Philosophie

Ma chère petite âme. Lettres à sa femme Elfride.1915-1970

Couverture ouvrage

Martin Heidegger
Seuil , 527 pages

L'être au foyer
[mercredi 10 octobre 2007]
Une saisie, à même l'échange intime, du déploiement de l'authenticité heideggerienne et de ses différents visages dans sa vie amoureuse et sa conduite politique. (Heidegger, en photo).

En quoi les lettres de Heidegger à sa femme peuvent-elles bien intéresser la philosophie ? La situation est autre, ici, que celle des correspondances déjà parues avec Karl Jaspers, philosophe de grande stature dont la relation avec Heidegger est passée d’une amitié passionnée à une glaciation progressive, à mesure de l’écart de leur itinéraire politique, ou avec Hannah Arendt, l’étudiante fascinée par le "magicien de Messkirch" au point de devenir sa maîtresse et de maintenir vivante cette relation jusqu’à sa mort, malgré les actes et les discours politiques de Heidegger aux débuts du régime nazi. Ces correspondances mêlaient en effet le plus personnel aux réflexions philosophiques les plus profondes, et dessinaient, dans leurs lignes croisées, les fractures de près de cinquante ans d’histoire allemande. L’épouse de Heidegger, Elfride, avait acquis, dans les biographies de Heidegger comme en creux des correspondances, l’image d’une femme engoncée dans la tradition et le conformisme social de la petite-bourgeoisie allemande, antisémitisme compris, au point qu’il n’était pas rare de voir attribuer à son influence délétère l’engagement national-socialiste de son mari. On pouvait donc penser que cette correspondance (à sens unique ici, où ne figurent que les lettres de Martin) serait éventuellement politiquement instructive, mais philosophiquement nulle. Ce n’est pas le cas, du moins si l’on admet que quelque chose de philosophique se joue dans la façon dont un philosophe mène sa propre vie.


« Laisser percer l'authenticité » dans la vie du couple

Avant d’en venir à ce point, notons que les lettres publiées modifient la perception d’Elfride qu’on a évoquée : d’une part, anecdotiquement, parce que l’on découvre que la "liberté" sentimentale et sexuelle que s’accordait Heidegger a eu sa contrepartie du côté de sa femme, que leur fils Hermann n’était pas de Martin, que Heidegger le savait et l’éleva comme son fils (en quoi il fut en un sens plus ouvert et libéral que l’actuel gouvernement français qui se prépare à réduire, pour les immigrés, la filiation à sa preuve par l’ADN). Le couple Heidegger ne suivit donc pas le schéma bourgeois du mari volage et de l’épouse acariâtre, et cela dépasse un peu l’anecdotique : le parallèle avec Sartre-Beauvoir vient naturellement à l’esprit (et les éditeurs de la collection, B. Cassin et A. Badiou, le tracent dans leur préface) pour ce qui concerne une certaine liberté réciproque, mais ici plutôt concédée que tenue pour principielle, et une transparence vue comme la condition d’une relation qui excède la fidélité conjugale ("il suffit que tu me l’aies dit d’une manière simple et assurée", écrit Heidegger en réponse à une lettre où Elfride a visiblement avoué qu’elle était enceinte d’un autre). Heidegger, on le sait, a vite récusé sa catégorisation comme "existentaliste", mais sur ce point, on est tenté de discerner quelque chose comme un éthos existentialiste du couple, (relativement) émancipé des prescriptions de la morale catholique et bourgeoise traditionnelle, et tenant "l’authenticité" pour plus essentielle que tout respect des "obligations entre époux" et des pseudo-engagements "éternels". "Souvent, écrit ainsi Heidegger en 1920, je ne puis m’empêcher de penser à quel point tout ce que l’on dit la plupart du temps sur le mariage est pâle, inauthentique et niais. Et de me demander si nous ne façonnons pas une nouvelle figure dans notre vie — sans programme ni visée — mais seulement en faisant en sorte de laisser l’authenticité percer en tout lieu"  . La thématique de l’authenticité, que Heidegger développera dans Être et temps, est donc ici déjà agissante "existentiellement" en même temps qu’elle est en cours d’élaboration philosophique, et elle se traduit, en un sens, par la "destruction" du "cliché du ‘mariage heureux’" tel que le démonte Heidegger dans une lettre de 1922 : "avoir de beaux enfants, un rôle dans la société, des ressources et des revenus — le cliché du 'mariage heureux'"   .

"Laisser percer l’authenticité" signifierait-il, en l’occurrence, pour Heidegger, qu’un couple doit définir pour lui-même le sens de  son attachement, la liberté qu’il se donne ? Le parallèle avec Sartre-Beauvoir rencontre vite ses limites dans le machisme tranquillement triomphant de Heidegger : l’idée d’une égalité entre les deux membres du couple est ici hors de question,— Heidegger accorde à Elfride une éventuelle "participation" à l’univers intellectuel mais la consigne surtout au rôle de "havre" et de "patrie" reposante entre deux voyages, intellectuels, physiques et sentimentaux, là où sa femme manifestait d’évidents désirs d’émancipation sociale — ainsi lorsqu’elle souhaite poursuivre ses études d’économie politique jusqu’à la thèse, Martin craint que cela ne "l’empêche d’accéder à la totalité féminine que tu peux trouver dans la vie que tu mènes avec moi et les enfants"    — on est très loin du Deuxième sexe !


