Dans son dernier essai, Thomas Gomart revient sur les dangers à l'œuvre en certains espaces, leur connexion et la politique de défense qu'ils appellent.

Directeur de l’Ifri (Institut français des relations internationales), Thomas Gomart livre sa perception des changements géopolitiques et géoéconomiques à l’œuvre dans son dernier essai. Si dans les Guerres invisibles, il insistait sur l’enchevêtrement de conflits certes militaires mais aussi technologiques, économiques et environnementaux, il met ici l’accent sur une accélération géopolitique brutale depuis le 22 février 2022 et le 7 octobre 2023. A travers l’étude de trois nœuds géostratégiques, Taïwan, Ormuz et le Bosphore, il pose un regard honnête mais non catastrophiste sur la situation actuelle.

Bien que la rivalité sino-américaine soit un axe structurant du système géopolitique mondial, elle ne doit pas effacer la stratégie d’autres acteurs étatiques tels les Émirats arabes unis ou des acteurs privés. Enfin, la Russie, la Corée du Nord et l’Iran font l’objet d’une réflexion appuyée en raison de leurs programmes nucléaires, des sanctions et de leur anti-occidentalisme de plus en plus assumé. Face à cela, Thomas Gomart alerte les puissances européennes, et notamment la France, sur le besoin de regarder en face ces défis et de se donner les moyens de les relever.

Cet essai offre une réflexion stimulante pour le thème 2 de Terminale : « Faire la guerre et faire la paix : formes de conflits et modes de résolution », puisqu’il poursuit l’idée d’une mutation des conflits au XXIe siècle avec une multiplication des enjeux et des acteurs.

Thomas Gomart nous a reçu à l’Ifri pour évoquer ensemble son dernier essai.

Nonfiction.fr : Dans les Guerres invisibles, vous vous inspiriez de l’ouvrage des officiers chinois Qiao Liang et Wang Xiangsui, La Guerre hors-limites, traduit en français en 2003, pour montrer que les militaires n’ont plus le monopole de la guerre. Ces guerres invisibles semblent devenir de plus en plus visibles et se rejoindre, comme vous l’avez récemment constaté en mer de Chine où une frégate, sur laquelle vous vous trouviez, a dû semer un navire chinois, devancer un typhon et rejoindre un ravitailleur américain. Pour approfondir les liens entre les deux ouvrages, on a le sentiment, à vous lire, que cette accélération de l’histoire et la conjonction des guerres invisibles se font en certains nœuds.

Thomas Gomart : Par les Guerres invisibles, je cherchais à montrer que la conflictualité, tel un iceberg, revêt une partie émergée et une autre immergée. Mon objectif était alors de comprendre cet ensemble. Or, depuis 2021, deux grands conflits latents ont pris davantage de visibilité, à commencer par l’invasion de l’Ukraine le 22 février 2022, même si ce conflit a commencé par l’invasion de la Crimée en 2014. Puis, le 7 octobre 2023, l’attaque terroriste du Hamas contre Israël a marqué la résurgence de la question palestinienne. Ces deux événements donnent une impression générale de grande conflictualité.

Pour établir le lien entre les Guerres invisibles et L’accélération de l’histoire, je m’intéresse aux effets de bord entre ce qui se déroule en mer de Chine, dans la péninsule Arabique, puis en mer Noire et en Méditerranée orientale. Les deux fronts évoqués précédemment ne doivent pas occulter le fait que la mer de Chine est bien un champ de confrontation et qu’il y a de multiples connexions entre ces trois espaces. Bien que mon champ d’étude initial soit davantage porté vers la Russie, je suis persuadé qu’à l’heure actuelle il faut s’interroger sur les pensées stratégiques chinoise et iranienne. Au fond, j’aspire à montrer que si les Européens ont été pris de vitesse en Ukraine, ils ne doivent pas l’être en mer de Chine ou dans l’océan Indien.

Les accélérations en chaîne sont donc au cœur de votre ouvrage. Vous les entendez comme l’impression partagée d’une perte de contrôle de certains dirigeants sur les événements. Parmi ces accélérations, une des nouveautés est que l’Europe perd en partie sa stabilité stratégique. Cela fait longtemps que ces accélérations sont observées depuis l’Europe en d’autres lieux, notamment en Asie de l’Est. La crise du Covid et l’invasion de l’Ukraine ont-elles vraiment été vécues comme un bouleversement par les dirigeants européens et une secousse pour amorcer des nouvelles politiques de Défense ?

