supérieur à celui de l’empereur, mais la différence entre roi et empereur est parfois ténue : un empereur doit être à la tête de plusieurs regna (royaumes), mais c’est le cas de la plupart des rois. De plus, certaines pratiques impériales ne se distinguent pas des pratiques royales du pouvoir, mais l’impérialité change la nature de certains pouvoirs : Charlemagne a fait prêter serment de fidélité aux hommes libres de ses royaumes en 789 et il fait renouveler ce serment en 802 car l’accession à l’empire change son rapport à ses fidèles. Fidèles, et non sujets : le lien entre le souverain et les hommes libres n’est pas conçu comme une sujétion ou un lien administratif mais bien comme un lien de fidélité personnel.
Les symboles du pouvoir
L'un des aspects les plus importants du pouvoir impérial est, finalement, la manière dont il se donne à voir – et c’est en cela que les riches illustrations du volume sont particulièrement efficaces. À partir de la fin du IXe siècle, l’empereur se fait de plus en plus représenter en majesté avec un sceptre et un globe, ce qui deviendra l’iconographie classique du pouvoir impérial. Le pouvoir impérial est représenté comme sacré : l’empereur reçoit son pouvoir de Dieu – et l’impératrice également, si l’on en croit la plus ancienne représentation connue de l’épouse d’un souverain carolingien, à savoir l’impératrice Judith, seconde épouse de Louis le Pieux, représentée dans un manuscrit sous la main de Dieu. Ce choix divin porte sur le souverain, son épouse mais aussi leurs descendants, souvent associés au pouvoir, dans l’imitation consciente d’un rituel byzantin. L’émulation avec Byzance, détentrice du titre impérial, est aussi bien visible dans la symbolique du pouvoir : Otton Ier fait teindre deux diplômes en pourpre, couleur impériale par excellence. L’influence orientale est aussi culturelle, dans la production manuscrite de certains centres de savoir.
La représentation du pouvoir impérial passe aussi par un ensemble de moments ritualisés, comme la chasse ou le banquet, qui sont autant de manières de mettre en scène la hiérarchie de l’empire. L’entretien des forêts royales est une préoccupation constante du pouvoir et une manière de dominer le territoire : les Carolingiens chassent au sud d’Aix-la-Chapelle, les Ottoniens dans le Harz, au cœur de leur pouvoir. Ces régions concentrent aussi un grand nombre de palais, dont il ne faut cependant pas exagérer l’importance : l’archéologie montre que le plus grand palais carolingien, celui d’Aix-la-Chapelle – réinvesti ensuite par les Ottoniens – peut accueillir jusqu’à 700 personnes, mais il est sans doute rarement plein. Et l’on est loin des deux milles personnes de la cour impériale byzantine...