Le péril politique de l'authenticité

Sur le plan de la formation intellectuelle, on note que dès 1918 Heidegger témoignait de la plus grande distance à l’égard de la phénoménologie et de Husserl, dont il était officiellement le disciple dévoué (où le désir d’authenticité trouve, dans la sphère publique, une nouvelle limite…) — mais cela n’est pas une découverte, la correspondance avec Jaspers était déjà particulièrement violente à cet égard. On voit aussi — mais ce n’est pas davantage une découverte — que l’attrait de la Lebensphilosophie, la philosophie de la vie, sur le jeune Heidegger, avait un tour violemment antirationaliste : "je sais aujourd’hui qu’une philosophie de la vie vivante a le droit d’exister — que j’ai le droit  de déclarer au rationalisme une guerre à couteaux tirés — sans subir l’anathème de la non-scientificité…"  

Cet antirationalisme radical nous conduit au point le plus attendu, dans le contexte actuel de la discussion française : les indications que nous livreraient ces lettres quant au rapport "intime" de Heidegger au nazisme et à l’antisémitisme. Peu d’éléments nouveaux sont apportés au dossier, sinon la confirmation de l’antisémitisme. Le mouvement nazi est perçu sur un mode ambivalent, celui du "c’est toujours mieux que le reste", en juin 1932 : "malgré tout ce que les nazis nous coûtent d’efforts  pour les supporter, cela est toujours mieux que ce poison insinuant auxquels nous avons été exposés ces dernières décennies sous les mots d’ordre de ‘culture’ et d’‘esprit’"  . Mais on n’apprendra rien sur le rapport au régime, un grand nombre de lettres de 1933 à 1939 ayant été détruites, de concert semble-t-il, par le couple. On trouve cependant dans les lettres publiées bon nombre de remarques antisémites  , dès 1916 (sur  "l’enjuivement de notre culture et de nos universités", p. 82). Certaines consistent en la répétition pure et simple du "on" dit, colportage d’une rumeur, phénomène piquant s’agissant d’un philosophe qui a démonté "la dictature du on" :  "ici on dit beaucoup que les Juifs achètent en ce moment dans les villages d’énormes quantités de bétail et que cet hiver il n’y aura plus de viande…"  . D’autres, plus terribles peut-être, visent des relations directes du philosophe et s’articulent à son nationalisme, donnant alors à la thématique de l’authenticité, politisée, une tout autre résonance. Ainsi de cette pointe visant, en mars 1933, Jaspers et sa femme — juive  : "Cela me bouleverse de constater à quel point cet homme est originellement allemand et combien il perçoit notre destin et la tâche qui nous incombe avec l’instinct le plus authentique et la plus haute exigence et reste malgré tout entravé par la femme…"  .

Ce pourrait être alors l’un des intérêts philosophiques de ces lettres : elles nous montrent que le thème de l’authenticité a eu des effets véritablement libérateurs sur le plan existentiel-individuel, mais aussi que ce même thème est devenu désastreux lorsqu’il a été déplacé par Heidegger au plan politique et collectif, dès lors que le "propre" était identifié au peuple (allemand), ethno-nationalement déterminé, et les exigences universalistes renvoyées au bavardage sur la "culture", "l’esprit" et "l’humanité".


Le sens de l'être dévoilé à même l'échange intime ?

Pour qui chercherait davantage dans ces lettres, et d’abord des éclairages sur la pensée même de Heidegger, la moisson sera bien maigre, hormis quelques notations sur le travail du langage, quelques reflets de son appréciation évolutive de la technique moderne, et sur la question de l’être, cette lettre où une critique du "monde de la performance" s’accompagne d’une étrange précision sur ce que "serait" l’être : "l’être humain a perdu le rapport qu’il convient d’avoir à l’inutile ou ne l’a peut-être même encore jamais atteint. Pour un monde de la performance et du travail, du pouvoir et de la réussite, cela est bien entendu difficilement, voire guère acceptable […] Sur l’essence du non-nécessaire [ou de l’inutile], (c’est ce que j’entends pas 'l’être'), j’ai trouvé l’autre jour cette brève conversation entre deux penseurs chinois…".  . Les éditeurs auraient pu préciser que la "conversation entre deux penseurs chinois", ici absente, a été citée par Heidegger  dans Abendgespräch   ; mais la formule elliptique "l’essence de l’inutile — c’est ce que j’entends pas ‘l’être’" est un de ces raccourcis saisissants par lesquels une lettre privée répond en toute simplicité à une "question" si décisive aux yeux de Heidegger qu’il ne se serait pas permis, dans ses écrits publiés, de lui apporter une réponse aussi… directe.


* Les bonnes feuilles de la correspondance d'Heidegger sont disponibles sur BibliObs.
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