Je me permets de préciser deux points. L’accélération, je l’entends aussi comme la multiplication d’actions intentionnelles. Le philosophe et sociologue allemand Harmut Rosa   qui a théorisé l’accélération, livre des passages assez intéressants, même si je ne suis pas d’accord sur tous les points. Il dit ainsi que les armées ne participent pas à l’accélération de l’histoire mais sont au contraire un obstacle à ce processus. Or, je pense que les armées contribuent à nouveau à l’accélération des événements. En les observant de près, on peut aussi renverser des perspectives historiques. En 1885, l’amiral Courbet est vainqueur en mer de Chine. A bord de la Lorraine, un officier a eu cette formule : « Quand on est en Méditerranée, on se sent puissant ; quand on est en mer de Chine, on se sent petit ».

D’autre part, qui dit accélération dit être en avance de phase ou pris de vitesse. Je pense que les dirigeants européens sont clairement pris de vitesse. Les dirigeants européens subissent plus qu’ils ne conduisent. C’est à la fois une question de capacité, de jugement et de lecture des événements. Le livre est donc une tentative d’expliquer aux lecteurs et aux décideurs, conformément à la vocation de l’Ifri, ces effets de bord évoqués plus haut. On ne peut expliquer séparément ce qui se passe en mer de Chine, entre Israël et le Hamas, dans la péninsule Arabique et en Ukraine. Ce sont des théâtres interconnectés.

La guerre en Ukraine, les coups d’État au Burkina-Faso et au Niger, ou encore la politique internationale de Xi Jinping révèlent une forte contestation du monde occidental. Néanmoins, vous identifiez la Russie, la Corée du Nord et l’Iran comme les trois pays qui affirment le plus fort cette défiance. Ils partagent deux points communs : ils sont les pays les plus sanctionnés économiquement et sont soit dotés de l’arme nucléaire, soit leur programme est déjà avancé. Dans quelle mesure les sanctions sont-elles efficaces ? Est-ce un paradoxe ?

Ce n’est pas un paradoxe dans le cas de la Russie puisqu’il s’agit de la première puissance nucléaire sur le plan quantitatif avec plus de 5 000 têtes. En revanche, ce qui est à souligner pour la Russie, c’est la transgression à laquelle elle se livre avec l’Ukraine puisqu’elle recourt à la rhétorique nucléaire et s’inscrit dans une stratégie de sanctuarisation agressive. Pour l’Iran et la Corée du Nord, ce sont en effet deux pays particulièrement sanctionnés mais qui parviennent à avancer dans le programme nucléaire. Dans le cas Nord-Coréen c’est spectaculaire puisqu’entre 2006 et 2024, le pays est devenu une puissance nucléaire de fait tandis que l’Iran veut avancer sur ce programme dans la perspective du cinquantième anniversaire de la République islamique. La probabilité est même élevée qu’elle se dote de l’arme nucléaire avant cette date.

Ce qui relie ces trois pays est qu’ils excellent dans la mobilisation d’une partie des appareils d’État, et notamment par la collusion avec les milieux criminels, pour contourner les sanctions. Ces sanctions très lourdes ont été prises comme substitut à la force mais elles n’empêchent pas ces pays d’avancer vers le nucléaire. Si elles ont peut-être différé les choses, elles ont radicalisé ces pays dans l’idée d’une confrontation avec l’ « Occident collectif », pour reprendre Vladimir Poutine, mais c’est aussi une manière d’accentuer le décrochage transatlantique. L’Europe, dans les discours de Téhéran et de Moscou, est particulièrement ciblée.

Vous vous adressez clairement aux dirigeants européens et français puisque le continent a perdu depuis février 2022 sa stabilité stratégique. En quoi le 22 février 2022 (date à laquelle la France a renvoyé pour la première fois plusieurs sous-marins nucléaires lanceurs d’engins en mer) et le 7 octobre 2023 sont-elles des dates particulières pour l’Europe ?

Il faut ici se référer à la loi de programmation militaire votée en juillet 2023, qui depuis est, en partie, invalidée par la situation géopolitique. Trois événements majeurs sont à mentionner, à commencer par l’échec de la contre-offensive ukrainienne. Les Européens pariaient en effet sur la fin du conflit au cours de l’année 2023 et ce pari ne s’est pas vérifié. Simultanément, la France a été sortie du Sahel. Puis, une semaine après que Jake Sullivan a affirmé que le Moyen-Orient n’avait jamais été aussi tranquille depuis deux décennies, le Hamas attaquait Israël. On a donc ici un ensemble systémique et une modification particulièrement rapide de nos repères géopolitiques et géoéconomiques. De ce point de vue, les Européens sont dans une situation de plus en plus délicate.

La loi de programmation militaire anticipait sur le plan naval la dégradation de la situation en Méditerranée orientale et au Levant. Nous constatons que ces conflits combinent une approche territoriale pure et la maîtrise des flux, or la loi ne prévoit que ce second aspect. Les événements à l’œuvre depuis juillet 2023 montrent que cette loi est au fond sous-dimensionnée par rapport aux menaces.

Emmanuel Macron parlait en 2022 de « guerres hybrides mondialisées », une autre manière d’insister sur les guerres invisibles, et notamment la guerre de l’information qui prend une ampleur particulière comme nous le rappelle David Colon. Cette fin de la distinction entre état de guerre et état de paix implique aussi une défense particulière. Pensez-vous que l’Union européenne soit prête à affronter ces bouleversements ?

Le livre de David Colon montre avec pertinence l’idée de confrontation cognitive faisant écho au livre de Thomas Rid   . Ces livres rappellent que des États, à l’image de la Russie, mettent en place des plans et y allouent des ressources significatives. De ce point de vue, l’Union européenne a pris conscience de cette confrontation et du fait que le recours à l’intelligence artificielle allait s’accélérer. La compréhension intellectuelle est là mais il manque un contre discours. Il y a une panne de récit dans cette confrontation cognitive.

De plus, sur le plan capacitaire, l’Union européenne manque de moyens. Malgré 240 milliards d’euros de dépenses militaires annuelles, les États-membres ne peuvent garantir leur sécurité à leurs marches par eux-mêmes. Cela est extrêmement préoccupant car au-delà du front ukrainien, les tensions s’accentuent en Méditerranée orientale, en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne, puis ils peuvent être confrontés à un Iran nucléaire qui les concernera plus directement que les États-Unis. Face à cela, l’impréparation stratégique et capacitaire est visible. Dans le discours du Président de la République, il est désormais question de réarmement sous différentes formes. Emmanuel Macron a été le premier dirigeant européen à relancer de façon résolue le réarmement en 2017 et a confirmé ce choix en 2023. C’est ce qu’il restera des deux mandats d’Emmanuel Macron avec un effet certain d’entraînement des autres Européens même si cela reste insuffisant.

A part peut-être quelques exceptions comme la Pologne ?

En effet, la Pologne constitue une exception avec les États baltes et la Grèce.

Vous associez un produit à chacun des nœuds stratégiques : le blé au Bosphore, la pétrole à Ormuz et les puces à Taïwan. Jake Sullivan, conseiller national à la sécurité de Joe Biden, rappelait l’importance des microprocesseurs dans la rivalité avec Pékin et le fait que cela avait déjà un coût plus élevé que le projet Manhattan   . Pourquoi les puces sont-elles devenues si décisives dans cette rivalité ?

La puce c’est le numérique, donc sans puce pas de numérique. Le panel de sophistications est particulièrement étendu. Cela rejoint la « mise en données du monde » que j’ai décrite dans Guerres invisibles : chaque clic est un micro-vote. Cette mise en données du monde est la principale caractéristique du monde actuel avec la dégradation environnementale.

A cela s’ajoute une anticipation nécessaire. Chris Miller montre la dimension industrielle des puces   devenues le produit phare de Taiwan incarné par TSMC   et son fondateur Morris Chang. Près de 50% du marché des puces haut de gamme est détenu par Taïwan qui a la position géopolitique la plus singulière au monde. Le volume d’importation de puces par la Chine a un coût supérieur à ses importations de pétrole. Ce produit est donc devenu profondément névralgique. On a beaucoup parlé de découplage des économies américaine et chinoise, mais ce n’est pas le cas car on a davantage deux économies siamoises. En revanche, on observe des volontés de découplage sur des segments particuliers et notamment les puces les plus sophistiquées. Pour reprendre Jake Sullivan, que vous citez dans votre question : « Small Yard High Fence »   . Autrement dit, les puces les plus sophistiquées sont les mieux défendues. 

Si nous poursuivons sur votre terrain d’élection, vous avez un rapport personnel à la Russie et y avez voyagé pour la dernière fois en octobre 2021   . Ce qui vous a frappé est la rapidité avec laquelle le discours occidental y a progressé depuis 2014. Comment mesurez-vous cette rupture sur le plan personnel et en tant que directeur de l’Ifri ?

Selon moi, et rétrospectivement, la rupture se situe davantage en 2012 qu’en 2014, avec le tour de passe-passe constitutionnel entre Vladimir Poutine et Dimitri Medvedev alors qu’en politique étrangère, on assistait à un véritable changement de stratégie. Entre 2000 et 2010, le partenaire le plus important était l’Allemagne, avant qu’en 2012 la Chine ne prenne cette place. Cela découle de l’intervention des Britanniques, Français et Américains en Libye, puis de l’opposition de Poutine à cette intervention. De plus, la Russie profite de l’indécision des États-Unis en Syrie. Dès 2013, Moscou intervient dans le conflit avec Téhéran pour sauver Bachar el-Assad et régler le conflit syrien à la différence des États-Unis, restés dans une logique transformative.

D’autres chercheurs ne sont pas d’accord et pensent que cette évolution est visible dès les premiers pas de Poutine : la campagne en Tchétchénie, les sanctions contre les oligarques, le discours de Munich en 2007, puis l’intervention en Géorgie sont autant de signaux d’une politique russe qui considère qu’elle existe progressivement par son opposition à l’Occident. Cela devient l’élément central avec le retour de Vladimir Poutine au Kremlin en 2012.

Vous avez localisé les principaux acteurs de la confrontation et les nœuds géostratégiques mais vous livrez aussi des pages passionnantes sur des puissances régionales comme l’Arabie Saoudite ou les Émirats arabes unis. Quel rôle jouent les puissances régionales dans le nouvel équilibre mondial. Est-ce l’antioccidentalisme ou la neutralité qui les caractérisent dans les relations internationales ?

Les pays du Golfe ont la particularité d’être à l’heure actuelle plus riches que jamais. De son côté, l’Europe a accentué sa dépendance vis-à-vis des États-Unis mais aussi à l’égard des pays du Golfe en termes de financement et de marchés d’exportation, notamment pour l’industrie d’armement.

Ces pays se caractérisent, selon moi, par leur volonté d’autonomisation stratégique dont l’exemple le plus frappant a été l’initiative de l’OPEP + entre l’Arabie Saoudite et la Russie. Mohammed ben Salmane est dans une stratégie d’alignement de prix avec la Russie. Les Russes sont aussi très bien reçus aux Émirats, qui accueillent actifs, diasporas et capitaux. Malgré la multiplication des conflits dans la région, ils connaissent un boom économique qui les incite à se positionner davantage dans une position d’intermédiaire que de s’emprisonner dans un système d’alliances contraignant. Dans cette quête d’émancipation, Pékin trouve un équilibre entre Riyad et Téhéran comme les États-Unis l’avaient fait dans les années 70. Cela est très important pour l’Europe car ces pays sont vus par beaucoup d’entreprises comme les futurs financeurs de notre propre transition énergétique. Ces pays amassent de la richesse par l’exploitation intensive des hydrocarbures et auprès desquels les pays occidentaux essaient d’obtenir des capitaux pour financer leur transition.

Pour récapituler, il faut bien garder à l’esprit leur volonté d’autonomisation stratégique.

Nombreuses sont les guerres meurtrières comme en Éthiopie, puis existentielles pour le Haut-Karabagh, l’Ukraine et Israël. On sent l’ONU impuissante à agir face à ces conflits, est-ce vraiment le cas ?

Le Conseil de sécurité est bloqué comme jamais par l’antagonisme entre les cinq membres permanents. La Chine, les États-Unis, et encore plus la Russie ont multiplié depuis 2013 leurs vetos. Le fonctionnement du système onusien fait de l’ONU un acteur qui assiste passivement à la montée des conflits. La critique est facile à faire mais les institutions internationales sont comme des roseaux qui retiennent le sable : la situation serait encore pire si elles n’étaient pas là. On assiste également au retour de la compétition entre les grandes puissances. Le Conseil de sécurité par la façon dont il est structuré, est inadapté aux situations actuelles, en particulier pour l’Ukraine et la péninsule Arabique, et n’a pas de portée systémique.

Vous insistez beaucoup sur l’axe Téhéran-Moscou, la consolidation de cet axe ne s’est-elle pas faite au détriment de la Turquie ? Quel rôle joue cette dernière ?

Un premier élément de réponse est qu’il y a une déception turque de ne pas être le médiateur qu’est le Qatar. Le second élément de réponse est que depuis l’extérieur, le vrai soutien aux Palestiniens vient de l’Iran. Parallèlement, la Turquie membre de l’OTAN, a essayé d’exploiter avec plus de succès sa position d’intermédiaire dans le cadre du conflit ukrainien. Elle a ainsi armé l’Ukraine de ses drones, décisifs dans la première phase du conflit, mais elle accueille aussi des actifs russes sans tenir compte des sanctions. D’une certaine manière, la Turquie, puissance régionale, semble avoir plus d’effets sur le conflit ukrainien que dans le conflit israélo-palestinien. C’est aussi par cette guerre qu’elle retrouve une position dominante en mer Noire vis-à-vis de la Russie.

Sur Nonfiction.fr :

- David Colon, La guerre de l’information est déclarée, octobre 2023.

- Marc Hecker, Faire la guerre contre al-Qaïda et Daech, octobre 2021.

- Alice Ekman, La Chine, une puissance communiste, juin 2021.

- Céline Marangé, L’information à l’âge du numérique : l’exemple russe, mai 2021.